Mon ami Bernard Maligner et les primaires en France

Bernard Maligner – Bernard Owen

Jean-Michel Lemoyne de Forges

Bernard Maligner nous a quitté. Nous avons travaillé ensemble pendant vingt ans. Les étudiant le considèrent le maître du droit électoral. Il participa naturellement à nos colloques au Sénat. Je  croyais toujours arriver le premier mais Maligner était assis et m’attendait. Il s’agissait donc d’un ami et d’un collègue.  Bernard Owen, Monique Cochinal, Maria Rodriguez-McKey

 Bernard Maligner : « Une bagarre judiciaire qui risque de durer des mois »

RECUEILLI PAR CÉLINE ROUDEN , le 26/11/2012, www.lacroix.com

Ingénieur d’études au CNRS, Bernard Maligner précise le rôle du juge en matière d’élection au sein d’un parti.

« L’élection interne à l’UMP ne relève pas du juge électoral – juge administratif ou Conseil constitutionnel – mais du juge ordinaire, puisqu’il s’agit d’une organisation de droit privé régie par la loi de 1901. Le juge dispose de pouvoirs étendus pour statuer sur la régularité et la sincérité du scrutin. Il peut, au regard de ses investigations, confirmer l’élection de Jean-François Copé, proclamer la victoire de François Fillon, ou annuler partiellement ou complètement le scrutin. Mais c’est une bagarre judiciaire qui risque de durer des mois. Et tant que le recours de François Fillon n’est pas tranché par un tribunal, Jean-François Copé pourra rester président de l’UMP. »

Les primaires aggravent la maladie du système politique français

Eric Dupin — 07.09.201 – slate.fr

Les primaires à la française se multiplient mais n’ont pas grand chose à voir avec celles des Etats-Unis. Elles ne permettent pas de simplifier l’offre électorale et ont l’inconvénient d’accentuer la personnalisation de la vie politique tout en recréant un suffrage objectivement censitaire.

Les journalistes politiques ont d’excellentes raisons d’être, en général, très favorables au système des primaires présidentielles. Ces premières manches du tournoi élyséen leur offrent des compétitions supplémentaires, une matière pour nourrir leurs chroniques. Plus on vote, plus on sonde, plus on commente…

Si l’on veut bien prendre un tout petit peu de distance par rapport à ce spectacle, pas toujours réjouissant et parfois même consternant, l’importation en France du système américain des primaires est redevable d’une analyse plus critique. Nos «primaires» n’ont finalement pas grand chose à voir avec celles qui régentent l’élection du président des Etats-Unis. Non seulement elles ne remplissent guère leur office théorique, mais elles aggravent plusieurs défauts du système politique français.

Pas de simplification de l’offre électorale

Les primaires présidentielles américaine fonctionnent à partir du moment où, aux Etats-Unis, l’électorat se décompose en deux camps bien distincts, les Démocrates et les Républicains. Rien de tel en France, où le clivage droite-gauche n’a jamais accouché du bipartisme. Droites et gauches ont toujours été plurielles et ce jeu multipolaire s’est encore complexifié avec le surgissement du Front national.

L’impossibilité d’organiser une primaire rassemblant toute la gauche, inévitable dès lors que celle-ci voit coexister en son sein des orientations politiques totalement contradictoires, est révélatrice d’un irréductible pluralisme. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders s’est rallié à Hillary Clinton après l’avoir violemment combattue. En France, Jean-Luc Mélenchon est résolu à affronter jusqu’à l’élection présidentielle elle-même François Hollande.

L’incapacité du système des primaires à simplifier vraiment l’offre électorale se lit encore dans sa faible légitimité à l’intérieur même de la famille socialiste. Arnaud Montebourg, pourtant l’un des principaux artisans de l’instauration des primaires socialistes, laisse aujourd’hui planer le doute sur sa participation à cet exercice en 2017.

À droite, Alain Juppé s’est également réservé le droit de présenter sa propre candidature si la primaire de la droite et du centre ne devait pas se dérouler loyalement. En toutes hypothèses, la multiplication des primaires (de la droite, de la gauche, des écologistes) se conjuguera avec la multiplicité des candidatures.

