Et la guerre de tente ans?

Bernard Owen

Sur terre se trouve l’énigme. L’être humain se regroupe et forme des Etats. Malheureusement, ces Etats peuvent créer des alliances ou peuvent entrée en guerre. L’on  connait bien les nôtres de 1939 – 1940, 1914 – 1918, 1870 après la conquête du Schleswig  Holstein nous avons pu observer guerre de l’Prusse contre l’Autriche.

L’avant dernière où les deux grands Etats allemands s’étaient de concert battus contre le Danemark. Les prussiens avaient noté que l’armée autrichienne était techniquement en avance sur leur artillerie en comparaison à la leur. Donc rectification.

De nos jours on compte les morts, certes approximativement. L’on en est à des dizaines de millions. Cela est terrible mais si la curiosité nous fait pénétrer dans le passé lointain l’on découvre que les Etats modernes, en leur temps, se sont toujours battus avec ardeur et pour de bonnes raisons.

Il faut pourtant  explorer les excellentes raisons. L’Etat est faible ou, au contraire, regarde avec envie le voisin plus faible que lui.

Puissants ou faibles, il est très difficile d’agir car les règlements internationaux sont à l’image du terrain: difficiles à mettre en œuvre.

Nous sommes à l’époque des démocraties. Il ne s’agit pas seulement d’empires, de royautés, l’élection est toute puissante. Heureusement… peut être car encore faut-il qu’elle nous mène à la souveraineté tranquille et merveilleuse.

Pratiquons (grâce à Wikipedia) un regard sur une époque lointaine mais qui peut, elle aussi, éclairer notre passé: La Guerre de 30 ans. Voici quelques extraits:

« … Ces chiffres, issus de l’historiographie du xixe siècle, basée sur les écrits de témoins horrifiés, n’ont pas été confirmés par des enquêtes de démographie historique. Ils ont été l’objet de débats importants. On s’accorde aujourd’hui sur le chiffre de 3 ou 4 millions de morts en trente ans pour une population initiale de 17 millions d’habitants, chiffre énorme.

Les horreurs de la guerre entraînent à travers l’Europe un fort renouveau de la pratique religieuse, où les populations catholiques et protestantes cherchent le réconfort114. »

« Les États européens prennent progressivement conscience des désavantages de l’emploi de mercenaires, qui a été la règle quasi générale durant la guerre de Trente ans. L’Europe se dirige vers un système d’armée de métier : les effectifs de l’armée permanente augmentent, en France, de manière exponentielle. En Allemagne, la Marche de Brandebourg compte parmi les États qui commencent à constituer une armée nationale. La guerre de Trente Ans contribue à la naissance du concept d’armée moderne113.

Situation des États belligérants de la guerre de Trente Ans
Parti de l’Empereur : rouge. Opposant à l’Empereur : bleu
Foncé : engagement direct. Clair : soutien

Coup d’État de mai (Pologne)

Jōzef Pilsudski et d’autres responsables du coup d’Etat sur le pont Poniatowski à Varsovie.

Wikipedia

Le coup d’État de mai (en polonais : Przewrót majowy ou zamach majowy) est un coup d’État réalisé en Pologne par le maréchal Józef Piłsudski entre le 12 et le 14 mai 1926. Le coup d’État renversa le président Stanisław Wojciechowski et le gouvernement du premier ministre Wincenty Witos. Un nouveau gouvernement fut installé, dirigé par le professeur de l’université nationale polytechnique de LwówKazimierz Bartel.

Initialement Piłsudski devait être président, mais il se désista en faveur de Ignacy Mościcki. Piłsudski, cependant, resta le politicien le plus influent de Pologne, et devint l’inspirateur de la politique gouvernementale jusqu’à sa mort en 1935.

Genèse

En novembre 1925, le gouvernement de Władysław Grabski fut remplacé par celui de Aleksander Skrzyński, qui reçut le soutien de différentes formations opposées : la Narodowa Demokracja (démocratie nationale), le parti Piast et le parti socialiste polonais (PPS). Cependant, après que le PPS eut retiré son soutien, le gouvernement tomba et fut remplacé par celui du premier ministre Wincenty Witos, constitué du parti populaire polonais « Piast » et de l’Union chrétienne d’unité nationale(Chrześcijański Związek Jednosci Narodowej) formant la coalition Chjeno-Piast. Cependant, le nouveau gouvernement détenait encore moins de soutien populaire que les précédents.

Les gouvernements, qui se succédaient, cristallisaient sur eux tous les ressentiments nés d’une politique étrangère impuissante et d’une situation interne dégradée1. À l’extérieur, la signature du traité de Locarno ne résolvait en rien les problèmes territoriaux avec l’Allemagne. Les puissances alliées occidentales avaient sacrifié la garantie des frontières occidentales de la Pologne à l’établissement de bonnes relations avec la jeune république allemande. En outre, le chômage ne cessait de monter, et les restrictions des budgets militaires engagées par Sikorski, ministre du gouvernement Grabski, mécontentaient une part de l’armée et les nationalistes.

Des déclarations de Józef Piłsudski, héros de la Première Guerre mondiale et père de la Seconde République de Pologne, qui considérait les changements de majorité incessants à la Diète (parlement polonais) comme chaotiques et nuisibles, préparèrent le terrain pour le coup d’État.

Coup d’État

Le 10 mai 1926, une coalition gouvernementale réunissant des chrétiens-démocrates et des agrariens fut formée par Witos, ce qui déclencha la colère des partis de gauche2, dont Piłsudski était l’un des dirigeants. Le lendemain, celui-ci, dans une interview publié dans le Kurier Poranny (Le Courrier du matin), déclara qu’il était « prêt à combattre le mal » de la Sejmokracja3 et promit un « assainissement» (en polonais « sanacja ») de la vie politique. L’édition du journal fut censurée par les autorités.

La nuit du 11 mai au 12 mai, l’état d’alerte fut déclaré dans la garnison militaire de Varsovie, et certaines unités marchèrent sur Rembertów, où Piłsudski. détenait un commandement, et elles s’engagèrent à le soutenir. Le 12 mai, le maréchal et ses partisans marchèrent sur Varsovie et capturèrent les ponts sur la Vistule. Pendant ce temps, le gouvernement de Wincenty Witos déclara l’état d’urgence.

Vers 17h, le maréchal Pilsudski rencontra le président Stanisław Wojciechowski sur le pont Poniatowski. Piłsudski exigea la démission du cabinet Witos, alors que le président exigeait la capitulation de Piłsudski. Faute de résultat dans ces négociations, des combats éclatèrent vers 19h.

Le lendemain, les négociations reprirent, sous la médiation de MgrAleksander Kakowski et du maréchal de la Diète Maciej Rataj. Ces négociations, cependant, n’apportèrent aucune solution à l’impasse. Le 14 mai, le parti socialiste polonais déclara son soutien aux rebelles et appela à une grève générale, soutenue par l’Union des cheminots (Związek Zawodowy Kolejarzy). La grève des cheminots socialistes paralysa les communications et empêcha des renforts militaires pro-gouvernementaux d’atteindre Varsovie4.

Finalement, pour éviter que les combats dans Varsovie ne se transformassent en une guerre civile à l’échelle nationale, Wojciechowski et Witos se démirent de leurs fonctions.

Lors de ces évènements, les partisans de Piłsudski. rencontrèrent la résistance de troupes loyalistes. Les combats de rue dans Varsovie virent 215 soldats et 164 civils tués, et plus de 900 personnes blessées.

Un nouveau gouvernement fut formé par le premier ministre Kazimierz Bartel, avec Piłsudski comme ministre des Affaires militaires. Le 31 mai, l’Assemblée nationale (Zgromadzenie Narodowe) nomma Piłsudski président, mais il refusa la charge. Finalement, Ignacy Mościcki devint le nouveau président. Piłsudski, cependant, exerça, de facto, beaucoup plus de pouvoir que son ministère militaire ne lui en avait donné.

From the ashes of the Civil War to a titanic armored force

The « Russky Reno »

Was the very first Russian tank, a copy of a White Russian Renault FT captured in 1918. It was completely disassembled, studied and reproduced by workers of the factory “Red Sormovo” in 1920. It took the name “Comrade Lenin, The Freedom Fighter”. But the lack of manpower, resources, largely obsolete tooling and devastated infrastructure resulting from four years of relentless civil war delayed the introduction of the first proper Russian tank by six years.

This first vehicle was the T-18, derived from prototypes based on the FT. Its official designation was Maliy Soprovozhdeniya, Perviy (Small Support Vehicle Number 1), which is why it was also known as MS-1. It was produced from 1928 to 1931, armed with a 37 mm (1.46 in) and a machine-gun. 960 were built, used later for training. They saw little action before being phased out, while only a handful rearmed with a 45 mm (1.77 in) gun soldiered during the summer of 1941. The next one, the T-19, was an improved version, which never came into full production. The British Vickers Mark E was replicated instead, as the T-26. The British tank, bought in 1931, was a revelation for Soviet engineers and was immediately copied. After the initial series, armed with low velocity guns, with limited armor and relatively weak engine, the model was completely redesigned, emerging as the model 1933 T-26. This led to the biggest peacetime tank production ever, with 10,600 built and an impressive number of variants. It was widely exported and fought throughout the world, before and during the first stages of WW2.

The T-24 was the first true Soviet medium tank. Only 25 were produced by the Kharkov Locomotive Factory (KhPZ) in Ukraine. Armed with a 45 mm (1.77 in) gun and three machine-guns, with one mounted in small turret on top of the main one, it was essentially an enlarged T-18 (18.5 tons), with a slightly reworked suspension. Although the project was dropped in 1931, the suspension was kept for the highly successful Komintern artillery tractor (2000 built) and Voroshilovets heavy artillery tractor (230). This project helped form a team that would prove successful later on.

The T-27 tankette was greatly inspired by the Carden-Loyd Mk.VI. The local version was larger, but still light enough to fulfill typical tankette duties, such as reconnaissance and supply. “Airborne armored support” tests included tankettes and amphibious light tanks like the T-38. A few of the 2700 originally produced still served actively in the summer of 1941.

The T-19 was a light tank designed in 1929 by engineer Semyon Alexandrovich Ginzburg to fulfill multiple and contradictory specifications from the RKKA (Workers and Peasants Red Army). The requirements were changed many times, even during trials, and further complicated the delivery of a suitable preseries vehicle. It had to be fully gas-proof and amphibious, fast, well armored and armed, and easy to manufacture as well. The project was eventually dropped in favor of a licence-built version of the Vickers 6-ton.

Inspection of T-34s and crews, before departing for the front. With bigger industrial capabilities, huge forced manpower and a more pragmatic way to build tanks, the Red Army overwhelmed the Wehrmacht, despite their superior tanks and tactics.

All variants of the T-16 and T-18, the first Soviet tank that entered mass-production.

The T-26, the most widely produced tank of the thirties. It was the most successful derivative of the British Vickers 6-ton (Mark E).

The BT-2 on trials. The BT series (Bystrokhodny Tank meaning “fast tank”) was directly based on the Walter Christie’s “race tank”. This was a convertible machine, which could travel on paved roads on its wheels only, without tracks. The Soviets bought two Christie M1931 and the license to produce them. Soon after, they derived the BT-1 prototype, BT-2 and BT-3 pre-series, and mass-produced the BT-5 and BT-7. These were the fastest tanks in service in 1939, as the BT-2 was capable of 100 km/h (62 mph). It suited the Soviet “deep battle” doctrine and around 6000 machines were produced.

The T-28 was the standard medium “infantry tank”. It was typical of the late thirties, with its sluggishness, heavy armor and multiple turrets. It took a strong influence from the Vickers A1E1 Independent, and was produced from 1933 to 1941. By then, it was completely obsolete.

The BT-7 cavalry tank was derived from the Christie design. It was fast, but still lacking protection and firepower, at least compared to the standards of 1941. It was then the second most common Soviet tank besides the T-26 and played an instrumental part in the victories at Khalkin-Gol against the IJA.

The BT-7M was the last version of the Soviet cruiser tanks, upgraded in many ways. The biggest change came from the engine, derived from a diesel already tested on the experimental BT-8. The transmission, gearbox, tracks and drive sprockets were also changed, and in 1941 the protection was increased.

For the BT series, protection and firepower were sacrificed. In 1939-40, new designs reversed this trend and, through the A-20 and A-32, created a brand new breed of “cruisers” turned into true medium tanks. These were the direct precursors of the legendary T-34.

The T-34/76 was the most successful Soviet tank of the war. It came from a long series of cruiser tanks. The 1st pre-series vehicle is pictured here. In 1941, it was superior to any German design, successfully covering the very difficult “magic triangle” (protection, mobility, firepower), with the bonus of easy mass-production.
The T-34/85, a 1943 version of the legendary T-34, the most produced and widely used tank of WWII. This tank greatly contributed to the victory achieved by the Red Army. It was pivotal in all offensives, still sporting decent speed and protection, along with an upgraded armament and many mass-production improvements.

