A Ivry, un camaïeu de rouges

 

 

MEDIAPART

4 JUIN 2017 PAR NICOLAS CHEVASSUS-AU-LOUIS

Un candidat du parti communiste, une candidate de La France insoumise, un candidat et député sortant du Mouvement républicain et citoyen s’affrontent dans la 10e circonscription du Val-de-Marne, au risque de provoquer « l’élection d’un député macroniste sur un territoire historiquement ancré à gauche ». En bonus, une histoire en images de la banlieue rouge, commentée par l’historien Emmanuel Bellanger.

On trouve de tout au grand marché de Vitry, chaque samedi matin. Les robes d’été et les foulards, les sandales de Chine et les chaussettes du Bangladesh, le grand bric-à-brac mondialisé, les tomates à 1 euro le kilo et les courgettes à 2, ainsi qu’un autre légume de saison : des tracts. Trois variétés de rouge, des fuchsia, des verts et même quelques bleus. On ne peut se les procurer qu’aux abords du marché, loin de ses travées bondées. Aux angles du quadrilatère des étalages, quatre gauches s’affrontent dans une circonscription, la 10e du Val-de-Marne, qui a voté à 36 % pour Mélenchon aux dernières présidentielles… et à 100 % pour Jean-Luc Laurent, président du Mouvement républicain et citoyen (MRC) au second tour des dernières législatives, en 2012.

Au premier tour, ce dernier avait obtenu 33 % des suffrages, 3 points devant le député sortant et maire (PCF) d’Ivry, Pierre Gosnat. Laurent et Gosnat étaient les seuls à pouvoir se maintenir dans un second tour, qui n’eût pas manqué d’intérêt dans une circonscription où droite et extrême droite rasent les murs. Las, Gosnat, sonné par sa seconde place dans un territoire qui envoyait invariablement un député communiste au Palais Bourbon depuis 1932, se retire, laissant libre cours à son adversaire, soutenu par le PS. Dernier d’une dynastie de trois générations d’élus communistes ivryens, Pierre Gosnat est depuis décédé.

Ci- dessous, histoire en images du communisme à Ivry, avec les commentaires
d’Emmanuel Bellanger, historien, auteur de 
Ivry, banlieue rouge 

Nos emplettes de tracts débutent à l’angle nord-est du marché où Jean-Luc Laurent, en costume cravate, serre des mains. On le reconnaît, on le salue. « J’ai pour moi d’être un député de terrain. » Il égrène des chiffres : 1 223 personnes reçues depuis 5 ans à sa permanence hebdomadaire, 19 ouvertures de classes, 4 quartiers classés en politique de la ville… Et nationalement ? « Mon problème avec François Hollande a commencé dès juillet 2012, quand il a renoncé à rediscuter des traités européens », affirme le député sortant, 60 ans, proche de Jean-Pierre Chevènement, auquel il a succédé à la tête du microscopique MRC, depuis 1976.

Il a voté contre la loi travail et a été des 58 signataires de la motion de censure déposée en mai 2016. « En l’état, je ne voterai pas la confiance à un gouvernement présenté par Édouard Philippe, l’actuel n’étant, comme le disait François Mitterrand, ni de gauche, ni de gauche. » Le 23 mai, la mairie du Kremlin-Bicêtre (ville incluse dans la dixième circonscription, avec Ivry, le nord de Vitry et l’est de Gentilly), dont il a été le premier magistrat de 1995 à 2016, a été perquisitionnée par la police dans le cadre d’une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale et trafic d’influence. La nouvelle ne pouvait plus mal tomber pour le candidat à sa réélection (lire icisa réaction).

À l’angle sud-est du marché, le candidat du PCF, Pascal Savoldelli, 55 ans, est en chemise, entouré d’une demi-douzaine de militants communistes, qui déploient leurs tracts sur des tables de camping, et d’autant de candidats de tous bords. De l’autre côté de la rue, commence la 9e circonscription du Val-de-Marne, d’où l’abondance de candidats et la perplexité des chalands qui ne savent plus bien à laquelle ils appartiennent.

« Un pur produit du charcutage électoral de Pasqua en 1986, dont l’objectif était de priver le PCF d’un député en réunissant dans une seule circonscription le sud de Vitry et la commune moins populaire d’Alfortville », dénonce Savoldelli, voix de basse et accent parigot à l’ancienne. L’homme est une autre sorte de notable. Ancien adjoint à la mairie d’Ivry, vice-président du Conseil départemental du Val-de-Marne, où il est chargé des finances, il est aussi… chargé des élections au sein du PCF. À ce titre, il a mené la délégation communiste dans les négociations avec La France insoumise, qui ont tenté, en vain, d’aboutir à un accord sur les législatives. L’échec s’est notamment joué sur la 10e circonscription du Val-de-Marne.

« La France insoumise tenait absolument à avoir un candidat sur les deux circonscriptions, où la gauche avait fait 100 % des voix au second tour des dernières législatives », dénonce Savoldelli, qui a donné son parrainage d’élu à Jean-Luc Mélenchon et a toujours défendu le soutien du PCF à l’insoumis en chef. Il regrette « l’oukase » de La France insoumise, soulignant qu’il a déposé sa candidature à la préfecture sans mentionner de suppléant, pour laisser jusqu’au bout la porte ouverte à un accord. Qu’est-ce qui différencie sa candidature de celle de La France insoumise ? « Sur la redistribution des richesses, on a une force de frappe toute autre. Regardez qui fait peur au patronat ! C’est le PCF », assène l’élu.

Autre argument : « Nous sommes sur un territoire où nous avons fait nos preuves. » Et de citer la carte Imagine R à moitié prix pour les jeunes ou l’ordinateur offert aux collégiens entrant en sixième, deux mesures du Conseil départemental du Val-de-Marne, le dernier à majorité communiste.

Parti très tôt – « j’ai mis ma candidature à la disposition des gens dès la fin novembre 2016 » –, il ne décolère pas contre la présence d’une candidature de La France insoumise sur la circonscription. « Elle fait prendre le risque de l’élection d’un député macroniste sur un territoire historiquement ancré à gauche », dénonce-t-il.

 

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