Une plus grande personnalisation

Le plus grand inconvénient des primaires est d’accentuer encore la personnalisation de la vie politique française, déjà très forte depuis l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Ces compétitions internes à une famille politique opposent d’abord des personnalités différentes. On choisit parmi des hommes ou des femmes bien plus qu’on arbitre entre des idées ou des projets.

Les primaires attirent de nombreux dirigeants en quête de notoriété. Elle sont l’occasion de se faire découvrir du grand public. Manuel Valls a profité à plein, en 2011, de ce phénomène. Malgré la modestie de son résultat, il y a gagné une enviable identification politique qui l’a conduit place Beauvau avant de l’amener à l’hôtel Matignon. Arnaud Montebourg fut l’autre grand gagnant de la première primaire socialiste, le capital politique alors accumulé lui permettant, par la suite, de décrocher un beau portefeuille ministériel avant de poursuivre son aventure politique.

Ces exemples n’ont pas échappé aux jeunes ambitieux de la droite comme Geoffroy Didier. La tribune médiatique qu’offre les primaires, et les dividendes politiques qui en résultent ultérieurement, expliquent le nombre ahurissant de candidatures à la candidature à ce type d’élections.

Pas moins de treize personnalités ont fait connaître leur désir de participer à la primaire de la droite et du centre. Comme les conditions de participations sont assez draconiennes (2.500 adhérents et 250 élus dont 20 parlementaires), le nombre de candidats effectifs sera bien moindre. Aux quatre candidats principaux (Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire et François Fillon) s’ajouteront peut-être Jean-François Copé, Nathalie Kosciusco-Morizet, Hervé Mariton ou encore Geoffroy Didier. Ce qui fera quand même du monde…

Gerard Larcher, Président du Sénat

On se bouscule également au portillon socialiste. En attendant la candidature de François Hollande, on compte déjà sept candidatures déclarées, même si toutes n’arriveront pas à terme : Jean-Luc Benhamias (écologiste centriste), Gérard Filoche (extrême gauche socialiste), Sidi Hama-Mamidou (Parti radical de gauche), Benoît Hamon (gauche socialiste), 

Marie-Noëlle Lienemann (gauche socialiste), Arnaud Montebourg (gauche patriote) , et François de Rugy (écologiste de centre-gauche).

L’étroitesse du créneau électoral ne coupe pas l’appétit des politiques, comme en témoigne la bataille qui s’annonce dans les rangs écologistes. Déjà quatre candidats ont rassemblé les parrainages nécessaires pour concourir à la primaire organisée par EELV: Karima Delli, Cécile Duflot, Yannick Jadot et Michèle Rivasi. Et quatre autres militants avaient fait connaître leur souhait d’être sur les rangs.

Les primaires contribuent fortement à dévitaliser les partis politiques, privés de leur fonction de sélection des candidats à la principale élection. Ces partis deviennent de moins en moins le lieu de la définition d’une orientation politique dés lors que l’essentiel se jouer désormais sur l’identité de la personnalité qui remporte la primaire. C’est ainsi que la vie politique tourne toujours plus autour de la «course de chevaux» dénoncée, en son temps, par Michel Rocard.

Suffrage censitaire et gérontocratie

L’autre grand défaut du système des primaires est de donner l’arbitrage de la sélection du candidat à l’Elysée d’une famille politique à un sous-électorat bien peu représentatif. Même lorsqu’elles rencontrent un réel succès, comme ce fut le cas de celle organisée par le PS en 2011, les primaires ne concernent qu’une minorité de l’électorat total d’un camp.

La primaire socialiste avait attiré, au premier tour, 2,7 millions d’électeurs alors que François Hollande avait recueilli 10,3 millions d’électeurs au premier tour de l’élection présidentielle. Une primaire est, par construction, assez élitiste dans la mesure où elle oblige à arbitrer entre des candidats appartenant à une même formation ou famille politiques.

C’est pourquoi Alexis Corbière, l’un des dirigeants du Parti de gauche, n’a pas tort de considérer que «la primaire a recréé une forme de suffrage censitaire». Ce sont effectivement les électeurs les plus intégrés au système politique, les mieux informés, qui sont les plus susceptibles de participer à cet exercice démocratique.