The Soviet KV-1 was named after “Kliment Voroshilov”, a famous Soviet defense minister. It became as famous as the T-34 because of its strong armor. 5220 were built from 1939 to 1943. It was the mainstay of the Soviet heavy tank units until 1944.

The KV-1S was a late attempt (fall 1942) to bring back some mobility to the KV-1, while sacrificing some armor and introducing a brand new, lighter cast turret. A few were built, but their development paved the way for the more ambitious KV-85.
The KV-85 was a hybrid, transitional model built in small numbers. It was originally the KV-85G, which was meant to feature a modified KV-1S turret with an 85 mm (3.35 in) gun jammed inside, and would have made a horrible stopgap. The KV-85G almost entered production, but trials of the IS-85 turret on a KV-1S chassis took place, and this trial variant was accepted into stopgap production as the KV-85.

Soviet IS-1

The IS-1 lacked firepower against the Tiger, so the engineers managed to equip the largely remodelled hull and turret with a massive 122 mm (4.8 in) gun, re-designating the vehicle as the IS-2. Although reaching a new level in raw firepower, the new gun was slow to reload and it could only carry a limited number of shells. Nevertheless, it gave new confidence to the crews which could have a fighting chance against the best German tanks.

The Iosif Stalin 3 was the last of the wartime heavy tanks series.


Iosif Stalin

It was only entering service when Berlin fell. The turret inspired later Cold War designs. The series continued on until the death of Stalin in 1953. The last was the IS-10 (T-10 after 1953), which came after the prototypes IS-6 and IS-7, and the postwar IS-4 (only 250 built).

L’autre politique étrangère des Etats-Unis : les apparences et la réalité.

Bernard Owen

Une amie m’a transmis un numéro assez récent de la revue « Diplomatie ». La revue développait un événement auquel j’ai participé et le récit était éloigné de la vérité. Pour continuer sur la lancée, le Washington Post a écrit il y a deux ans un article sur un événement ancien de la plus grande importance pour l’Europe jusqu’à alors ignoré de tous. Est-ce possible ?

 

Saviez-vous que l’armée française avait demandé l’aide à une force américaine virtuelle au Laos pour renforcer sa position autour d’Hanoi puis d’approvisionner la cuvette de Dien Bien Phu sur le point d’être engloutie. Les avions ont été livrés repeint avec la cocarde tricolore française avec des pilotes de l’armée de l’air américaine mais qualifiés de « volontaires » ce qui sera le cas de l’ensemble du personnel américain engagé au Laos. Le saviez-vous ? En fait, il ne s’agit que d’un épisode remarquable du rôle de la CIA basée au Laos de 1950 à 1970.  Au départ les Etats-Unis ne voulait en aucun cas s’engager dans une guerre dans cette région. Une ethnie minoritaire, les Hmong, avaient été formés au combat par les Français. Ils étaient prêts à se battre contre le Pathet Laos, communiste. Il s’agissait donc pour les américains de parfaire leur formation, puis d’apporter le soutien nécessaire mais sans intervention de l’armée.
La CIA s’est donc substituée à l’armée de façon surprenante et pour en savoir plus nous nous sommes dirigés vers les documents de la CIA qui traitent de cette époque. Il fallait agir de la sorte car de nombreuses publications et un film affabulent sur cet épisode de l’histoire mêlant drogue, CIA et négligeant l’essentiel.
Il fallait au départ posséder un soutien aérien, construire des pistes d’atterrissage, des services d’entretiens. La CIA a donc créé une ligne aérienne « American Air » à partir d’une ligne déjà existante. Il fallait camoufler le coté militaire derrière une façade humanitaire, transport alimentaire, des médicaments. L’appartenance d’American Air n’était pas connue. Notons qu’en 1970 cette ligne aérienne possédait 24 bimoteurs, 24 avions à décollage rapide STOL et une trentaine d’hélicoptères.
Quant aux divers événements marquants de cette époque, l’on trouve différentes conférences déclarent le Laos comme Etat indépendant : La conférence de Genève de 1954 qui divise le Vietnam le long du 17ème parallèle sous la présidence d’Eisenhower ; conférence de Vienne de juin 1961, Kennedy – Kruschev soutiennent la neutralité et l’indépendance du Laos. Le 23 juillet 1962 à Genève me Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères Harriman prend à cœur cette dernière déclaration de neutralité et 666 conseillers « militaires » des Etats-Unis financés par la CIA quittent le Laos. Deux agents de la CIA restent ainsi que quelques avions pour apporter de la nourriture aux Hmongs.
Ces deux agents détectent la présence de 7.000 vietnamiens et en 1963 2.000 Hmongs sont armés pour servir en tant que guerrillas. Une attaque a grande échelle a lieu en mars 1964 et les nord vietnamiens et le Pathet Laos s’emparent de points stratégiques et le gouvernement de coalition du Laos s’effondre.
Le peuple américain fut informé de cette guerre « sécrète »  en 1969 – 1976. Le New York Times en parle ainsi que la presse en général. Le Congrès en est bien informé et certains de ses membres se rendèrent au Laos et l’un aurait déclaré « que c’était bien plus efficace et moins couteaux de se battre de cette façon que d’envoyer des troupes américaines. »
A partir de là l’on assiste à des gains et des pertes. Le Vietcong renforce sa présence avec des armes modernes soviétiques. La CIA paya des troupes thaïlandaises moins bien équipées. A partir de 1971 la situation devient dramatique et en avril 1972 la CIA décide qu’aussitôt la guerre terminée Air America serait vendue. Elle le sera en juin 1974. Air-America avait perdu au Laos 10 personnel naviguant.

Le texte de la CIA termine en soulignant les exploits d’Air-America qui représentent un chapitre unique dans l’histoire du transport aérien et que cela valait mieux que des textes et un film de médiocres qualités.

Parmi toutes les informations qui circulent comment se fait-il qu’on soit obligé de vérifier nos sources et encore à partir de quelles autres données, nos propres expériences. Nous pouvons difficilement être partout ou rencontrer ceux qui ont participé à tel événement. De toute façon comment s’assurer de la valeur de ces récits.

Nous ne sommes plus dans les années 1950-70 et depuis 1990 nous assistons ou devrions payer beaucoup plus d’attention à des ingérences légales de l’Occident chez les nouveaux venus parmi nous. Nous avons déjà abordé cette question dans « un cheval de Troie dans les pays arabes » mais cette fois nous allons essayer de nous retrouver dans ce labyrinthe de fonds privés, fonds publics qui traversent quotidiennement les frontières. Nous ferons ici état des recherches d’Olivier Guilmain.

Il faut indiscutablement revoir la législation internationale qui accorde des avantages exorbitants à ces transferts d’énormes sommes d’argent dont il n’est pas facile de cerner les origines (la STE 124 du Conseil de l’Europe et de l’accord de Copenhague de 1990 de l’OSCE). En 2011 les Etats-Unis devraient mettre fin à l’Endowment for Democracy qui représente des sommes considérables détachées du budget annuel de l’Etat et distribuées à des ONG qui travaillent soit avec des fonds privés ou de l’argent réellement publique USAID. D’autre part les Etats-Unis accordent des avantages fiscaux très importants aux véritables ONG – catégorie fiscale 501 C3 – cela leur permet toute activité sauf celle dite « lobbying » ce qui est facilement contournable en faisant part de son opinion à tel ou tel sénateur bienveillant (http://www.hurwitassociates.com, Hurwit & Associates se définit comme étant un Conseil juridique pour la philanthropie et les ONG – « Legal Counsel for Philanthropy and the non-profit sector)

Olivier Guilmain évoque une polémique apparue à Moscou en 2007 au sujet d’un texte de loi règlementant les ONG. Le premier projet adopté par les deux chambres est ratifié le 10 janvier 2007. Cette loi était destinée à réagir contre les millions de dollars versés de l’étranger aux ONG en Russie. Une première version du texte a été assouplie après une campagne d’une rare intensité menée par les ONG et le gouvernement américain. La secrétaire d’état de l’époque, Condoleeza Rice,  fit pression sur le Président Poutine, exprimant sa préoccupation pour la démocratie. La loi figurait même à l’ordre du jour du sommet du G8 de 2007.

A quoi servent ces sommes considérables si ce n’est pas de l’ingérence. Par exemple en 2008 $34.000 dollars sont versées à la Géorgie pour créer un mouvement pour accéder à l’OTAN. $600.000 pour inciter les jeunes à former et accéder aux ONG. $1.000.000 concernant les prochaines élections municipales. Il s’agissait de pouvoir réagir contre les manifestations anti Saakashvili (à noter que la France a fourni les uniformes anti-émeutes). Wikileaks nous apprend beaucoup sur les échanges entre les ambassades américaines du Moyen Orient et le Département d’Etat concernant leur collaboration avec les ONG de jeunes  à qui l’on a offert des voyages en Serbie et Freedom House. Ceci faisait partie de la bible Sharpienne de non violence dont il a déjà été question.

Tout cette argent réuni est dépensé par diverses personnes qui n’ont pas pris conscience qu’une révolution laisse des séquelles qui peuvent mener à des catastrophes. La Fédération de Russie vient de proposer une résolution mettant en cause la Ligue Arabe et les deux forces combattantes en Syrie. Hillary Clinton a immédiatement réagi en souhaitant que seuls les autorités soient mises en cause. Naturellement, les Etats-Unis ont fomenté les mouvements du Moyen Orient. Les Etats-Unis seraient même allés plus loin en Libye sans la sagesse du Président Obama et Robert Gates qui déclarèrent que deux guerres cela suffisait. Les Etats-Unis ont quand même fourni une certaine aide technologique sans laquelle les Britanniques ni les Français n’auraient pu mener à bien leur « no flight zone ».

Le Washington Post a publié le 1 juin 2011 une brève conversation avec Tom Melia le titre étant « He promotes democracy in the most unlikely places ». J’ai bien connu Tom ayant travaillé avec lui dans 4 pays pour le compte de NDI. Il est ensuite passé à Freedom House et se trouve actuellement en tant qu’assistant Secrétaire Adjoint au Bureau de la Démocratie, Droits de l’Homme et du Travail du Département d’Etat. J’ai beaucoup d’estime pour lui et il m’a appris bien de choses au début des années 1990 mais j’aimerais le revoir afin de l’interroger pour savoir si tout ces bouleversements ne traumatisent pas la région tout comme l’on a vu en Orient (voir la thèse de Christel Thibaut où elle mentionne le déplacement de 2 millions de paysans cambodgiens entre 1960 et 1975)  et en Syrie, de nos jours, 1 million d’Irakiens ne s’y sont ils pas réfugiés ?

L’Irak s’avère aujourd’hui une catastrophe sociale et humanitaire. Le mot démocratie a-t-il encore une signification ?  Que va devenir le Moyen Orient déstabilisé ?

Nous ne sommes plus en 1990 ou même avant. L’Occident ne devrait-il pas s’occuper de ses propres lacunes, régler ses institutions de façon à ne pas inonder le monde de crises politiques et financières. Il s’agirait alors pour l’Occident de s’interroger sur lui-même avant d’aller semer la bonne parole sur la terre entière ?  Qui a dit que ces sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire ?

Bernard Owen
En savoir plus sur http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2011/12/18/cercle_41374.htm#lBcHIWo4Q56y2xDq.99

La Franc-maçonnerie en Syrie sous l’administration française (1920-1946)

Attraits et rejets du modèle français
Thierry Millet

(Voir la version complète de l’article et information sur l’auteur sur https://cdlm.revues.org/1178)

De 1920 à 1946, sous le Mandat français, la Franc-maçonnerie en Syrie connaît une période de grand développement puis de régression. Les francs-maçons du Levant, sensibles aux bouleversements politiques de l’époque, sont d’abord attirés et influencés par les obédiences françaises, pour ensuite s’en détourner. Se développe alors un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.
Il existe un parallèle entre la tragédie mandataire et la déliquescence de la maçonnerie française en Syrie. En effet au cours de l’occupation française entre 1920 et 1946, l’activité maçonnique se trouve marquée par un âge d’or de croissance intense puis une période de régression lente toutes deux nourries par des événements conjoncturels politiques survenant en France et au Moyen-Orient.
Dans ces conditions, la Maçonnerie, en tant que structure sociale, peut-elle faire face sans se transformer elle-même aux forces politiques qui affectent, dès lors, la société syrienne tout entière ? Ainsi, dans un environnement politique prégnant, qu’elles sont les véritables raisons qui animent ces francs-maçons du Levant et qui les conduisent, pour une majorité d’entre eux, à se détourner des obédiences françaises ? Est-ce par fidélité aux principes maçonniques fondateurs ou la reconnaissance d’un modèle français dépassé et loin de leurs objectifs et préoccupations politiques ?
Pourtant les maçons syriens sont attirés par une image collective du modèle français qui marque une période d’identification idéologique. À cet attachement succède un engouement, pour les obédiences françaises, quantitativement important mais aussi qualitativement ambigu. Malgré un contexte politique pourtant moins autoritaire après la Grande Révolte de 1925, la Maçonnerie du Levant se recompose et bon nombre de francs-maçons et de loges s’affranchissent de la tutelle des obédiences françaises. C’est dans ces conditions que se développe un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.
I – L’attrait pour la maçonnerie française
Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les réformateurs du système politique ottoman ainsi que les opposants à ce pouvoir centralisé se recrutent en grande partie dans la maçonnerie. Cette dernière trouve ses fondements idéologiques à la fois dans les mouvements révolutionnaires européens et dans les pensées fondamentales issues des Lumières et du positivisme dont la France en reste alors le gisement naturel.

