A Barcelone, les partisans de l’Espagne donnent de la voix

Le roi Felipe et le Premier Ministre Rajoy

13 OCTOBRE 2017 PAR ROMARIC GODIN

MEDIAPART

Pour fêter le 12 octobre, « jour de l’hispanité », les partisans de l’unité de l’Espagne sont à nouveau descendus dans les rues de Barcelone. Une manifestation de soutien à la fermeté de Madrid contre les indépendantistes.

Barcelone (Espagne), envoyé spécial – La manifestation importante du dimanche 8 octobre contre l’indépendance de la Catalogne, où 350 000 personnes s’étaient réunies selon la police, a créé un fait nouveau. Désormais, les partisans du maintien de l’union avec l’Espagne se montrent et sortent dans les rues catalanes en masse.

Ce 12 octobre était l’occasion de répéter cette épreuve de force. Car le 12 octobre est la fête nationale de l’Espagne, le « jour de l’hispanité » qui célèbre l’arrivée de Christophe Colomb sur la petite île bahaméenne de San Salvador, en 1492. Cette fête est très contestée par les indépendantistes catalans qui ont proposé plusieurs fois de la boycotter. Dans plusieurs villes de Catalogne, des commerces sont ainsi restés sciemment ouverts ce jeudi. Raison de plus pour les « Espagnolistes » de descendre dans la rue, alors même que la crise politique se poursuit.

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Le rendez-vous est donné en haut du Passeig de Gràcia, la grande avenue parallèle à la Rambla de Catalunya. Le cortège doit la descendre jusqu’à la place de Catalogne, où des discours sont prévus. Pour une manifestation unioniste, la foule est loin d’être négligeable. 65 000 personnes se sont réunies, selon la police urbaine barcelonaise, à l’appel de l’association unioniste Société civile catalane et avec le soutien des deux grands partis de droite unionistes, le parti populaire (PP) et Ciudadanos. Le slogan officiel de la manifestation est « oui à la Catalogne et aussi à l’Espagne », qui traduit la volonté des organisateurs de montrer un visage plus ouvert de l’unionisme contre l’accusation de fascisme des indépendantismes. Un des slogans les plus entendus a ainsi été « nous ne sommes pas fascistes, nous sommes espagnols ».

Mais, de fait les participants sont nettement plus « bourgeois » que ceux de la réunion indépendantiste du 10 octobre, et même de celle, unioniste, du 8, qui avait été soutenue par le parti socialiste et avait vu des personnes « neutres » rejoindre ses rangs. Les manifestants sont venus en famille. Les maillots de l’équipe nationale de football espagnole, comme les polos et les chemises de marques à la mode, sont fièrement arborés sous les drapeaux espagnols croisés avec ceux de l’Union européenne et de la Catalogne. Mais, très souvent, les drapeaux arborent aussi le Sacré-Cœur de Jésus ou la croix crénelée rouge sur fond blanc des carlistes, un mouvement ultraconservateur du XIXe siècle.

On trouve, du reste, aussi des groupes qui affichent un nationalisme espagnol ultra, comme ceux qui arborent des tee-shirts « Génération identitaire » ou des drapeaux de la légion étrangère. Insensiblement, ce mélange de conservatisme bourgeois et de groupes d’extrême droite conduit l’observateur français à faire le parallèle avec le mouvement de la « manif pour tous ».

Tous les âges sont présents dans le cortège, mais on trouve beaucoup de retraités. Luis et Sanchez sont respectivement andalou et estrémadurien, ils vivent en Catalogne depuis 35 ans. Ils tendent fièrement chacun une pancarte. L’une se retrouve dans toute la manifestation et déclare « nous sommes la Catalogne » en catalan et « nous sommes l’Espagne » en castillan. L’autre est au verso une caricature du président catalan Carles Puigdemont avec des cheveux qui lui cachent la vue mais qui s’exclame : « je vois un futur prometteur ». Au recto, l’étoile de l’estelada, le drapeau sécessionniste, est accompagnée de ces mots : « ruine et désespoir ». Car Juana a peur : « Moi, je manifeste pour mes enfants et mes petits-enfants, parce que je ne veux pas qu’ils vivent dans le chaos et la ruine et qu’ils soient séparés du reste de leur famille en Espagne. » Luis reconnaît qu’il faut sans doute changer la constitution, mais « dans le cadre de la loi, pas n’importe comment, pas en faisant n’importe quoi comme le fait Puigdemont ».