Cela aboutit à un corps électoral particulièrement âgé et aisé. Pas moins de 63% des électeurs ayant l’intention de voter à la primaire socialiste de 2011 avaient plus de 45 ans. Les retraités et inactifs représentaient 45% de ces électeurs contre seulement 32% pour les ouvriers et retraités. Ce sont bien des citoyens plus vieux et socialement plus favorisés que l’ensemble de l’électorat socialiste qui ont choisi le candidat du PS à la présidentielle de 2012.

Des distorsions analogues se repèrent pour la primaire de droite à la prochaine présidentielle. Le sondeur Brice Teinturier (Ipsos) souligne que «sur 100 électeurs certains d’aller voter à la primaire, 67% ont plus de 50 ans (contre 49% dans l’ensemble de la population) et 41% ont même plus de 65 ans (contre 23% chez les Français)». De même, c’est un électorat de droite particulièrement aisé, plus encore que celui de l’ensemble de la droite, qui arbitrera entre les postulants de ce camp: 38% d’entre eux déclarent un revenu du foyer supérieur à 3.500 euros par mois.

C’est ainsi qu’à droite comme à gauche, ce sont des électeurs nettement plus âgés et socialement intégrés que la moyenne des Français qui auront le privilège de choisir le représentant des deux plus grands partis à l’élection présidentielle. Ce filtre ne contribuera pas à ramener vers l’acte électoral toute la partie de la jeunesse et des classes populaire qui s’en sont éloignés.

Pourquoi les principaux partis français organisent-ils des primaires présidentielles?

STEPHANE DE SAKUTIN – AFP

RTBF

Publié le jeudi 01 septembre 2016

Depuis plusieurs semaines, on vous rabâche les oreilles avec les primaires françaises. Mais si on est habitué à les voir passer tous les quatre ans au Etats-Unis, juste avant les élections présidentielles, c’est un concept assez récent dans le « pays des Droits de l’homme ». Marc Sirlereau, journaliste RTBF, éclaire notre lanterne sur le fonctionnement et la raison de ces primaires françaises.

Depuis quand les primaires existent-elles en France?

« Elles ont été lancées officiellement pour la première fois en 2011, chez les socialistes et les radicaux de gauche. Des primaires ouvertes à tout le monde, mais les socialistes avaient déjà organisé par le passé ce qu’on appelait une élection interne pour désigner leur candidat à la présidentielle.

Rappelez-vous, en 1995, Jospin contre Emmanuelli… C’est Jospin qui gagne. Et en 2007, on l’oublie parfois, ils étaient trois en lice : il y avait Ségolène Royal, Dominique Strauss Kahn et Laurent Fabius. Et c’était Ségolène Royal qui avait gagné, mais là – on le rappelle – ce n’était que des élections internes réservées aux affiliés du Parti ».

A quoi servent ces primaires en France ?

« C’est sans doute un bon moyen pour dynamiser une campagne, pour impliquer les affiliés, les militants traditionnels, mais aussi pour aller chercher des gens plutôt proches, peut-être en termes d’idées d’un Parti ou d’un candidat, mais qui étaient jusque-là moins impliqués. Les partis ratissent beaucoup plus large. Ça dynamise, ça permet aussi de créer des réseaux.

Vous allez voter, vous signez, on connaît votre nom, donc le parti peut vous récupérer après en demandant ‘Est-ce que vous ne voulez pas vous impliquer dans la campagne ?’. C’est un bon moyen de créer un véritable réseau pour les élections. Pour rappel, en 2011, pour les primaires des socialistes et des radicaux de gauche, près de trois millions de personnes étaient allées voter« .

Sur les Primaires qui vont arriver, qui peut voter ?

« Il suffit d’être inscrit sur les listes électorales, avec une demande en plus du côté socialiste. On doit signer une charte d’adhésion aux valeurs de la gauche. La droite qui organise des Primaires en novembre fait la même chose. Elle demande aux gens qui vont venir voter de signer un document d’adhésion ‘aux valeurs républicaines de la droite et du centre et de s’engager pour l’alternance pour réussir le redressement de la France’.