Graphique 1 : Les fondations de loges d’obédience française en Syrie

Avant la Première Guerre mondiale, les obédiences françaises, écossaises et égyptiennes se partagent majoritairement le nombre des loges implantées au Levant alors inclus dans l’Empire ottoman. L’afflux des initiations semble saturer très vite les loges de rite français. C’est le cas à Beyrouth où, pour palier le nombre important d’impétrants et soulager la seule loge Le Liban, trois autres ateliers s’y fondent avant que la maçonnerie ne se diffuse et se multiplie dans les autres principales villes du Levant. Après les fermetures des ateliers au cours des années qui couvrent le conflit mondial, le Grand Orient et la Grande Loge de France profitent particulièrement de l’instauration du mandat français en 1920 pour se développer en Syrie de manière remarquable jusqu’en 1925. développement qui apparut lors des ruptures de régimes politiques au cours des réveils maçonniques que connurent en France le Directoire et la Restauration. Mais en Syrie, ce mouvement se constitue en complète opposition à la politique cléricale et au contrôle militaire imposés par les Hauts-Commissaires. Les autres Orients, même s’ils profitent de l’embellie conjoncturelle, restent numériquement en retrait des deux puissances maçonniques françaises.
Graphique 2 : Demandes d’adhésion et de démission-radiation dans les loges d’obédiences françaises en Syrie

Des discours lus aux cours des réunions maçonniques, ressortent les véritables raisons idéologiques qui tendent à inciter les Syriens à s’initier dans la maçonnerie française. Ces centres d’intérêts sont débattus au sein même des ateliers sur les thèmes des idéaux révolutionnaires et de l’appui de la maçonnerie aux révolutions françaises. Ainsi, au début du XXe siècle, l’attrait des Syriens pour la France et la maçonnerie française puise ses origines dans l’image d’une France et d’une maçonnerie idéalisée alors que la Syrie demeure encore soumise à la domination ottomane. En janvier 1906, une dizaine de frères de la loge Le Liban adresse un courrier aux autres membres et officiers dans lequel ils font l’éloge de l’humanisme et du progrès social de l’Ordre. Ils se reconnaissent et sacralisent les valeurs de la République qu’ils opposent aux adversaires qui exploitent l’ignorance du peuple. Ces propos ne sont pas le fruit d’une spécificité maçonne, mais s’associent aux mouvements réformateurs tels ceux qui sont menés par des intellectuels musulmans comme ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi, devenu journaliste après un enseignement religieux à la grande mosquée d’Alep, qui prône, dès la fin du XIXe siècle, l’abolition de la supériorité de la religion sur la politique et l’instauration d’une démocratie constitutionnelle.

Pour les francs-maçons, c’est « grâce à la France et à ses fils, ces sauveurs de l’humanité opprimée, que, depuis 1860, la maçonnerie du Levant se trouve illuminée par ce foyer de vérité, lieu des lumières intellectuelles et morales ». Dans leur esprit, la franc-maçonnerie combat la misère conseillère des mauvaises mœurs et des crimes dans un total désintéressement afin de rendre l’homme meilleur. L’ordre préconiserait la tolérance religieuse en émancipant les consciences de toutes les superstitions et de tous les préjugés qui tentent de l’obscurcir. La France et sa maçonnerie, par ses principes des droits et des devoirs de l’homme, seraient les garants de la paix. En définitive, quand les Syriens « constatent que les Français leur apportaient tant de lumière et, de vérité, ils veulent devenir leurs frères et obtenir l’honneur de l’affiliation dans des loges sous la garantie des obédiences françaises ». C’est de la France que les maçons syriens attendraient le plus d’aide et d’appui dans l’œuvre de l’évolution. Mais, au-delà des idéaux diffus et dans un contexte de pouvoir ottoman, le modèle maçonnique français agit au Levant comme un laboratoire dédié à toute révolution, elle prépare au sein même des loges les réflexions et les pensées du peuple en marche vers la souveraineté. Ainsi pour les frères de Syrie, c’est encore la Maçonnerie qui aurait soufflé le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité indiquant par là même le chemin de la démocratie face à l’obscurantisme et le despotisme.

L’attrait du pouvoir
L’autre intérêt pour la Maçonnerie française se fonde sur l’usage de la présence bureaucratique de la France. L’accès à un statut social, politique ou administratif voire sa conservation, contraint les Syriens à rejoindre par dessein ou nécessité l’institution mandataire. Dans ce jeu, les obédiences françaises se placent comme des instruments d’accessibilité et de pénétration.
• Certains francs-maçons de Damas se réjouissent de la situation politique éclaircie en France après 1924 et qu’une embellie diplomatique peut enfin leur sourire. C’est dans ce contexte politique qu’entre les années 1920 à 1924, les Syriens s’affilient de nouveau dans des loges et principalement dans les obédiences françaises12 (voir graphique n° 2). Suivant le mouvement entamé en France après la victoire du Cartel des gauches, l’annonce de l’arrivée du général Sarrail à Beyrouth en décembre 1924 déchaîne au Levant un véritable « déluge » de demandes d’initiation dans les loges des deux obédiences françaises même si, dans les chiffres, le mouvement s’amorce dès 1923. D’ailleurs plusieurs témoignages confirment ce mouvement propice où beaucoup de frères « qui avaient oublié leur serment, reviennent dans les temples ».

• Cependant, pour les plus expérimentés des frères, la plupart de ces profanes tentent de profiter de la maçonnerie pour obtenir des emplois ou une position politique quelconque, pour d’autres cet essor relève en partie d’un simple esprit de curiosité que l’on ne peut éviter d’associer aux mêmes projets. Conscients du phénomène, des frères dénoncent, eux-mêmes, l’élite politique et bureaucratique, faignant d’ignorer la répression et les déceptions mandataires, d’agir dans l’espoir de s’assurer les postes de l’administration les plus importants en usant de relations au sein de l’Ordre entre les maçons. Mais pour être efficace, cette stratégie doit concilier l’application des différentes directives politiques des gouvernements français et les convictions idéologiques des Hauts-Commissaires.
• Pour cela, dès les premiers mois de l’occupation française, la maçonnerie syrienne entreprend des actions dans ce sens. C’est le cas du vénérable Husni al-Jundi de la loge Qaysun, principale loge de Damas, qui soutient la nomination au poste de Président de la fédération de Syrie le frère Jalal bey Zuhdi et celle de Sami Pacha Mardam bey, tous deux anciens députés au parlement ottoman17, avant de s’insurger finalement contre le choix du général Weygand, alors Haut-Commissaire qui impose un non-maçon, Suhbi bey Barakat, au poste de président de la fédération syrienne. Toutefois, au printemps 1924, les frères de la loge Qaysun convainquent, malgré tout, Weygand, de la nécessité de réserver dans le Gouvernement, quatre à cinq ministères et postes de direction générale dans l’administration aux maçons « les plus compétents, les plus intègres et les plus fidèles au mandat ». Action qui doit s’efforcer, d’une part, de diffuser la pénétration française et, d’autre part, de s’attacher les personnalités les plus influentes parmi les francs-maçons en les portant ou les maintenant au pouvoir. Pour aboutir, la loge Qaysun, par l’intermédiaire de son vénérable, demande à la Grande Loge de France d’intervenir pour attirer l’attention et de persuader le pouvoir mandataire sur la nécessité de soutenir l’action de cet atelier et des frères candidats, seuls capables de défendre les intérêts de la maçonnerie et de la France en Syrie. Résultat, les frères obtiennent les charges de ministre de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice ainsi que celle de directeur général de l’Agriculture et du Commerce. Finalement, dans le contexte de la IIIe République, ces titularisations sont à rapprocher de l’activité et du dynamisme reconnus des membres de l’Ordre en Métropole où les gouvernements français dénombraient dans les rangs de ses ministres, en moyenne, près de 40 % de francs-maçons.Cette persévérance trouve son aboutissement dans les conséquences des élections législatives en France de mai 1924 avec la victoire du Cartel des gauches qui amplifie l’espoir, dans les rangs maçonniques, d’une politique coloniale moins cléricale et autoritaire menée jusque-là en France par le Bloc national. Attente qui se concrétise par la nomination du général Sarrail au poste de Haut-Commissaire pour le Levant. Très vite la nouvelle se propage en Syrie. En effet L’Écho de Paris du 19 et 20 décembre 1924 publie en première page un article qui rappelle que le Grand Orient de France télégraphia, dès la décision du Conseil des ministres, aux francs-maçons de Syrie, la nomination de Sarrail. À cette première nouvelle optimiste s’ajoute la propagande du Grand Orient de France au travers du journal al-Ahrar de Beyrouth alors dirigé par des maçons. Le quotidien exprime sa satisfaction des résultats aux élections du 11 mai 1924 qui mettent fin au mouvement colonial soutenu et entretenu avec énergie par le gouvernement français jusque-là. Quelques semaines plus tard la Grande Loge de France, par l’intermédiaire se son vénérable et Grand maître Bernard Wellhoff, intervient directement auprès du général Sarrail pour nommer des francs-maçons à des postes ministériels de l’État de Syrie. Le Haut-Commissaire promet de tenir compte de cette demande même si l’influence de la Grande Loge de France atteint ses limites car, contrairement à ce que croient les frères syriens, le général n’appartient pas à l’Ordre24 comme le prétendait la rumeur dès son arrivée à Beyrouth25.Mais Sarrail, toutefois ami du vénérable Bernard Wellhoff, agit dans les premiers mois de son mandat dans l’esprit maçonnique en encourageant le développement de l’Ordre au Levant. Le Haut-Commissaire semble, en effet, prêt à seconder l’action des loges dans leur extension, si les maçons soutiennent, en contrepartie, discrètement sa tâche administrative.
Pour montrer sa bonne foi, Sarrail adopte, dès son arrivée, à la fois une action politique de modération symbolique en levant l’État martial instauré par ses prédécesseurs depuis 1922 à Damas et tend la main aux maçons en imposant la nomination du frère Pierre-Alype au poste de délégué du haut-commissariat à Beyrouth. Il s’entoure aussi de quelques officiers, membres de la maçonnerie, tel le colonel Denis et l’intendant Aubouy. Enfin quelques jours plus tard, Sarrail nomme un autre franc-maçon, ancien administrateur des colonies, à la tête du gouvernement de Lattaquié Léon Cayla. Cette présence des francs-maçons dans l’administration mandataire se renforce en 1926 à la suite de la nomination du Haut-Commissaire de Jouvenel qui installe Ahmad Bey Nami, gendre du Sultan, Grand Maître de la maçonnerie syro-libanaise, membres des loges Le Liban et La Syrie de l’ordre de Beyrouth du Grand Orient de France, à la présidence du Conseil de la fédération de Syrie.
L’adhésion des nationalistes

Le mouvement général d’adhésion qui se dessine dans le graphique 2 correspond aussi à un mouvement paradoxal des initiations dans un contexte politique anti-nationaliste mené par la puissance mandataire. En effet, malgré la destruction du royaume de Damas et la forte répression de la résistance, des sympathisants nationalistes hostiles à la présence française s’initient ou réaffirment leur affiliation, suspendue par la Première Guerre mondiale, dans les loges d’obédiences métropolitaines. Même si l’on ne connaît pas la solidité et la durée de leur engagement, leur serment s’apparente davantage à un moyen prospectif politique voire à un acte de « résistance passive » de préférence à un quelconque espoir dans le gouvernement mandataire ou dans la maçonnerie française. Attitude d’autant possible que, contrairement aux Grandes Loges anglo-saxonnes, le modèle français maçonnique, incarné par le Grand Orient de France, permet à leurs adhérents « toute légitimité à participer aux grands débats politiques ».
Pour preuve, en novembre 1923, lors de tenues à la loge Le Liban de l’Orient de Beyrouth, les discours politiques et anti-mandataires se mêlent aux travaux maçonniques où l’œuvre civilisatrice de la France au Levant est fréquemment décriée. Du reste, il suffit d’observer le parcours politique et maçonnique des fondateurs de la loge Qaysun pour confirmer l’introduction de nationalistes partisans du roi Faysal, exilé en Irak, et autres indépendantistes.
Ainsi parmi ces derniers peuvent être cités : Rida Mardam bey membre du parti monarchique et de la réforme, Nassib Bakri et Fakhri Barudi dirigeants du Bloc Nationaliste à Damas, Musali ‘Abdallah nationaliste, Ibrahim Hananu, commandant de la révolte en 1920 puis chef emblématique du mouvement nationaliste jusqu’à sa mort en décembre 1935, Saadallah al-Jabri futur cadre du Bloc à Alep et bras droit de Hananu, Zaki Sukkar, anti-mandataire aux ordres du parti nationaliste et proche de Nassib Bakri, Najib Rayis journaliste au quotidien d’opposition al-Qabas, enfin Bitar Husni, responsable de l’organisation paramilitaire nationaliste des Chemises de Fer en 1936 comme les deux précédents, seul Muhammad ‘Ali al-’Abid soutiendra le ministère pro mandataire de Taj al-Din. Excepté le dernier, tous participent en 1936 au mouvement contestataire qui oblige la France à négocier l’avènement d’un gouvernement nationaliste qui perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