Un peu plus loin, d’autres retraités évoquent leur crainte de sortir de l’Europe et leur volonté de préserver l’unité de l’Espagne. « Les indépendantistes comme Puigdemont et Junqueras [le vice-président du gouvernement catalan – ndlr] nous ont divisés. Avant, nous vivions bien, maintenant les familles sont séparées, les amis se tournent le dos, nous voulons revenir à une vie normale », explique Miguel Fernández. Son épouse Maria renchérit : « Nous ne voulons pas vivre hors de l’Europe et, eux, ils nous en chassent. » Miguel reconnaît qu’il faut un référendum pour régler la question, mais il le veut « légal »« Celui du 1er octobre était une farce, ce n’était pas la démocratie. On ne peut pas jouer avec ça », clôt-il.

Alors que le cortège descend le Passeig de Gràcia, les slogans les plus criés sont « vive l’Espagne » et « Puigdemont démission ». Mais d’autres sont aussi scandés : « L’Espagne unie ne sera jamais vaincue »« la Catalogne, c’est l’Espagne » et l’inévitable « Puigdemont en prison », qui a été le préféré de la manifestation du 8 octobre. L’ambiance est parfois martiale, on lève les poings, on prend la pose devant son drapeau préféré. Tous ne sont pas aussi paisibles que les retraités cités plus haut. Manuel arbore fièrement un tee-shirt affublé d’un « Valencia Antimarxista » (« Valence antimarxiste ») et il est très énervé par les « manipulateurs » du gouvernement catalan qui « ne parviendront pas à détruire la vraie Espagne ». Il est venu à Barcelone pour « défendre le roi et la garde civile ».

Justement, le cortège passe devant un groupe de Mossos d’esquadra, la police catalane. Les manifestants les sifflent copieusement et hurlent « dehors, dehors ». Beaucoup reprochent aux Mossos d’être « à la solde » du gouvernement catalan. À l’inverse, lorsque, après la manifestation, un groupe d’unionistes passe devant le siège de la police nationale espagnole, Via Laietania, les agents bénéficient d’une grande ovation ponctuée de sonores « gloire à notre police nationale ». Une réponse à la critique des indépendantistes et d’une grande partie de l’opinion internationale contre les violences policières commises lors du référendum du 1er octobre contre les électeurs. Le conflit entre polices, un des points sensibles de la situation catalane, est déjà une réalité dans la tête de nombre de manifestants.

Les manifestants s’acheminent vers la place de Catalogne, destination du défilé. Jorge est un père de famille de Sarrià, un quartier chic de Barcelone. Il est venu dire « sa fierté d’être espagnol », reprenant le slogan officiel de la fête de l’Hispanité. Cette « fierté » est un thème fréquemment repris dans le cortège où elle sert de substitut à un enthousiasme qui manque aux causes défensives comme celle de l’unionisme.

Jorge, lui, réclame l’utilisation de l’article 155 par Mariano Rajoy, le président du gouvernement espagnol, qui pourrait suspendre l’autonomie catalane : « Il aurait déjà dû le faire pour enfermer ce fou de Puigdemont et rétablir l’ordre en Catalogne. Sinon, toutes les entreprises vont partir. » Un autre manifestant intervient et affirme que les Catalans, « fils de l’hispanité », ont été « abandonnés par le gouvernement espagnol »« Il faut une intervention, maintenant ! », martèle-t-il en montrant un panonceau qui reprend ses paroles. Il est bruyamment approuvé par ceux qui l’entourent.

Sur la place de Catalogne, la marée de drapeaux espagnols et les cris de « Puigdemont en prison » accompagnent les orateurs qui fustigent l’attitude du gouvernement catalan et réclament la fermeté de la part de Madrid. On lit un « manifeste pour l’unité de l’Espagne » qui est acclamé. Deux heures après le début de la manifestation, les manifestants commencent à se disperser dans les rues de l’Eixample et de la vieille ville. Occasionnellement, des cris de « ¡Viva España! » (« vive l’Espagne ») et de « ¡Viva el Rey! » (« vive le roi ! ») surgissent au milieu des flots de touristes qui continuent à traverser Barcelone comme s’il ne s’y passait rien.

Sur le « Triangle », entre les Ramblas et la place de la Catalogne, le ton monte entre des groupes de manifestants, des chaises et des tables du café Zurich volent. Une policière municipale est blessée. C’est l’épilogue d’une manifestation plutôt bon enfant qui rappelle combien la situation demeure tendue dans la capitale catalane.

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