Nous avons rencontré un Français qui m’a dit qu’il avait toujours voté à droite et, en 2011, il est allé voter aux Primaires socialistes. Il a voté Manuel Valls au 1er tour et François Hollande au second et il nous a précisé que c’était ‘pour battre Martine Aubry’. En 2012, il a voté Sarkozy… »

On dit souvent de la présidentielle française que c’est le rendez-vous entre un homme et la France. Est-ce qu’on ne dénature pas l’esprit de la présidentielle avec ces primaires ?

« Oui et non, mais ne tournons pas autour du pot, si on recourt aux primaires en France, c’est parce que chaque camp n’a plus aujourd’hui un leader naturel qui se dégage pour son camp. Est-ce qu’on pourrait imaginer que De Gaulle ou Mitterrand aient dû passer par une Primaire pour être candidat, le candidat de leur camp ? Non. Donc, derrières ces élections avant l’Election, il y a une recherche de savoir qui est le leader naturel, à gauche comme à droite.

Le risque, bien sûr, c’est qu’il y ait de telles tensions durant ces primaires qu’il est difficile après pour un parti de vraiment se réunir, de se retrouver. C’est un peu le risque que des gens évoquent avec les primaires de la droite où on sent bien qu’entre le camp de Sarkozy, Juppé, Fillon, Lemaire et tout ça, il y a déjà qu’il y a de fortes tensions« .

Est-on obligé de passer par la primaire pour se présenter à la présidentielle ?

« Non. Pour Marine Le Pen il n’y a pas de doute, on sait que c’est le leader du Front National. Par contre, Mélenchon ne passe pas non par une primaire : il s’est directement déclaré candidat. Il ne sait pas vraiment de quoi parce que le Parti Communiste ne le soutient plus vraiment.

On a évoqué le cas d’Emmanuel Macron qui pourrait être candidat, mais sous quelle étiquette et sans passer par une primaire. Arnaud Montebourg, on ne sait toujours pas s’il va être candidat en passant par les Primaires de la gauche ou si ce sera un candidat qui va se lancer au-delà des Partis. Vous voyez, on n’est pas obligé de passer par des Primaires et heureusement« .

Quand auront lieu ces primaires ?

« Il y en a du côté de la droite et du centre, donc en novembre, en deux tours comme toujours, 20 et 27 novembre.

Il y en a pour les socialistes et les radicaux de gauche en janvier, deux tours aussi, les 22 et 29 janvier.

Il y aura aussi une primaire chez les verts. On ne connaît pas encore la date, mais ça fera donc au moins trois primaires« .

Comment les primaires se sont installées dans la vie politique française

Evoquées depuis plus d’une décennie, les primaires se généralisent aujourd’hui en France, pour démocratiser la vie politique, mais pas seulement.

LE MONDE | 14.04.2016 à 07h33 • Mis à jour le 14.04.2016 à 07h34 |Par Charlotte Belaich

Débattue à gaucheaccueillie par un flot de candidatures à droite et proposée à de simples citoyens, les primaires se généralisent en France. Si le processus a été mis sur le devant de la scène politique par les socialistes en 2011, l’idée a émergé il y a plus de quinze ans.

·      Présidentielle 1995 : la tentative avortée de la primaire à droite

Juin 1991 : c’est à cette date que Pierre Monzani, directeur général chez Assemblée des départements de France, situe « la naissance officielle des primaires »« Une charte a été signée. Le RPR et l’UDF s’engageaient à faire des primaires en 1995 », explique le préfet, proche de l’ancien ministre de l’intérieur Charles Pasqua.

A quatre ans de l’élection présidentielle, la droite est alors persuadée de pouvoirbattre la gauche mais redoute une multiplication des candidatures qui éparpillerait les voix. En passant par une primaire, celui que Pierre Monzani appelle « Monsieur organisation » espère « éviter l’affrontement fratricide entre MM. Giscard et Chirac et sélectionner le meilleur des deux » pour être le candidat de la droite.

Deux ans plus tard, Edouard Balladur, alors installé à Matignon, propose à Charles Pasqua de remettre l’idée sur le devant de la scène en faisant une proposition de loi. Le ministre imagine alors un scrutin calqué sur celui de l’élection présidentielle, ouvert à tous les électeurs et organisé en partie par l’Etat, « comme à l’américaine ». Aux Etats-Unis, en effet, après la seconde guerre mondiale, ce système est peu à peu devenu la norme.