II – La somme des mécontentements
Les déceptions des frères syriens se situent à la croisée des prises de position de la maçonnerie française et d’une politique mandataire partiale et autoritaire éloignée de la vision mythique de la France et des principes qu’elle revendique dans les tribunes internationales. C’est bien ces inadéquations qui provoquent désillusions et oppositions dans les rangs des maçons syriens notamment parmi les nationalistes.
L’autoritarisme mandataire
Dans les premières années du mandat, outre les restrictions qu’il apporte à la souveraineté des forces politiques syriennes, le Haut-Commissariat use et abuse de procédés exceptionnels et autoritaires. Entre 1920 et 1925, l’opposition nationaliste et la résistance armée sont violemment réprimées alors que la justice politique est exécutée par les cours martiales. Enfin en 1925, le bombardement de Damas du 20 octobre et la gestion politique de la Grande Révolte sapent un peu plus l’image de la France en particulier lors de l’interdiction du Parti du Peuple et des arrestations et déportations de ses dirigeants pour leur nationalisme actif. Parmi eux, nombreux sont francs-maçons comme Najib Rayyis et Nasib Bakri de la loge Qaysun de Damas, Faris Khuri ministre nationaliste du gouvernement syrien et membre éminent de la loge écossaise Lumières de Damas, Husni Barazi lui aussi ministre et frère à la loge Orantes de Hama ainsi que Fawzi Ghazi et Saadallah Jabri de la loge Fleur de l’Oronte d’Alep, enfin ‘Abd al-Rahman Shahbandar chef de la rébellion et affilié avec Khuri à la loge écossaise de Damas. De même, la suspension du quotidien de langue arabe Al-Missak, journal accusé de propagande maçonnique, sous la publication de Sharaf al-Din al-Faruki, vénérable de la loge La Renaissance, provoque une grande déception chez les « syriens libéraux »37. Cette série d’agissements du pouvoir mandataire explique, en grande partie, l’accroissement du nombre des démissions parmi les frères des loges d’obédiences françaises autour de 1928.
Même les maçons les plus francophiles ressentent la politique autoritaire de la France comme un abandon. Notamment quand Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, déclare que la constitution syrienne sera élaborée directement par le gouvernement français en consultant des chefs religieux, des représentants des Chambres de commerce et les conseils représentatifs en dehors de toute représentation des partis politique. De plus, les francs-maçons, d’après le témoignage du vénérable de la loge La Sagesse, reprochent aux Hauts-Commissaires l’amenuisement des nombreux postes de la fonction publique offerts aux candidatures des frères maçons. Enfin, l’ignorance, l’incapacité et la partialité affichées par certains fonctionnaires français parachèvent l’exaspération des maçons qui dénoncent des comportements contribuant à favoriser une situation préjudiciable à l’action de la France en Orient.
Cette politique ne laisse aucune perspective à cours terme pour une quelconque émancipation pourtant inscrite dans la charte du mandat. Dans ce contexte, alors que la France prétend introduire un colonialisme teinté de morale et de mission civilisatrice, la maçonnerie française n’adopte pas au Levant une attitude nette dans le débat entre dominants et dominés sur le terrain du colonialisme et de l’indépendance. Le comportement de l’administration mandataire nuit au prestige de la maçonnerie française provoquant le détachement des frères, ce que constate à ses dépens la loge Qaysun qui enregistre une diminution du nombre de ses membres à partir de 1927.

L’influence cléricale
Pour le vénérable de la loge La Sagesse, les maçons de cet atelier perçoivent la politique des premiers hauts-commissaires, Gouraud et Weygand, comme une entreprise permettant au clergé d’exercer influence et ascendant sur les populations. Les membres de cet atelier réclament « aux responsables de la politique française, pour contrer cette influence, de suivre une politique purement laïque inspirée des tendances libérales professées dans les pays démocratiques, exempte de tout caractère religieux ».
En janvier 1921, une correspondance du frère Blancher, demeurant alors au Levant, adressée au Grand Orient de France, rapporte l’indignation des loges syriennes face à la propagande des missions jésuites agissant sur la politique cléricale de la France en Syrie. Toujours selon cette lettre, la France, y est désignée comme « le soldat du pape » par son soutien à la minorité maronite. Par l’intermédiaire de son administration mandataire, la République favorise ainsi « l’influence néfaste » des cléricaux et suscite l’opposition des musulmans voire des autres communautés non catholiques.
Cette influence des cléricaux semble pour les maçons une des causes principales de la politique de « colonisation » brutale et réactionnaire menée par l’administration mandataire45. Malgré les avertissements de certains ateliers, l’échec de la politique d’ouverture et libérale du Haut-Commissaire Sarrail entamée en 1925 est attribué, toujours selon le vénérable de la loge La Sagesse, pour raison principale, à l’ascendant du clergé voulu par la France depuis les premiers jours de l’occupation française46. Pour tenter de contrer cette propagande cléricale, la Grande Loge de France propose d’appuyer l’œuvre de la Mission laïque47dans un esprit commun de conquête intellectuelle et culturelle contre les congrégations notamment au travers de l’enseignement. D’ailleurs en 1925, comme la Maçonnerie, la Mission laïque se plait de cette influence, dans l’administration mandataire, des forces religieuses catholiques constituées par les Maronites et les Jésuites 48
Incompréhensions et inadéquations

25À l’assemblée générale annuelle de 1923 du Grand Orient de France, la commission conventuelle rapporte la nécessité de pratiquer une politique souple d’association pour permettre une assimilation progressive et totale car, en fait, « les indigènes ne demanderaient pas l’autonomie ni l’assimilation, mais une association pour transformer leur système d’assujettissement ». Cette théorie du Grand Orient s’inscrit dans le cadre d’une maçonnerie outremer constituée essentiellement de colons, fonctionnaires résidants ou militaires français. Mais le cas du Levant se situe dans un contexte théorique différent avec des frères presque exclusivement locaux soumis à une tutelle mandataire et non pas à une domination de type protectorat ou colonial. Cette domination mandataire particulière laisse légitimement entrevoir et espérer une émancipation politique relativement proche même si, dans les faits et aux dépens des frères syriens, elle reste finalement une pure manifestation coloniale. Dans l’espoir d’une perspective favorable, les loges syriennes ne cessent de rappeler aux obédiences françaises leurs revendications légitimes dues au statut même du mandat.
En conséquence, en juin 1926, la loge Fleur de l’Oronte envoie au Grand Orient de France par l’intermédiaire de son vénérable Hassan Musli une lettre manuscrite indiquant point par point les revendications des francs-maçons. Ces points rejoignent les principales demandes des nationalistes exprimées depuis le début des années 1920 dont les premières des revendications concernent l’application de la liberté et de la démocratie.
Dans le détail, ces francs-maçons demandent aussi la réalisation de l’unité syrienne en refusant tout découpage du pays décrété par la puissance mandataire. L’institution d’un Parlement librement élu par le suffrage universel, dont les députés détiendraient l’autorité de fixer la forme du gouvernement, parachèverait le processus d’autodétermination. Ils réclament enfin la suppression de la censure et le rétablissement de la liberté de réunion et de la presse ainsi que l’amnistie générale des condamnés politiques.
Ce décalage entre les attentes des loges syriennes et les intentions des obédiences françaises se confirme finalement en 1927, quand les deux puissances maçonniques françaises proposent un programme en treize articles. De ces derniers, seul l’appui aux œuvres laïques par les gouvernements coloniaux s’accorde avec les revendications des maçons syriens qui pourtant seraient en droit d’espérer mieux après les déclarations formulées, dès le départ de l’administration ottomane en 1916, par le Conseil de l’Ordre qui propose alors d’évacuer le Levant « simplement et totalement afin de permettre aux Syriens de choisir librement leur gouvernement ».
Face aux appels de la majorité des loges, le Grand Orient de France, même s’il partage les critiques des maçons syriens concernant des dysfonctionnements dans l’application du mandat, conseille, malgré tout, de poursuivre la collaboration avec l’administration française qui resterait garante d’une aide positive pour tout gouvernement syrien futur. En revanche, l’obédience française condamne toute activité hostile au mandat français52. Ainsi le Grand Orient exhorte les maçons syriens à s’aligner derrière la puissance mandataire dans une entreprise de coopération coloniale.
C’est la loge Fleur de l’Oronte qui permet de conclure sur ces mécontentements par un rapport adressé au Grand Orient de France expliquant la raison du malaise entre les maçons syriens et la France et ce sentiment d’impuissance, voire de tolérance sur l’application de la politique française en Syrie. Les frères de cet atelier dénoncent l’attitude de la France, loin des principes de libéralisme et de générosité, qu’elle revendique et que les maçons syriens percevaient jusqu’alors. Déception d’autant plus grande que la maçonnerie syrienne accuse, de plus en plus, les loges françaises de ne jamais rendre service aux ateliers locaux, leur seul souci consistant à percevoir les droits d’inscription.
En fait, jusqu’en 1936, les propositions des obédiences françaises n’ont toujours pas évolué vers un soutien à la voie de l’indépendance qui s’affirme comme la principale exigence. Seule la pression nationaliste lors des événements protestataires des premiers mois de 1936 suscite enfin la réaction de la maçonnerie française qui demande un rapport au vénérable de la loge La Renaissance sur les revendications des francs-maçons dans le débat politique afin d’agir favorablement en métropole pour convenir le plus rapidement possible d’un traité acceptable pour la France et la Syrie sur les conditions d’indépendance
III – Formes et aspects des rejets
Les conséquences de ces différends provoquent de multiples formes de rejets : le départ de frères vers d’autres obédiences, la création de nouvelles loges et la prise de contrôle de certains ateliers par les nationalistes anti-mandataires. Ces rejets induisent une réaction financière qui signifie l’état de santé et du dynamisme de la maçonnerie française en Syrie.
Impasse financière
La lecture des comptes ne laisse aucune équivoque et ne peut cacher une crise profonde. Cette dernière se situe au croisement de cotisations annuelles toujours plus élevées et le départ continu de frères entre 1928 et 1939. Du reste, dès 1929 et en 1936 la loge Fleur de l’Oronte rappelle au Grand Orient de France que toutes les loges sous son obédience rencontrent de grandes difficultés budgétaires insoupçonnées en France56. L’analyse des trésoreries des principales loges montre, en effet, de graves dérives dans les comptes des exercices annuels. Ainsi, ces difficultés financières sont consécutives au gonflement des dettes des ateliers envers la Grande Loge et le Grand Orient de France. Pour exemple, la loge Qaysun voit ses dettes augmenter d’environ 5 000 francs pour les exercices de 1930 et 1935 et atteindre finalement, entre 1931 et 1935, un passif cumulé de plus de 11 000 francs.

Malgré les protestations des francs-maçons qui prétextent l’impossibilité de souscrire à une telle majoration des cotisations annuelles versées aux obédiences françaises, ces dernières, dans un contexte mondial de crise économique toujours présente après 1929, refusent toute exonération, exemption ou baisse des capitations supplémentaires. Les dettes affectent l’ensemble des ateliers français au Levant, de la loge Fleur de l’Oronte à La Renaissance en passant par la loge Qaysun.
En fait ces difficultés financières s’inscrivent dans une lutte acharnée que se livrent les obédiences pour attirer le plus possible de frères dans leurs ateliers. Les montants des cotisations annuelles servent les politiques concurrentielles et provoquent les démissions d’adhérents qui contribuent à une diminution des effectifs et donc l’accumulation des déficits budgétaires des loges fragilisées par ce mouvement. En effet, en 1936, la Grande Loge de France demande à ses ateliers une cotisation annuelle de 60 francs alors que les autres membres des ateliers de l’obédience égyptienne payent un maximum de 5 francs. De leur côté, les affiliés aux obédiences américaines sont exonérés de frais de capitation et leurs ateliers subventionnés. Enfin les nouvelles loges créées ou rattachées soit à au Grand Orient libano syrien soit au Grand Orient syrien ne sont assujetties à aucune obligation pécuniaire.
En effet, cette politique financière agressive est dénoncée par les ateliers français car cette action planifiée, en provoquant le départ des frères, entraîne la diminution des cotisations des loges visées avant de causer, à terme, leur fermeture. En France, les obédiences françaises ne semblent pas comprendre la situation maçonnique au Levant et notamment les conséquences de la crise financière que traversent les loges. Leur rigueur ainsi que leur refus de tout soutien matériel provoquent la mise en sommeil d’un grand nombre d’ateliers, entre 1925 et 1940, pour ne pas avoir rempli leur obligation par rapport à leur obédience. Outre la fermeture des principales loges de Syrie dont les ateliers Qaysun et Syrie de l’Orient de Damas, Abu al-Fidha de Hama et enfin celui de Lattaquié, cette intransigeance altère gravement la puissance de la maçonnerie française en Syrie.
L’action des loges étrangères
La Grande Loge Nationale d’Égypte en Syrie profite de la colère générale de la population syrienne envers l’Administration française qui « cumule les fautes, exaspèrent et provoquent une répugnance prononcée pour tout ce qui est français ». La Grande Loge d’Égypte déploie une importante activité pour se développer en Syrie en y implantant des ateliers dans un objectif politique au détriment des obédiences françaises qui s’opposent à cette activité expansionniste de l’obédience égyptienne. La maçonnerie égyptienne, forte de son action et de sa réussite dans son propre pays, propose un modèle attractif pour les frères syriens qui souhaitent accéder à leurs revendications indépendantistes. Pour cela, l’adjoint au grand vénérable du Grand Orient d’Égypte et ami intime de Zaghlul Pacha, chef de l’opposition nationaliste égyptienne, rend visite aux loges en mettant en exergue l’accession « à l’indépendance et à la liberté » de l’Égypte64. En effet, les maçons nationalistes égyptiens, riches de leur expérience contre la tutelle britannique, se proposent d’aider la Syrie sur « la voie de l’émancipation ». Zaghlul Pacha et d’autres chefs nationalistes égyptiens encouragent à « allumer au fond des loges la flamme de la liberté » car, le mouvement vers l’indépendance doit partir, en Syrie, des ateliers comme en Égypte où la franc-maçonnerie gouverne dès lors.
De leur côté, les loges anglo-saxonnes semblent apparemment rester en marge du délabrement de la maçonnerie française où seule la loge Syrie décide en 1935 de se détacher du Grand Orient de France et se propose de rejoindre la Grande Loge écossaise. Enfin on peut noter aussi la création à Damas, juste après la Grande Révolte syrienne de 1925, de l’atelier Ibrahim al-Khalil sous la garantie de la Grande Loge de New York qui invite les maçons, dont 25 % proviennent de la Grande Loge de France, à se ranger au côté de « l’Amérique, seule grande puissance, loin de toute ambition colonialiste, capable de soutenir la lutte des Syriens pour l’indépendance et la liberté ».
Mais les efforts déployés par la Grande Loge Nationale d’Égypte et ceux des obédiences anglo-saxonnes ne semblent pas innocents et s’inscrivent dans une action élaborée en rapport avec la lutte d’influence que se livrent la France et l’Angleterre dans cette région. Une note de 1944 informe que les Anglais et les Américains menèrent une propagande intense pour attirer les notabilités syriennes appartenant à la maçonnerie française vers l’obédience égyptienne afin de d’altérer le prestige de la France. Dans ce processus, la Grande Loge égyptienne sert d’intermédiaire pour la Grande Loge Unie d’Angleterre qui n’admet pas les étrangers en son sein. Pour cela, cette dernière projette, afin de diffuser sa propagande, de créer une obédience arabe au Moyen-Orient.
La création d’une maçonnerie indépendante
Un autre mouvement de transfert d’obédience s’opère, non seulement dans un objectif nationaliste, mais aussi pour palier « le manque de dynamisme des obédiences françaises » dans le débat politique au Levant. Ainsi même ceux, parmi les plus modérés et francophiles, qui soutiennent encore la politique et l’action française en Syrie adviennent de fonder des Grands Orients indépendants. Par ces fondations, les francs-maçons modérés espèrent mieux résister et contrer les loges nationalistes, ce que ne semblent plus en mesure de faire les obédiences françaises. Face à cette activité générée par la maçonnerie syrienne, les obédiences françaises voient, une fois de plus, une partie de leurs frères les quitter.
Une des alternatives les plus marquantes est représentée par le Grand Orient de Syrie qui situe son champ d’action entre coopération politique et indépendance maçonnique, entre ambivalence et équivoque. D’une part, ce Grand Orient préconise de donner à la maçonnerie syrienne davantage d’unité, d’union et d’autorité donc plus d’efficacité dans l’œuvre maçonnique avec l’appui des maçons « sincères » de Syrie tout en conservant une union étroite entre la Syrie et la France afin de travailler dans l’intérêt commun72. Ce grand orient syrien se dote d’un programme politique consistant à aider la réalisation du programme du Haut-Commissariat et à soutenir l’action du gouvernement pro-mandataire Thierry Millet
p. 377-402

De 1920 à 1946, sous le Mandat français, la Franc-maçonnerie en Syrie connaît une période de grand développement puis de régression. Les francs-maçons du Levant, sensibles aux bouleversements politiques de l’époque, sont d’abord attirés et influencés par les obédiences françaises, pour ensuite s’en détourner. Se développe alors un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.
Il existe un parallèle entre la tragédie mandataire et la déliquescence de la maçonnerie française en Syrie. En effet au cours de l’occupation française entre 1920 et 1946, l’activité maçonnique se trouve marquée par un âge d’or de croissance intense puis une période de régression lente toutes deux nourries par des événements conjoncturels politiques survenant en France et au Moyen-Orient.
Dans ces conditions, la Maçonnerie, en tant que structure sociale, peut-elle faire face sans se transformer elle-même aux forces politiques qui affectent, dès lors, la société syrienne tout entière ? Ainsi, dans un environnement politique prégnant, qu’elles sont les véritables raisons qui animent ces francs-maçons du Levant et qui les conduisent, pour une majorité d’entre eux, à se détourner des obédiences françaises ? Est-ce par fidélité aux principes maçonniques fondateurs ou la reconnaissance d’un modèle français dépassé et loin de leurs objectifs et préoccupations politiques ?
Pourtant les maçons syriens sont attirés par une image collective du modèle français qui marque une période d’identification idéologique. À cet attachement succède un engouement, pour les obédiences françaises, quantitativement important mais aussi qualitativement ambigu. Malgré un contexte politique pourtant moins autoritaire après la Grande Révolte de 1925, la Maçonnerie du Levant se recompose et bon nombre de francs-maçons et de loges s’affranchissent de la tutelle des obédiences françaises. C’est dans ces conditions que se développe un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.

I – L’attrait pour la maçonnerie française
Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les réformateurs du système politique ottoman ainsi que les opposants à ce pouvoir centralisé se recrutent en grande partie dans la maçonnerie. Cette dernière trouve ses fondements idéologiques à la fois dans les mouvements révolutionnaires européens et dans les pensées fondamentales issues des Lumières et du positivisme dont la France en reste alors le gisement naturel.

Avant la Première Guerre mondiale, les obédiences françaises, écossaises et égyptiennes se partagent majoritairement le nombre des loges implantées au Levant alors inclus dans l’Empire ottoman. L’afflux des initiations semble saturer très vite les loges de rite français. C’est le cas à Beyrouth où, pour palier le nombre important d’impétrants et soulager la seule loge Le Liban, trois autres ateliers s’y fondent avant que la maçonnerie ne se diffuse et se multiplie dans les autres principales villes du Levant. Après les fermetures des ateliers au cours des années qui couvrent le conflit mondial, le Grand Orient et la Grande Loge de France profitent particulièrement de l’instauration du mandat français en 1920 pour se développer en Syrie de manière remarquable jusqu’en 1925. Développement qui apparut lors des ruptures de régimes politiques au cours des réveils maçonniques que connurent en France le Directoire et la Restauration. Mais en Syrie, ce mouvement se constitue en complète opposition à la politique cléricale et au contrôle militaire imposés par les Hauts-Commissaire. Les autres Orients, même s’ils profitent de l’embellie conjoncturelle, restent numériquement en retrait des deux puissances maçonniques françaises.

Des discours lus aux cours des réunions maçonniques, ressortent les véritables raisons idéologiques qui tendent à inciter les Syriens à s’initier dans la maçonnerie française. Ces centres d’intérêts sont débattus au sein même des ateliers sur les thèmes des idéaux révolutionnaires et de l’appui de la maçonnerie aux révolutions françaises. Ainsi, au début du XXe siècle, l’attrait des Syriens pour la France et la maçonnerie française puise ses origines dans l’image d’une France et d’une maçonnerie idéalisée alors que la Syrie demeure encore soumise à la domination ottomane. En janvier 1906, une dizaine de frères de la loge Le Liban adresse un courrier aux autres membres et officiers dans lequel ils font l’éloge de l’humanisme et du progrès social de l’Ordre. Ils se reconnaissent et sacralisent les valeurs de la République qu’ils opposent aux adversaires qui exploitent l’ignorance du peuple. Ces propos ne sont pas le fruit d’une spécificité maçonne, mais s’associent aux mouvements réformateurs tels ceux qui sont menés par des intellectuels musulmans comme ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi, devenu journaliste après un enseignement religieux à la grande mosquée d’Alep, qui prône, dès la fin du XIXe siècle, l’abolition de la supériorité de la religion sur la politique et l’instauration d’une démocratie constitutionnelle.

Pour les francs-maçons, c’est « grâce à la France et à ses fils, ces sauveurs de l’humanité opprimée, que, depuis 1860, la maçonnerie du Levant se trouve illuminée par ce foyer de vérité, lieu des lumières intellectuelles et morales ». Dans leur esprit, la franc-maçonnerie combat la misère conseillère des mauvaises mœurs et des crimes dans un total désintéressement afin de rendre l’homme meilleur. L’ordre préconiserait la tolérance religieuse en émancipant les consciences de toutes les superstitions et de tous les préjugés qui tentent de l’obscurcir. La France et sa maçonnerie, par ses principes des droits et des devoirs de l’homme, seraient les garants de la paix. En définitive, quand les Syriens « constatent que les Français leur apportaient tant de lumière et, de vérité, ils veulent devenir leurs frères et obtenir l’honneur de l’affiliation dans des loges sous la garantie des obédiences françaises ». C’est de la France que les maçons syriens attendraient le plus d’aide et d’appui dans l’œuvre de l’évolution. Mais, au-delà des idéaux diffus et dans un contexte de pouvoir ottoman, le modèle maçonnique français agit au Levant comme un laboratoire dédié à toute révolution, elle prépare au sein même des loges les réflexions et les pensées du peuple en marche vers la souveraineté. Ainsi pour les frères de Syrie, c’est encore la Maçonnerie qui aurait soufflé le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité indiquant par là même le chemin de la démocratie face à l’obscurantisme et le despotisme.
L’attrait du pouvoir
L’autre intérêt pour la Maçonnerie française se fonde sur l’usage de la présence bureaucratique de la France. L’accès à un statut social, politique ou administratif voire sa conservation, contraint les Syriens à rejoindre par dessein ou nécessité l’institution mandataire. Dans ce jeu, les obédiences françaises se placent comme des instruments d’accessibilité et de pénétration.
• Certains francs-maçons de Damas se réjouissent de la situation politique éclaircie en France après 1924 et qu’une embellie diplomatique peut enfin leur sourire. C’est dans ce contexte politique qu’entre les années 1920 à 1924, les Syriens s’affilient de nouveau dans des loges et principalement dans les obédiences françaises. Suivant le mouvement entamé en France après la victoire du Cartel des gauches, l’annonce de l’arrivée du général Sarrail à Beyrouth en décembre 1924 déchaîne au Levant un véritable « déluge » de demandes d’initiation dans les loges des deux obédiences françaises même si, dans les chiffres, le mouvement s’amorce dès 1923. D’ailleurs plusieurs témoignages confirment ce mouvement propice où beaucoup de frères « qui avaient oublié leur serment, reviennent dans les temples ».

• Cependant, pour les plus expérimentés des frères, la plupart de ces profanes tentent de profiter de la maçonnerie pour obtenir des emplois ou une position politique quelconque, pour d’autres cet essor relève en partie d’un simple esprit de curiosité que l’on ne peut éviter d’associer aux mêmes projets. Conscients du phénomène, des frères dénoncent, eux-mêmes, l’élite politique et bureaucratique, faignant d’ignorer la répression et les déceptions mandataires, d’agir dans l’espoir de s’assurer les postes de l’administration les plus importants en usant de relations au sein de l’Ordre entre les maçons. Mais pour être efficace, cette stratégie doit concilier l’application des différentes directives politiques des gouvernements français et les convictions idéologiques des Hauts-Commissaires.
• Pour cela, dès les premiers mois de l’occupation française, la maçonnerie syrienne entreprend des actions dans ce sens. C’est le cas du vénérable Husni al-Jundi de la loge Qaysun, principale loge de Damas, qui soutient la nomination au poste de Président de la fédération de Syrie le frère Jalal bey Zuhdi et celle de Sami Pacha Mardam bey, tous deux anciens députés au parlement ottoman17, avant de s’insurger finalement contre le choix du général Weygand, alors Haut-Commissaire qui impose un non-maçon, Suhbi bey Barakat, au poste de président de la fédération syrienne. Toutefois, au printemps 1924, les frères de la loge Qaysun convainquent, malgré tout, Weygand, de la nécessité de réserver dans le Gouvernement, quatre à cinq ministères et postes de direction générale dans l’administration aux maçons « les plus compétents, les plus intègres et les plus fidèles au mandat ». Action qui doit s’efforcer, d’une part, de diffuser la pénétration française et, d’autre part, de s’attacher les personnalités les plus influentes parmi les francs-maçons en les portant ou les maintenant au pouvoir. Pour aboutir, la loge Qaysun, par l’intermédiaire de son vénérable, demande à la Grande Loge de France d’intervenir pour attirer l’attention et de persuader le pouvoir mandataire sur la nécessité de soutenir l’action de cet atelier et des frères candidats, seuls capables de défendre les intérêts de la maçonnerie et de la France en Syrie. Résultat, les frères obtiennent les charges de ministre de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice ainsi que celle de directeur général de l’Agriculture et du Commerce. Finalement, dans le contexte de la IIIe République, ces titularisations sont à rapprocher de l’activité et du dynamisme reconnus des membres de l’Ordre en Métropole où les gouvernements français dénombraient dans les rangs de ses ministres, en moyenne, près de 40 % de francs-maçons.Cette persévérance trouve son aboutissement dans les conséquences des élections législatives en France de mai 1924 avec la victoire du Cartel des gauches qui amplifie l’espoir, dans les rangs maçonniques, d’une politique coloniale moins cléricale et autoritaire menée jusque-là en France par le Bloc national. Attente qui se concrétise par la nomination du général Sarrail au poste de Haut-Commissaire pour le Levant. Très vite la nouvelle se propage en Syrie. En effet L’Écho de Paris du 19 et 20 décembre 1924 publie en première page un article qui rappelle que le Grand Orient de France télégraphia, dès la décision du Conseil des ministres, aux francs-maçons de Syrie, la nomination de Sarrail. À cette première nouvelle optimiste s’ajoute la propagande du Grand Orient de France au travers du journal al-Ahrar de Beyrouth alors dirigé par des maçons. Le quotidien exprime sa satisfaction des résultats aux élections du 11 mai 1924 qui mettent fin au mouvement colonial soutenu et entretenu avec énergie par le gouvernement français jusque-là. Quelques semaines plus tard la Grande Loge de France, par l’intermédiaire se son vénérable et Grand maître Bernard Wellhoff, intervient directement auprès du général Sarrail pour nommer des francs-maçons à des postes ministériels de l’État de Syrie. Le Haut-Commissaire promet de tenir compte de cette demande même si l’influence de la Grande Loge de France atteint ses limites car, contrairement à ce que croient les frères syriens, le général n’appartient pas à l’Ordre24 comme le prétendait la rumeur dès son arrivée à Beyrouth25.Mais Sarrail, toutefois ami du vénérable Bernard Wellhoff, agit dans les premiers mois de son mandat dans l’esprit maçonnique en encourageant le développement de l’Ordre au Levant. Le Haut-Commissaire semble, en effet, prêt à seconder l’action des loges dans leur extension, si les maçons soutiennent, en contrepartie, discrètement sa tâche administrative.
Pour montrer sa bonne foi, Sarrail adopte, dès son arrivée, à la fois une action politique de modération symbolique en levant l’État martial instauré par ses prédécesseurs depuis 1922 à Damas et tend la main aux maçons en imposant la nomination du frère Pierre-Alype au poste de délégué du haut-commissariat à Beyrouth. Il s’entoure aussi de quelques officiers, membres de la maçonnerie, tel le colonel Denis et l’intendant Aubouy27. Enfin quelques jours plus tard, Sarrail nomme un autre franc-maçon, ancien administrateur des colonies, à la tête du gouvernement de Lattaquié Léon Cayla. Cette présence des francs-maçons dans l’administration mandataire se renforce en 1926 à la suite de la nomination du Haut-Commissaire de Jouvenel qui installe Ahmad Bey Nami, gendre du Sultan, Grand Maître de la maçonnerie syro-libanaise, membres des loges Le Liban et La Syrie de l’ordre de Beyrouth du Grand Orient de France, à la présidence du Conseil de la fédération de Syrie.
L’adhésion des nationalistes

Le mouvement général d’adhésion qui se dessine dans le graphique 2 correspond aussi à un mouvement paradoxal des initiations dans un contexte politique anti-nationaliste mené par la puissance mandataire. En effet, malgré la destruction du royaume de Damas et la forte répression de la résistance, des sympathisants nationalistes hostiles à la présence française s’initient ou réaffirment leur affiliation, suspendue par la Première Guerre mondiale, dans les loges d’obédiences métropolitaines. Même si l’on ne connaît pas la solidité et la durée de leur engagement, leur serment s’apparente davantage à un moyen prospectif politique voire à un acte de « résistance passive » de préférence à un quelconque espoir dans le gouvernement mandataire ou dans la maçonnerie française. Attitude d’autant possible que, contrairement aux Grandes Loges anglo-saxonnes, le modèle français maçonnique, incarné par le Grand Orient de France, permet à leurs adhérents « toute légitimité à participer aux grands débats politiques ».
16Pour preuve, en novembre 1923, lors de tenues à la loge Le Liban de l’Orient de Beyrouth, les discours politiques et anti-mandataires se mêlent aux travaux maçonniques où l’œuvre civilisatrice de la France au Levant est fréquemment décriée. Du reste, il suffit d’observer le parcours politique et maçonnique des fondateurs de la loge Qaysun pour confirmer l’introduction de nationalistes partisans du roi Faysal, exilé en Irak, et autres indépendantistes.
Ainsi parmi ces derniers peuvent être cités : Rida Mardam bey membre du parti monarchique et de la réforme, Nassib Bakri et Fakhri Barudi dirigeants du Bloc Nationaliste à Damas, Musali ‘Abdallah nationaliste, Ibrahim Hananu, commandant de la révolte en 1920 puis chef emblématique du mouvement nationaliste jusqu’à sa mort en décembre 1935, Saadallah al-Jabri futur cadre du Bloc à Alep et bras droit de Hananu, Zaki Sukkar, anti-mandataire aux ordres du parti nationaliste et proche de Nassib Bakri, Najib Rayis journaliste au quotidien d’opposition al-Qabas, enfin Bitar Husni, responsable de l’organisation paramilitaire nationaliste des Chemises de Fer en 1936 comme les deux précédents, seul Muhammad ‘Ali al-’Abid soutiendra le ministère pro mandataire de Taj al-Din. Excepté le dernier, tous participent en 1936 au mouvement contestataire qui oblige la France à négocier l’avènement d’un gouvernement nationaliste qui perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

II – La somme des mécontentements
Les déceptions des frères syriens se situent à la croisée des prises de position de la maçonnerie française et d’une politique mandataire partiale et autoritaire éloignée de la vision mythique de la France et des principes qu’elle revendique dans les tribunes internationales. C’est bien ces inadéquations qui provoquent désillusions et oppositions dans les rangs des maçons syriens notamment parmi les nationalistes.
L’autoritarisme mandataire
Dans les premières années du mandat, outre les restrictions qu’il apporte à la souveraineté des forces politiques syriennes, le Haut-Commissariat use et abuse de procédés exceptionnels et autoritaires. Entre 1920 et 1925, l’opposition nationaliste et la résistance armée sont violemment réprimées alors que la justice politique est exécutée par les cours martiales. Enfin en 1925, le bombardement de Damas du 20 octobre et la gestion politique de la Grande Révolte sapent un peu plus l’image de la France en particulier lors de l’interdiction du Parti du Peuple et des arrestations et déportations de ses dirigeants pour leur nationalisme actif35. Parmi eux, nombreux sont francs-maçons comme Najib Rayyis et Nasib Bakri de la loge Qaysun de Damas, Faris Khuri ministre nationaliste du gouvernement syrien et membre éminent de la loge écossaise Lumières de Damas, Husni Barazi lui aussi ministre et frère à la loge Orantes de Hama ainsi que Fawzi Ghazi et Saadallah Jabri de la loge Fleur de l’Oronte d’Alep, enfin ‘Abd al-Rahman Shahbandar chef de la rébellion et affilié avec Khuri à la loge écossaise de Damas36. De même, la suspension du quotidien de langue arabe Al-Missak, journal accusé de propagande maçonnique, sous la publication de Sharaf al-Din al-Faruki, vénérable de la loge La Renaissance, provoque une grande déception chez les « syriens libéraux »37. Cette série d’agissements du pouvoir mandataire explique, en grande partie, l’accroissement du nombre des démissions parmi les frères des loges d’obédiences françaises autour de 1928.
Même les maçons les plus francophiles ressentent la politique autoritaire de la France comme un abandon. Notamment quand Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, déclare que la constitution syrienne sera élaborée directement par le gouvernement français en consultant des chefs religieux, des représentants des Chambres de commerce et les conseils représentatifs en dehors de toute représentation des partis politiques. De plus, les francs-maçons, d’après le témoignage du vénérable de la loge La Sagesse, reprochent aux Hauts-Commissaires l’amenuisement des nombreux postes de la fonction publique offerts aux candidatures des frères maçons. Enfin, l’ignorance, l’incapacité et la partialité affichées par certains fonctionnaires français parachèvent l’exaspération des maçons qui dénoncent des comportements contribuant à favoriser une situation préjudiciable à l’action de la France en Orient.
Cette politique ne laisse aucune perspective à cours terme pour une quelconque émancipation pourtant inscrite dans la charte du mandat. Dans ce contexte, alors que la France prétend introduire un colonialisme teinté de morale et de mission civilisatrice41, la maçonnerie française n’adopte pas au Levant une attitude nette dans le débat entre dominants et dominés sur le terrain du colonialisme et de l’indépendance42. Le comportement de l’administration mandataire nuit au prestige de la maçonnerie française provoquant le détachement des frères, ce que constate à ses dépens la loge Qaysun qui enregistre une diminution du nombre de ses membres à partir de 1927.

L’influence cléricale
Pour le vénérable de la loge La Sagesse, les maçons de cet atelier perçoivent la politique des premiers hauts-commissaires, Gouraud et Weygand, comme une entreprise permettant au clergé d’exercer influence et ascendant sur les populations. Les membres de cet atelier réclament « aux responsables de la politique française, pour contrer cette influence, de suivre une politique purement laïque inspirée des tendances libérales professées dans les pays démocratiques, exempte de tout caractère religieux ».
En janvier 1921, une correspondance du frère Blancher, demeurant alors au Levant, adressée au Grand Orient de France, rapporte l’indignation des loges syriennes face à la propagande des missions jésuites agissant sur la politique cléricale de la France en Syrie. Toujours selon cette lettre, la France, y est désignée comme « le soldat du pape » par son soutien à la minorité maronite. Par l’intermédiaire de son administration mandataire, la République favorise ainsi « l’influence néfaste » des cléricaux et suscite l’opposition des musulmans voire des autres communautés non catholiques.
Cette influence des cléricaux semble pour les maçons une des causes principales de la politique de « colonisation » brutale et réactionnaire menée par l’administration mandataire. Malgré les avertissements de certains ateliers, l’échec de la politique d’ouverture et libérale du Haut-Commissaire Sarrail entamée en 1925 est attribué, toujours selon le vénérable de la loge La Sagesse, pour raison principale, à l’ascendant du clergé voulu par la France depuis les premiers jours de l’occupation française46. Pour tenter de contrer cette propagande cléricale, la Grande Loge de France propose d’appuyer l’œuvre de la Mission laïque47dans un esprit commun de conquête intellectuelle et culturelle contre les congrégations notamment au travers de l’enseignement. D’ailleurs en 1925, comme la Maçonnerie, la Mission laïque se plait de cette influence, dans l’administration mandataire, des forces religieuses catholiques constituées par les Maronites et les Jésuites 48
Incompréhensions et inadéquations

25À l’assemblée générale annuelle de 1923 du Grand Orient de France, la commission conventuelle rapporte la nécessité de pratiquer une politique souple d’association pour permettre une assimilation progressive et totale car, en fait, « les indigènes ne demanderaient pas l’autonomie ni l’assimilation, mais une association pour transformer leur système d’assujettissement ». Cette théorie du Grand Orient s’inscrit dans le cadre d’une maçonnerie outremer constituée essentiellement de colons, fonctionnaires résidants ou militaires français. Mais le cas du Levant se situe dans un contexte théorique différent avec des frères presque exclusivement locaux soumis à une tutelle mandataire et non pas à une domination de type protectorat ou colonial. Cette domination mandataire particulière laisse légitimement entrevoir et espérer une émancipation politique relativement proche même si, dans les faits et aux dépens des frères syriens, elle reste finalement une pure manifestation coloniale. Dans l’espoir d’une perspective favorable, les loges syriennes ne cessent de rappeler aux obédiences françaises leurs revendications légitimes dues au statut même du mandat.
En conséquence, en juin 1926, la loge Fleur de l’Oronte envoie au Grand Orient de France par l’intermédiaire de son vénérable Hassan Musli une lettre manuscrite indiquant point par point les revendications des francs-maçons. Ces points rejoignent les principales demandes des nationalistes exprimées depuis le début des années 1920 dont les premières des revendications concernent l’application de la liberté et de la démocratie.
Dans le détail, ces francs-maçons demandent aussi la réalisation de l’unité syrienne en refusant tout découpage du pays décrété par la puissance mandataire. L’institution d’un Parlement librement élu par le suffrage universel, dont les députés détiendraient l’autorité de fixer la forme du gouvernement, parachèverait le processus d’autodétermination. Ils réclament enfin la suppression de la censure et le rétablissement de la liberté de réunion et de la presse ainsi que l’amnistie générale des condamnés politiques.
Ce décalage entre les attentes des loges syriennes et les intentions des obédiences françaises se confirme finalement en 1927, quand les deux puissances maçonniques françaises proposent un programme en treize articles. De ces derniers, seul l’appui aux œuvres laïques par les gouvernements coloniaux s’accorde avec les revendications des maçons syriens qui pourtant seraient en droit d’espérer mieux après les déclarations formulées, dès le départ de l’administration ottomane en 1916, par le Conseil de l’Ordre qui propose alors d’évacuer le Levant « simplement et totalement afin de permettre aux Syriens de choisir librement leur gouvernement ».
Face aux appels de la majorité des loges, le Grand Orient de France, même s’il partage les critiques des maçons syriens concernant des dysfonctionnements dans l’application du mandat, conseille, malgré tout, de poursuivre la collaboration avec l’administration française qui resterait garante d’une aide positive pour tout gouvernement syrien futur. En revanche, l’obédience française condamne toute activité hostile au mandat français52. Ainsi le Grand Orient exhorte les maçons syriens à s’aligner derrière la puissance mandataire dans une entreprise de coopération coloniale.
C’est la loge Fleur de l’Oronte qui permet de conclure sur ces mécontentements par un rapport adressé au Grand Orient de France expliquant la raison du malaise entre les maçons syriens et la France et ce sentiment d’impuissance, voire de tolérance sur l’application de la politique française en Syrie. Les frères de cet atelier dénoncent l’attitude de la France, loin des principes de libéralisme et de générosité, qu’elle revendique et que les maçons syriens percevaient jusqu’alors. Déception d’autant plus grande que la maçonnerie syrienne accuse, de plus en plus, les loges françaises de ne jamais rendre service aux ateliers locaux, leur seul souci consistant à percevoir les droits d’inscription.
En fait, jusqu’en 1936, les propositions des obédiences françaises n’ont toujours pas évolué vers un soutien à la voie de l’indépendance qui s’affirme comme la principale exigence. Seule la pression nationaliste lors des événements protestataires des premiers mois de 1936 suscite enfin la réaction de la maçonnerie française qui demande un rapport au vénérable de la loge La Renaissance sur les revendications des francs-maçons dans le débat politique afin d’agir favorablement en métropole pour convenir le plus rapidement possible d’un traité acceptable pour la France et la Syrie sur les conditions d’indépendance
III – Formes et aspects des rejets
Les conséquences de ces différends provoquent de multiples formes de rejets : le départ de frères vers d’autres obédiences, la création de nouvelles loges et la prise de contrôle de certains ateliers par les nationalistes anti-mandataires. Ces rejets induisent une réaction financière qui signifie l’état de santé et du dynamisme de la maçonnerie française en Syrie.
Impasse financière
La lecture des comptes ne laisse aucune équivoque et ne peut cacher une crise profonde. Cette dernière se situe au croisement de cotisations annuelles toujours plus élevées et le départ continu de frères entre 1928 et 1939. Du reste, dès 1929 et en 1936 la loge Fleur de l’Oronte rappelle au Grand Orient de France que toutes les loges sous son obédience rencontrent de grandes difficultés budgétaires insoupçonnées en France. L’analyse des trésoreries des principales loges montre, en effet, de graves dérives dans les comptes des exercices annuels. Ainsi, ces difficultés financières sont consécutives au gonflement des dettes des ateliers envers la Grande Loge et le Grand Orient de France. Pour exemple, la loge Qaysun voit ses dettes augmenter d’environ 5 000 francs pour les exercices de 1930 et 1935 et atteindre finalement, entre 1931 et 1935, un passif cumulé de plus de 11 000 francs.

Malgré les protestations des francs-maçons qui prétextent l’impossibilité de souscrire à une telle majoration des cotisations annuelles versées aux obédiences françaises, ces dernières, dans un contexte mondial de crise économique toujours présente après 1929, refusent toute exonération, exemption ou baisse des capitations supplémentaires58. Les dettes affectent l’ensemble des ateliers français au Levant, de la loge Fleur de l’Oronte à La Renaissance en passant par la loge Qaysun.
En fait ces difficultés financières s’inscrivent dans une lutte acharnée que se livrent les obédiences pour attirer le plus possible de frères dans leurs ateliers. Les montants des cotisations annuelles servent les politiques concurrentielles et provoquent les démissions d’adhérents qui contribuent à une diminution des effectifs et donc l’accumulation des déficits budgétaires des loges fragilisées par ce mouvement. En effet, en 1936, la Grande Loge de France demande à ses ateliers une cotisation annuelle de 60 francs alors que les autres membres des ateliers de l’obédience égyptienne payent un maximum de 5 francs. De leur côté, les affiliés aux obédiences américaines sont exonérés de frais de capitation et leurs ateliers subventionnés. Enfin les nouvelles loges créées ou rattachées soit à au Grand Orient libano syrien soit au Grand Orient syrien ne sont assujetties à aucune obligation pécuniaire.
En effet, cette politique financière agressive est dénoncée par les ateliers français car cette action planifiée, en provoquant le départ des frères, entraîne la diminution des cotisations des loges visées avant de causer, à terme, leur fermeture60. En France, les obédiences françaises ne semblent pas comprendre la situation maçonnique au Levant et notamment les conséquences de la crise financière que traversent les loges. Leur rigueur ainsi que leur refus de tout soutien matériel provoquent la mise en sommeil d’un grand nombre d’ateliers, entre 1925 et 1940, pour ne pas avoir rempli leur obligation par rapport à leur obédience. Outre la fermeture des principales loges de Syrie dont les ateliers Qaysun et Syrie de l’Orient de Damas, Abu al-Fidha de Hama et enfin celui de Lattaquié, cette intransigeance altère gravement la puissance de la maçonnerie française en Syrie.
L’action des loges étrangères
La Grande Loge Nationale d’Égypte en Syrie profite de la colère générale de la population syrienne envers l’Administration française qui « cumule les fautes, exaspèrent et provoquent une répugnance prononcée pour tout ce qui est français ». La Grande Loge d’Égypte déploie une importante activité pour se développer en Syrie en y implantant des ateliers dans un objectif politique au détriment des obédiences françaises qui s’opposent à cette activité expansionniste de l’obédience égyptienne. La maçonnerie égyptienne, forte de son action et de sa réussite dans son propre pays, propose un modèle attractif pour les frères syriens qui souhaitent accéder à leurs revendications indépendantistes. Pour cela, l’adjoint au grand vénérable du Grand Orient d’Égypte et ami intime de Zaghlul Pacha, chef de l’opposition nationaliste égyptienne, rend visite aux loges en mettant en exergue l’accession « à l’indépendance et à la liberté » de l’Égypte64. En effet, les maçons nationalistes égyptiens, riches de leur expérience contre la tutelle britannique, se proposent d’aider la Syrie sur « la voie de l’émancipation ». Zaghlul Pacha et d’autres chefs nationalistes égyptiens encouragent à « allumer au fond des loges la flamme de la liberté » car, le mouvement vers l’indépendance doit partir, en Syrie, des ateliers comme en Égypte où la franc-maçonnerie gouverne dès lors.
De leur côté, les loges anglo-saxonnes semblent apparemment rester en marge du délabrement de la maçonnerie française où seule la loge Syrie décide en 1935 de se détacher du Grand Orient de France et se propose de rejoindre la Grande Loge écossaise. Enfin on peut noter aussi la création à Damas, juste après la Grande Révolte syrienne de 1925, de l’atelier Ibrahim al-Khalil sous la garantie de la Grande Loge de New York qui invite les maçons, dont 25 % proviennent de la Grande Loge de France, à se ranger au côté de « l’Amérique, seule grande puissance, loin de toute ambition colonialiste, capable de soutenir la lutte des Syriens pour l’indépendance et la liberté ».
Mais les efforts déployés par la Grande Loge Nationale d’Égypte et ceux des obédiences anglo-saxonnes ne semblent pas innocents et s’inscrivent dans une action élaborée en rapport avec la lutte d’influence que se livrent la France et l’Angleterre dans cette région. Une note de 1944 informe que les Anglais et les Américains menèrent une propagande intense pour attirer les notabilités syriennes appartenant à la maçonnerie française vers l’obédience égyptienne afin de d’altérer le prestige de la France. Dans ce processus, la Grande Loge égyptienne sert d’intermédiaire pour la Grande Loge Unie d’Angleterre qui n’admet pas les étrangers en son sein. Pour cela, cette dernière projette, afin de diffuser sa propagande, de créer une obédience arabe au Moyen-Orient.
La création d’une maçonnerie indépendante
Un autre mouvement de transfert d’obédience s’opère, non seulement dans un objectif nationaliste, mais aussi pour palier « le manque de dynamisme des obédiences françaises » dans le débat politique au Levant. Ainsi même ceux, parmi les plus modérés et francophiles, qui soutiennent encore la politique et l’action française en Syrie adviennent de fonder des Grands Orients indépendants. Par ces fondations, les francs-maçons modérés espèrent mieux résister et contrer les loges nationalistes, ce que ne semblent plus en mesure de faire les obédiences françaises. Face à cette activité générée par la maçonnerie syrienne, les obédiences françaises voient, une fois de plus, une partie de leurs frères les quitter.
Une des alternatives les plus marquantes est représentée par le Grand Orient de Syrie qui situe son champ d’action entre coopération politique et indépendance maçonnique, entre ambivalence et équivoque. D’une part, ce Grand Orient préconise de donner à la maçonnerie syrienne davantage d’unité, d’union et d’autorité donc plus d’efficacité dans l’œuvre maçonnique avec l’appui des maçons « sincères » de Syrie tout en conservant une union étroite entre la Syrie et la France afin de travailler dans l’intérêt commun72. Ce grand orient syrien se dote d’un programme politique consistant à aider la réalisation du programme du Haut-Commissariat et à soutenir l’action du gouvernement pro-mandataire tout en s’opposant aux agissements des éléments nationalistes. D’autre part, le Grand Orient de Syrie ambitionne de se préserver un cachet purement national, afin d’éviter, à l’avenir, l’envoi de fonds, fruits des cotisations, à l’étranger. Parallèlement à ce caractère indépendantiste, se mêlent parmi les frères de cette obédience certains cadres politiques de l’opposition mandataire dont les plus éminents sont ‘Abd al-Rahman Kayali et Bahij Khatib bey, tous les deux ministres de gouvernements nationalistes à la fin des années 1930. Ces deux responsables politiques prennent à partir de 1938, avec d’autres nationalistes comme Zaki Sukkar, les principaux offices de Grand Maître honoraire et de Grand Maître adjoint du Grand Orient de Syrie.
À l’opposé, le Grand Orient libanais, mené par Ahmad Nami bey, nationaliste modéré, est soupçonné en France par le Suprême Conseil de tenter de provoquer une scission complète au sein des loges d’obédience française afin d’en détourner les frères vers cette nouvelle puissance maçonnique74. Après avoir créé à Beyrouth en 1930 un Orient maçonnique indépendant, Ahmad Nami traite avec certains francs-maçons de Damas pour y fonder, en février 1935, une branche75. Grâce à cette active propagande, les francs-maçons hostiles au Grand Orient de France se rallient à cette nouvelle obédience basée à Damas76. En fait un nombre important de frères, parmi les plus dévoués des loges françaises préfèrent s’affilier à cette obédience « pour mieux servir leur idéal maçonnique dans un Orient homogène et ensuite pour se sentir plus près de leurs aspirations légitimes politiques comme le problème de l’indépendance et l’unité de la Syrie ».
En 1938, alors que les nationalistes syriens dirigent le gouvernement, des maçons nationalistes, issus principalement des obédiences françaises, souchent une nouvelle obédience, la Grande Loge de Syrie, sous la garantie du Grand Orient égyptien, montrant une fois de plus les liens entre maçons et pouvoir politique syriens. Ainsi le Grand Vénérable, Ata bey Ayyubi devient Premier Ministre nationaliste en 1936, le Grand secrétaire Nassib Bakri est nommé gouverneur de la province du Djebel druze au sud de Damas, sans oublier les affiliations d’anciens ministres comme Rida Said, Ghazzi Said bey et Joseph Hakim. Seul des cadres de cette obédience, le curé grec orthodoxe Assad ‘Issa, membre du parti nationaliste de la Ligue d’Action nationale participe aux travaux d’une loge écossaise d’Alep. Plus significatif est le passage à la Grande Loge de Syrie des loges Fleur de l’Oronte et Khalid bin Walid, qui œuvraient précédemment sous l’autorité du Grand Orient de France.
• Enfin, la lecture des différents tableaux de membres des loges révèle la pratique d’infiltration et de prise de contrôle des loges françaises par des frères nationalistes à partir des années 1930. C’est le cas pour l’atelierQaysun, le chapitre Barada et le Conseil Al-Zahra qui attribuent les postes d’officiers, de dignitaires et de responsabilités à des maçons à tendances anti-mandataires. Ainsi le 2 mai 1931, après la démission de la loge Qaysun de quatre officiers sans implication politique reconnue, deux de leurs remplaçants sont des nationalistes actifs comme Ibrahim Dumani, futur cadre des Chemises de Fer, et Munir Malki qui récite une poésie élogieuse à l’adresse du Bloc nationaliste le 16 octobre 1934 au cours d’une réunion politique à Damas. De même, certains frères nationalistes comme Zaki Sukkar, membre de la même loge Qaysun et en accointance avec le Bloc National, crée un nouvel atelier dans le quartier populaire de Midan foyer du nationalisme à Damas, dont l’objectif politique est volontairement en opposition avec la puissance mandataire.

Conclusion
En 1934, les représentants de la maçonnerie française au Levant estiment déjà l’état des loges en Syrie en pleine décomposition. Le mercantilisme des membres, le nombre exagéré et ingérable des membres et les efforts déployés par certains chefs nationalistes pour utiliser la maçonnerie à des fins politiques déconsidèrent, aux yeux du Haut-Commissariat, la maçonnerie française au Levant82. En mars 1936, c’est-à-dire au terme des événements qui portent au pouvoir les nationalistes, la loge La Renaissance d’Alep demeure le seul atelier de la Grande Loge de France qui soit encore officiellement en activité en Syrie83. Ces deux avatars finissent d’établir le choix des obédiences françaises pour la politique mandataire, le rejet de la maçonnerie française pour adhérer à des structures plus proches de leurs aspirations et convictions, sans ignorer le jeu sous-jacent des puissances coloniales dans le déroulement de cette évolution.
46Par leurs actions, les nationalistes, soit détournent à leur profit certaines loges françaises en y adhérant dès les années 1920 soit réussissent à ériger de nouvelles structures maçonniques indépendantes. Ces efforts laissent exsangue la maçonnerie française qui ne réussira jamais à retrouver son prestige perdu en seulement 25 ans de mandat à l’image de la politique de la France au Levant, démontrant l’indissociabilité de la franc-maçonnerie et l’expérience du colonialisme mandataire et des enjeux régionaux.

Face à la mort que vaut l’idéologie?

Bernard William Owen
http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/auteurs/index.php?id=50173

Le monde regorge de nouvelles. L’on sait tout mais il faut une étincelle pour mettre à mal ce que seule quelques privilégiés pouvaient évoquer entre eux. Il a fallu qu’un homme politique, respectable s’il en était, se rende à New York pour que toute la presse étale ses besoins sexuels disproportionnés. Un autre français directeur d’une école française bien connue décède à New York pour que soit découverte une gestion financière désastreuse. Il en va de même, non pas pour un individu, mais pour un comportement généralisé pour les personnes dans les taches surhumaines et allant contre l’éthique de la société.

Il a suffit que l’on trouve quelques seringues dans un appartement où s’étaient réfugié les auteurs de la tuerie de Paris pour que le grand public découvre que les extrémistes utilisaient la drogue.

Naturellement les djihadistes ce n’est pas l’Occident et pourtant sommes nous si différents?

Les livres que l’on peut lire ici ou là sur l’armée Nazi ou même sur les expériences des médecins des camps de la mort ne mentionne pas les drogues qui permettaient à l’armée de tenir malgré des conditions parfois terribles. La drogue se nommait PERVITIN. Une drogue dure (Méthamphétamine). Le journal Der Spiegel publie des lettres écrites par les militaires à leur famille réclamant un supplément de cette drogue qui venait à manquer à mesure que la guerre se prolongeait. Parmi les lettres, par exemple de Heinrich Böll (prix Nobel), le militaire demande à ses parents de lui envoyer cette drogue « dont une seule pilule l’aide à rester attentif autant qu’avec des litres de café et qui après une prise toute anxiété semble s’évanouir.

Apparemment les pilotes et les conducteurs de chars avaient le privilège de chocolat bourrés de drogue.
En janvier 1942 un médecin militaire raconte que les troupes, encerclés par les Russes, à bout de force se laissent tomber dans la neige, mais il suffisait de distribuer du PERVETIN pour qu’une demi- heure plus tard la troupe reprenne la marche.

Norman Ohler qui écrit « L’euphorie totale des drogues dans le Troisième Reich ». La drogue est montée jusqu’à Adolphe Hitler dès 1936 où son médecin Theodore Morell lui a prescrit du Motaflor pour ses crampes d’estomac. Vous remarquez que son médecin est à ses cotés sur les photos quand il se trouve à Berchtesgaden.

L’être humain se ressemble où qu’il soit quelle que soit sa religion. Nous évoquerons plus tard, pourquoi pas, la révocation de l’Edit de Nantes? (Voltaire s’y est bien intéressé).

ESPAGNE : L’IMPORTANCE DES INSTITUTIONS

Bernard Owen, Docteur en Science Politique
Voir d’autres articles sur le site des Echos: http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/auteurs/index.php?id=50173

Avant Franco, l’Espagne a connu la démocratie, sous la royauté ou sous la République. La deuxième république a été proclamée à partir des élections du 12 avril 1931.

Après la disparition du Général Franco, il a fallu revenir à la démocratie, mettre au point des lois électorales et des systèmes électoraux. La Science Politique s’est tournée vers l’Europe. Les exemples ne manquaient pas et l’on choisit, sans trop regarder autour de soi, un système proportionnel, celui inventé au siècle dernier par Victor D’Hondt. Hélas, on a oublié que la proportionnelle ouvre la porte aux coalitions, et que celles-ci, en temps de prospérité agissent, sans trop de difficultés, mais lors d’une crise, peuvent mener à des mécontentements que le système électoral est incapable de gérer. Vous connaissez un dénommé Hitler, qui, en 1930, lors de la chute du gouvernement composé de cinq partis, put se réjouir d’obtenir un vote de 18 % des suffrages, alors qu’en 1928, il obtenait péniblement 2,6 % des suffrages. Notons bien que le système proportionnel de la République de Weimar était un modèle du genre. Certes, l’Allemagne et son histoire sont dramatiques, mais, en ce qui concerne la notion de bonne gouvernance, d’autres pays européens présentent des exemples qui rappellent la montée des partis « podemos » et « ciudadanos ». Ces derniers partis ont mis fin au bipartisme satisfaisant de l’Espagne, lors des intentions de vote de novembre 2014. Jusqu’en janvier 2015, certains partis qui apparaissent peuvent représenter 40 % des intentions de vote.

L’histoire de l’Allemagne est terrible, mais quand on se penche sur d’autres erreurs moins dramatiques, les exemples sont nombreux. Le Danemark, en 1973, a vu apparaître un nouveau parti (Parti du Progrès), qui existe toujours et qui est devenu le deuxième parti danois. Il avait à sa tête un parfait inconnu « Glistrup », qui s’est vanté à la télévision de ne pas payer d’impôts.

Mais revenons à cette deuxième République espagnole, nous trouvons trois élections. La première en 1931 donne la victoire à la gauche. Elle crée l’Institut de la réforme agraire, qui s’enfonce dans des complexités juridiques.

Un autre point de la plus grande importance est le fait des erreurs que peuvent commettre les stratèges politiques. La gauche au pouvoir pense être en mesure de remporter les prochaines élections et décide de modifier la loi électorale pour amplifier la victoire en sièges de la tendance qui vient en tête des suffrages obtenus. Le gouvernement se base sur la loi Acerbo de Mussolini, qui, conçue 8 ans plus tôt, convient parfaitement à cette volonté.

La prévision du gouvernement, à savoir qu’il remporterait les prochaines élections, s’avère être fausse, et la droite remporte largement les législatives de 1933, grâce à cette nouvelle loi électorale. La droite au pouvoir ne donna pas l’image d’une entente exemplaire. Le parti de droite (CEDA) qui avait obtenu le plus de députés (115) aux Cortes, ne fait pas partie du gouvernement, ceci fit mauvaise impression. Les conflits sociaux, dès 1934, se multiplièrent, alors que l’Espagne connaissait une production en hausse avec, de surcroit, d’ excellentes récoltes céréalières et un recul du chômage.

Fin 1934, des insurrections socialistes et anarchistes ont lieu dans plus de vingt provinces. En parallèle, la phalange espagnole se développe. Le gouvernement pense qu’une élection anticipée peut entraîner une majorité de centre droit.

Les élections du 6 février 1936 sont un autre exemple des erreurs d’appréciation des hommes politiques. La gauche remporte les élections avec une très faible marge au niveau des suffrages, mais très importante au niveau des sièges.

Grâce à leur implantation syndicale, dans le pays, les anarchistes représentaient une force égale aux socialistes et aux communistes. A droite, la phalange n’obtient aucun siège. Après la victoire de la gauche, celle-ci fait la même erreur que la droite en 1933. Le Parti Socialiste, le plus important de la gauche à l’assemblée (99 sièges) n’est pas au gouvernement.

L’insurrection d’une partie de l’armée, finalement prise en main par Franco, fait penser à la première République, qui ne dura que de 1873 à 1875, mise à mal par la notion d’indépendance, ou simplement d’autonomie, qui pénétra jusqu’à de simples villages et aboutit à la révolution cantonale !

Revenons à 1936 – 1937 :

Il existe une région très mouvementée qui mérite quelque attention. Il s’agit de la Catalogne. Les principaux évènements sont relatés ici :

Dès juillet 1936, la Catalogne et Barcelone se trouvent sous le contrôle des milices ouvrières.
Les syndicats anarchistes CNT se joignent au président de la généralité : Luis Companys. Ils forment le CCMA (Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne ), qui exerce les fonctions d’un gouvernement de Catalogne.
Collectivisation des industries. La tendance s’étend à l’Aragon.
Le gouvernement républicain de Madrid est impuissant.
Climat de méfiance entre les institutions républicaines et les organisations ouvrières.
Le gouvernement de Madrid se retire à Valence, qui devient la capitale de l’Espagne.
Le bras droit de Companys tente de mettre de l’ordre dans les actes des patrouilles armées.

De violents affrontements entre le corps des douaniers et les patrouilles, qui se terminent à l’avantage des premiers. L’on craignait alors qu’une guerre ouverte éclate dans les villes du Nord de la Catalogne entre les anarchistes, le gouvernement, et les communistes.

Chaque camp constitue des dépôts d’armes et fortifie en secret ses édifices. A Barcelone c’est le chaos.
La Centrale téléphonique était occupée légalement par la CNT depuis le début de la guerre.

Le 2 mai, le ministre de la marine et de l’air du gouvernement de Valence voulut téléphoner à la généralité de Catalogne. Cette conversation et d’autres furent interrompues par la standardiste qui leur dit que les lignes devaient être utilisées à des fins plus importantes.

Un corps de 200 policiers commandés par le conseiller de l’ordre public de la généralité se rendit au central téléphonique. La CNT ouvrit le feu. La place de Catalogne se couvre de monde, l’on sort les armes et l’on érige des barricades.

Le 4 mai, le calme revient, mais les milices anarchiques attaquent les édifices gouvernementaux de la Catalogne. Les dirigeants des diverses factions lancent des appels au calme.

Le 5 mai, le Président Companys nomme des membres du gouvernement catalan pour négocier le cessé le feu, mais des tirs incontrôlés abattent les passants.
Le 6 mai, l’on tire au mortier.

A ce moment, 5000 hommes commandés par un colonel anarchiste sur ordre du gouvernement républicain quittent Madrid et Valence pour Barcelone afin de rétablir l’ordre. Dans la nuit, trois vaisseaux de guerre républicains transportant des troupes atteignent Barcelone.

Le 7 mai, ces troupes arrivent à Barcelone et occupent plusieurs points stratégiques et désarment les miliciens.
Le 8 mai 1937, les rues sont tranquilles et les barricades démontées.

Les Républiques espagnoles nous présentent la guerre des mots. Les anarchistes voulaient faire la révolution pour gagner la guerre, alors que les communistes voulaient gagner la guerre pour faire la révolution. 4 ministres anarchiques étaient au gouvernement en novembre 1936. Nos amis anarchistes en discutent encore.

Revenons au présent. Après le début prometteur, la nouvelle démocratie espagnole rejoint les ennuis communs à l’Europe proportionnelle.