En France, c’est peine perdue. Le conflit Chirac – Balladur, déclenché par la candidature de ce dernier, « paralyse le système », raconte Pierre Monzani. « Les sondages annonçaient Balladur en tête des primaires. Si Chirac se laissait enfermer dans ce processus, il était mort. » Les proches du futur président de la République mettent en avant la difficulté d’organiser un tel scrutin et remettent en question sa constitutionnalité. Le projet de loi est finalement abandonné.

A l’approche de l’élection, c’est finalement le Parti socialiste qui décide d’organiser une primaire. A la différence près, mais conséquente, que celle-ci est fermée : seuls les électeurs inscrits au parti peuvent voter. 80 000 personnes participent au scrutin et placent Lionel Jospin en tête (65 % des voix) face à Henri Emmanuelli.

  • Présidentielle 2002 : au PS, « la première primaire moderne »

Peu à peu, les primaires internes sont instituées dans les partis politiques français. En 2002, Europe écologie-Les Verts (EELV) choisit ce processus pour désigner son candidat et renouvelle l’expérience en 2007. Le Parti communiste, le Parti socialiste et l’UMP font le même choix, avec quelques subtilités entre les partis. Du côté de l’UMPNicolas Sarkozy est seul candidat. Côté socialiste, des adhésions au parti à prix réduits sont lancées pour augmenter le nombre d’adhérents et donc de votants.

Considéré comme un succès, ce scrutin fait office de « première primaire moderne », selon un rapport de Terra Nova. Il a « créé un engouement dans les médias et l’opinion, modernisé l’image du Parti socialiste et offert une dynamique au début de campagne de Ségolène Royal », sortie vainqueur face à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius.

De quoi conforter ceux qui militaient déjà pour l’instauration de primaires ouvertes dans la vie politique française, à l’image de Jean-Michel Baylet et Roger-Gérard Schwartzenberg, membres du Parti radical de gauche, auteurs d’une proposition de loi en 2006. Le texte, qui propose un cadre législatif aux primaires, liste les avantages du procédé : démocratiser la sélection des candidats à l’Elysée, alors que les Français ont montré leur volonté de s’impliquer lors du référendum de 2005 ; susciter du débat public ; élaborer un projet présidentiel au contact des électeurs et éviter la multiplication des candidatures. Soit l’argument énoncé par Charles Pasqua quinze ans plus tôt.

Entre-temps, un événement lui a donné plus de poids : l’élection présidentielle de 2002 et la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour. « Ça a marqué un tournant, explique le politologue Rémi Lefebvre, avec la tripartition de la vie politique, il faut être unis au premier tour pour se qualifier ». Pierre Monzani se souvient : « Il y avait une quinzaine de candidats en 2002. Des petits cailloux qui empêchent les grandes chaussures d’atteindre la ligne d’arrivée. C’est ce qui justifie les primaires. Un système qui hisse les chefs gaulois. »

  • Les primaires, une réponse à des partis en crise ?

Il faut pourtant attendre 2009 et la convention nationale du PS sur la rénovation pour que le principe des primaires ouvertes soit institué dans les statuts du parti. En 2011, dans un entretien au Monde, Henri Weber, ancien député européen et partisan des primaires revenait sur le choix de son parti. Selon lui, il serait en partie inspiré de la gauche italienne qui, en 2005, avait organisé une primaire ouverte. Quatre millions d’électeurs avaient alors désigné Romano Prodi comme candidat. Un an plus tard, il accédait à la présidence du Conseil.

Au-delà de l’exemple italien, les primaires « cherchent à répondre à deux préoccupations », explique le socialiste. D’une part, la volonté d’« associer le maximum de sympathisants et d’électeurs socialistes à l’activité politique », mais aussi « répondre à la crise aiguë de leadership que le PS a subi après juin 2002, et qui a atteint son paroxysme en novembre 2008, au lendemain du calamiteux congrès de Reims ». Le scrutin qui place Martine Aubry à la tête du Parti socialiste est en effet entaché de soupçons de fraudes et d’arrangements politiciens.

Malgré sa victoire, de quelques dizaines de voix, sur Ségolène Royal, la maire de Lille commence donc son mandat affaiblie. « Il fallait trouver des idées », raconte Olivier Duhamel, juriste et politologue, co-auteur du rapport « Pour une primaire à la française », publié par Terra Nova en 2008. « On l’a fait dans l’idée que ça servirait un jour. Quand les partis sont en crise, ils regardent ce qu’il y a en magasin, et en magasin, il y avait le rapport de Terra Nova. »

Le document de soixante pages soumet l’idée d’une primaire ouverte au suffrage direct avec des règles de participation plutôt souples. « Une primaire de toute la gauche, sur le modèle italien, permet d’unifier les partis de gauche autour d’un candidat unique », mais « l’extrême gauche refuserait de rentrer dans un tel processus », poursuivent les auteurs qui penchent donc pour une primaire socialiste. Selon eux, chaque candidat devrait avoir son propre programme : « La logique consistant à établir d’abord le programme du PS et choisir ensuite un candidat pour le porter à la présidentielle ne fait pas sens. » Autant de précisions qui rappellent la primaire socialiste de 2011.

Organiser une primaire pour répondre à une crise interne. Le principe vaudrait aussi pour Les Républicains. « L’engouement pour les primaires ne s’explique pas de la même manière pour les partis et les citoyens. Pour les premiers, c’est un droit nouveau. Pour les partis, ce sont des raisons plus stratégiques que démocratiques », explique M. Duhamel. Comme le congrès de Reims, la lutte fratricide entre Jean-François Copé et François Fillon pour prendre la tête du parti en 2012 aurait laissé des marques. « Les primaires permettent alors de lever la culture du soupçon en passant par un processus externe. Elles sont d’ailleurs à chaque fois adoptées par les partis quand ils sont dans l’opposition et que des luttes sauvages ont lieu pour déterminer le candidat », poursuit l’auteur du rapport de Terra Nova.

Le succès des primaires socialistes en 2011 aurait aussi accéléré la généralisation du processus. Près de trois millions de personnes participent au second tour du scrutin qui, fortement médiatisé, offre une rampe de lancement à François Hollande« Il y a un mimétisme entre les partis, explique Rémi Lefebvre. L’UMP l’a adopté parce que ça a marché pour les socialistes, mais si François Hollande n’avait pas été élu président, ça n’aurait peut-être pas été le cas. »

Organisées pour les élections municipales de 2014, à Paris et Lyon pour l’UMP, à Aix-en-ProvenceBéziers, Boulogne-Billancourt, Le Havre, Marseille et La Rochelle pour le PS, les primaires s’imposent peu à peu. Jusqu’à être organisées par la droite en vue de la présidentielle de 2017 et discutées à nouveau par la gauche.

« Dans un système politique affaibli, les primaires sont des vitamines, un dopage », affirme Pierre Monzani. Un moyen de redynamiser la vie politique donc. Mais aussi de s’adapter à ses évolutions, selon le chercheur Bernard Lamizet :

« Depuis l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle, on va dans le sens d’une présidentialisation et d’une personnalisation de la politique. Les primaires ne sont que l’aboutissement de cette tendance puisqu’elles concentrent le débat autour des personnes et non des idées d’un parti. »

La multiplication des candidatures à la primaire de droite conforte cette hypothèse. Avec onze candidats déclarés, qui devraient être rejoints par Nicolas Sarkozy et possiblement par Michèle Alliot-Marie, ce scrutin s’apparente de plus en plus à une guerre des personnalités. L’expérience des primaires socialistes, qui ont propulsé des candidats tels que Manuel Valls et Arnaud Montebourg (respectivement 6 % et 17 % des voix environ) sur le devant de la scène politique, suscite en effet des vocations : un score non négligeable vaut faire-valoir par la suite pour se ménager un bon poste. En cela les primaires n’accentuent-elles pas les divisions au lieu de les éviter ?

Le souci de démocratisation de la vie politique arriverait donc bien loin sur la liste des raisons qui expliquent la généralisation des primaires au sein des partis. « C’est le facteur le plus faible, affirme M. Lefebvre. Les élites ont besoin des primaires et créent donc la demande sociale. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *