ESPAGNE : L’IMPORTANCE DES INSTITUTIONS

Bernard Owen, Docteur en Science Politique
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Avant Franco, l’Espagne a connu la démocratie, sous la royauté ou sous la République. La deuxième république a été proclamée à partir des élections du 12 avril 1931.

Après la disparition du Général Franco, il a fallu revenir à la démocratie, mettre au point des lois électorales et des systèmes électoraux. La Science Politique s’est tournée vers l’Europe. Les exemples ne manquaient pas et l’on choisit, sans trop regarder autour de soi, un système proportionnel, celui inventé au siècle dernier par Victor D’Hondt. Hélas, on a oublié que la proportionnelle ouvre la porte aux coalitions, et que celles-ci, en temps de prospérité agissent, sans trop de difficultés, mais lors d’une crise, peuvent mener à des mécontentements que le système électoral est incapable de gérer. Vous connaissez un dénommé Hitler, qui, en 1930, lors de la chute du gouvernement composé de cinq partis, put se réjouir d’obtenir un vote de 18 % des suffrages, alors qu’en 1928, il obtenait péniblement 2,6 % des suffrages. Notons bien que le système proportionnel de la République de Weimar était un modèle du genre. Certes, l’Allemagne et son histoire sont dramatiques, mais, en ce qui concerne la notion de bonne gouvernance, d’autres pays européens présentent des exemples qui rappellent la montée des partis « podemos » et « ciudadanos ». Ces derniers partis ont mis fin au bipartisme satisfaisant de l’Espagne, lors des intentions de vote de novembre 2014. Jusqu’en janvier 2015, certains partis qui apparaissent peuvent représenter 40 % des intentions de vote.

L’histoire de l’Allemagne est terrible, mais quand on se penche sur d’autres erreurs moins dramatiques, les exemples sont nombreux. Le Danemark, en 1973, a vu apparaître un nouveau parti (Parti du Progrès), qui existe toujours et qui est devenu le deuxième parti danois. Il avait à sa tête un parfait inconnu « Glistrup », qui s’est vanté à la télévision de ne pas payer d’impôts.

Mais revenons à cette deuxième République espagnole, nous trouvons trois élections. La première en 1931 donne la victoire à la gauche. Elle crée l’Institut de la réforme agraire, qui s’enfonce dans des complexités juridiques.

Un autre point de la plus grande importance est le fait des erreurs que peuvent commettre les stratèges politiques. La gauche au pouvoir pense être en mesure de remporter les prochaines élections et décide de modifier la loi électorale pour amplifier la victoire en sièges de la tendance qui vient en tête des suffrages obtenus. Le gouvernement se base sur la loi Acerbo de Mussolini, qui, conçue 8 ans plus tôt, convient parfaitement à cette volonté.

La prévision du gouvernement, à savoir qu’il remporterait les prochaines élections, s’avère être fausse, et la droite remporte largement les législatives de 1933, grâce à cette nouvelle loi électorale. La droite au pouvoir ne donna pas l’image d’une entente exemplaire. Le parti de droite (CEDA) qui avait obtenu le plus de députés (115) aux Cortes, ne fait pas partie du gouvernement, ceci fit mauvaise impression. Les conflits sociaux, dès 1934, se multiplièrent, alors que l’Espagne connaissait une production en hausse avec, de surcroit, d’ excellentes récoltes céréalières et un recul du chômage.

Fin 1934, des insurrections socialistes et anarchistes ont lieu dans plus de vingt provinces. En parallèle, la phalange espagnole se développe. Le gouvernement pense qu’une élection anticipée peut entraîner une majorité de centre droit.

Les élections du 6 février 1936 sont un autre exemple des erreurs d’appréciation des hommes politiques. La gauche remporte les élections avec une très faible marge au niveau des suffrages, mais très importante au niveau des sièges.

Grâce à leur implantation syndicale, dans le pays, les anarchistes représentaient une force égale aux socialistes et aux communistes. A droite, la phalange n’obtient aucun siège. Après la victoire de la gauche, celle-ci fait la même erreur que la droite en 1933. Le Parti Socialiste, le plus important de la gauche à l’assemblée (99 sièges) n’est pas au gouvernement.

L’insurrection d’une partie de l’armée, finalement prise en main par Franco, fait penser à la première République, qui ne dura que de 1873 à 1875, mise à mal par la notion d’indépendance, ou simplement d’autonomie, qui pénétra jusqu’à de simples villages et aboutit à la révolution cantonale !

Revenons à 1936 – 1937 :

Il existe une région très mouvementée qui mérite quelque attention. Il s’agit de la Catalogne. Les principaux évènements sont relatés ici :

Dès juillet 1936, la Catalogne et Barcelone se trouvent sous le contrôle des milices ouvrières.
Les syndicats anarchistes CNT se joignent au président de la généralité : Luis Companys. Ils forment le CCMA (Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne ), qui exerce les fonctions d’un gouvernement de Catalogne.
Collectivisation des industries. La tendance s’étend à l’Aragon.
Le gouvernement républicain de Madrid est impuissant.
Climat de méfiance entre les institutions républicaines et les organisations ouvrières.
Le gouvernement de Madrid se retire à Valence, qui devient la capitale de l’Espagne.
Le bras droit de Companys tente de mettre de l’ordre dans les actes des patrouilles armées.

De violents affrontements entre le corps des douaniers et les patrouilles, qui se terminent à l’avantage des premiers. L’on craignait alors qu’une guerre ouverte éclate dans les villes du Nord de la Catalogne entre les anarchistes, le gouvernement, et les communistes.

Chaque camp constitue des dépôts d’armes et fortifie en secret ses édifices. A Barcelone c’est le chaos.
La Centrale téléphonique était occupée légalement par la CNT depuis le début de la guerre.

Le 2 mai, le ministre de la marine et de l’air du gouvernement de Valence voulut téléphoner à la généralité de Catalogne. Cette conversation et d’autres furent interrompues par la standardiste qui leur dit que les lignes devaient être utilisées à des fins plus importantes.

Un corps de 200 policiers commandés par le conseiller de l’ordre public de la généralité se rendit au central téléphonique. La CNT ouvrit le feu. La place de Catalogne se couvre de monde, l’on sort les armes et l’on érige des barricades.

Le 4 mai, le calme revient, mais les milices anarchiques attaquent les édifices gouvernementaux de la Catalogne. Les dirigeants des diverses factions lancent des appels au calme.

Le 5 mai, le Président Companys nomme des membres du gouvernement catalan pour négocier le cessé le feu, mais des tirs incontrôlés abattent les passants.
Le 6 mai, l’on tire au mortier.

A ce moment, 5000 hommes commandés par un colonel anarchiste sur ordre du gouvernement républicain quittent Madrid et Valence pour Barcelone afin de rétablir l’ordre. Dans la nuit, trois vaisseaux de guerre républicains transportant des troupes atteignent Barcelone.

Le 7 mai, ces troupes arrivent à Barcelone et occupent plusieurs points stratégiques et désarment les miliciens.
Le 8 mai 1937, les rues sont tranquilles et les barricades démontées.

Les Républiques espagnoles nous présentent la guerre des mots. Les anarchistes voulaient faire la révolution pour gagner la guerre, alors que les communistes voulaient gagner la guerre pour faire la révolution. 4 ministres anarchiques étaient au gouvernement en novembre 1936. Nos amis anarchistes en discutent encore.

Revenons au présent. Après le début prometteur, la nouvelle démocratie espagnole rejoint les ennuis communs à l’Europe proportionnelle.

Nos propres guerres de religion

Bernard Owen
CECE – Centre d’Etudes Comparatives des Elections

En France, entre 1560 et 1598, il y eut huit guerres de religion. Grâce à l’habileté du roi Henri IV, l’on arrive à un « édit de tolérance », en avril 1598 : l’Edit de Nantes ».
A partir de 1685, Louis XIV, en l’espace de six années, va pratiquer une politique de décrets, qui vont introduire des restrictions très sévères. Ces interdictions progressives menèrent à des actions militaires et appauvrirent la France de Louis XIV déjà sous le coût inestimable des guerres menées par le royaume. Les interdits faits aux protestants diminuèrent progressivement et furent officialisés, sous Louis XVI, en 1787, par l’Edit de Versailles.
Pourquoi ce nouveau schisme au sein de l’Eglise Catholique ? Il est venu de l’intérieur. Plusieurs moines (nous ne nommerons que Luther), aidés par la découverte de l’imprimerie, souhaitèrent un retour aux sources du christianisme. Nos moines dénoncèrent la corruption qui découlait du commerce des indulgences. Ils indiquèrent que la Bible ne mentionne ni les saints, ni le culte de la Vierge, ni le purgatoire. Cette tendance mène au protestantisme et prend de l’ampleur principalement en Allemagne, Zurich, Strasbourg, Paris, Genève, et l’Europe du Nord. L’Eglise Catholique réagit par une contre réforme, qui se manifeste au Concile de Trente, mais échoue quant à la reconquête des zones protestantes. A cet aspect théologique se joint une réaction politique du Nord de l’Europe, car nombreux sont les Princes, qui ne sont guère attirés par la soumission à la papauté prônant une théocratie universelle.
La révocation de l’Edit de Nantes eut des conséquences tragiques dans certaines régions de France. Arrêtons-nous en Périgord, région calviniste. Le but de la révocation était de restaurer l’unité de la foi. La ville de Bergerac, calviniste, résista pendant vingt ans, alors que de nombreuses mesures furent prises pour convertir les calvinistes.Les personnes qui avaient des dettes à régler avaient un délai de trois ans, En revanche, celles qui n’observaient pas le repos dominical furent punies. Un autre exemple d’horreur insoupçonnée : sur le registre paroissial de Saint Agnan – d’Hautefort, on trouve l’annotation suivante (en vieux français) : « Suzanne de Mouneix est morte la nuit du 27 au 28 décembre 1688. Je luy fis faire le procès, et la fit jeter à la vorye par le bourreau de Périgueux, et les chiens la mangèrent au pont Saint-Sammens ». Les conversions n’étant pas nombreuses, l’on passa, en avril 1682,à la violence. Bergerac fut occupée par deux régiments de cavalerie, logés chez l’habitant : les « Dragonnades ». Les militaires faisaient comme il leur plaisait. Le gouvernement de Toulouse décréta la démolition du temple calviniste. Des maçons de Bordeaux en furent chargés. Ils arrivèrent le 30 octobre. Tout fut terminé le 11 novembre, et l’on planta une croix à la place du temple.
En 1683, interdiction fut donnée aux Huguenots d’exercer des fonctions publiques. Ils ne pouvaient se consacrer qu’à l’agriculture, l’artisanat et le commerce.
Le 18 octobre 1685, la révocation de l’Edit de Nantes fut votée. En août 1685, Faucon de Ris, intendant de Guyenne, était venu visiter la province. Les protestants déclarèrent que « les biens matériels avaient peu de valeur et qu’ils préféraient mourir dans leur foi ». Il s’en suivit un exode important, où les femmes jouèrent un rôle significatif et courageux.
Pourquoi ces guerres de religion ? La France était-elle tribale ? Certaines familles avaient pris de l’autorité par la force. Une royauté avait vu le jour. Seulement, le fils n’a pas forcément l’autorité du père ou de la mère. L’on assassine un roi ou l’on coupe la tête d’une grande famille. Les jalousies propres à l’être humain viennent compliquer les situations.
Voilà qu’à nouveau, on s’entretue au nom d’une religion. Nous avons évoqué, dans un précédent article, le temps des croisades, où Musulmans,chrétiens orthodoxes, chrétiens catholiques se firent la guerre, après la chute de l’Empire Romain.
Quels mots pourraient-ils venir à l’esprit en contemplant l’histoire de l’Europe ? Pourrait-on réellement parler d’Etats ? Ces Etats à frontières variables, avec des mouvements de populations forcées de fuir, alors qu’elles recherchent d’elles-mêmes la tranquillité à laquelle, en majorité, nous aspirons. Au lieu de nations européennes, peut-être pourrions-nous parler d’un ensemble de tribus ?

Souvenirs

La guerre conventionnelle s’est transformée, certainement quant à la forme, mais probablement pas au niveau du fond : conquérir un territoire, étendre son pouvoir, convaincre les autres, se venger, sont malheureusement toujours présents.

Partir en guerre représente un risque. Celui qui va se battre doit être convaincu : le sens du devoir, l’obtention d’un avantage matériel. La modernité intervient aussi au niveau du risque. Le combattant terroriste possède un avantage passé sous silence par l’Occident, alors qu’il est très connu en Arabie Saoudite, au Qatar et au Liban : une drogue : le Captagon, qui annule le sentiment de peur et se substitue au raisonnement individuel.

De tous temps, l’être humain a été tout aussi prompt à se lancer dans la bataille avec des périodes de paix, la paix romaine, son organisation, ses routes, ses militaires, sa circulation d’eau potable coulant partout le long de conduites bien entretenues (travaux financés par 30 % des impôts perçus). L’empire romain est souvent considéré comme prenant fin en 395. En fait, cette date correspond à la division de ce vaste empire possédant une structure administrative entourée de peuplades jalouses de cette énorme richesse.

Dès 476, l’Empire de la partie Occidentale, avec l’accord du Sénat, transfère les insignes impériaux à Constantinople. Cinquante ans plus tard, en 527, Justinien est couronné Empereur et fait construire la basilique Sainte Sophie. La langue grecque remplace le latin. L’armée du nouvel Empire s’empare de l’Afrique du Nord, de l’Espagne. La religion catholique se détache peu à peu de l’Empire, alors que le Pape se rapproche des Francs et des Lombards. Toutes les nations se battent entre elles. Il se trouve les hordes des Francs, des Ripuères, les Saliens, les Burgondes. L’empire dit maintenant Byzantin est l’avant garde de la chrétienté orthodoxe.

La chrétienté d’occident, catholique, se veut le libérateur des lieux saints. D’où les croisades à partir de l’an 1099. Il y eut dix croisades. Les croisés prirent Jérusalem, mais Saladin à la tête des Musulmans la reprit en 1187. Saladin avait de tout temps assuré le libre passage des pèlerins chrétiens.

Saladin vainqueur eut une attitude très correcte à l’égard des chrétiens, néanmoins les seigneurs du nord de l’Europe ne pouvaient rester sur un tel échec, et en 1202, il fallait une quatrième croisade. L’armée des croisés, moins impressionnante que prévu, se réunit à Venise. Le Doge de Venise demanda 85000 Ducats pour mettre sa flotte à la disposition des croisés, qui ne disposaient que de 51000 ducats. Finalement, un accord est trouvé : la flotte de Venise sera à la disposition des croisés à condition qu’ils s’arrêtent en Dalmatie et s’emparent de la ville de Sara pour le compte de Venise.Cet accord ne convient pas à tous les croisés, car Sara est une ville catholique. Simon de Montfort est contre mais il est minoritaire. Les croisés et les vénitiens saccagent la ville et la croisade est excommuniée.

En 1203, l’arrivée des croisés à Constantinople, qui n’était pas sur leur chemin, mena au saccage de cette métropole et divisa la chrétienté en membres de l’Empire Byzantin de croyance orthodoxe et les croisés de croyance catholique. Les riches barons des croisés catholiques s’accaparèrent le gros du butin, les soldats tuaient et volaient les victimes. Le clergé des croisades considérait les orthodoxes comme schismatiques et s’emparèrent des reliques et des documents liturgiques.

Cette catastrophe mena à des divisions et l’empire ne s’en releva jamais jusqu’en 1453, qui marqua la fin des lambeaux de l’empire romain devenu chrétien au tout début du quatrième siècle.

Il faut noter qu’en 2001, le Pape Jean-Paul II a exprimé sa douleur en tenant le discours suivant à l’archevêque d’Athènes : « il est tragique que les assaillants, qui souhaitaient garantir le libre accès des chrétiens à la terre sainte, se retournèrent contre leurs frères de la foi ».

En l’an 2004, le patriarche œcuménique Bartholomé a accédé : « cet esprit nous incite à la réconciliation de nos Eglises ».

La tuerie, le non respect des religions chrétiennes les unes par rapport aux autres eurent pour conséquences, le 29 mai 1453, l’effondrement de Constantinople devant les troupes turques ottomanes. Il ne s’agissait plus de la sagesse de Saladin. Durant toute la journée, l’on fit un grand carnage des chrétiens. Sainte Sophie devint pendant un certain temps une écurie et un nombre incalculable de manuscrits latins et grecs furent brûlés. Pendant trois jours, ce fut aussi une terrible chasse et un immense marché aux esclaves. Les religieuses furent saisies par les équipages des galères et vendues aux enchères.

L’histoire de la politique euro méditerranéenne fait frémir. Le passé ouvrerait-il une porte vers le présent ? Les instituions, les alliances, les schismes religieux. Le schisme de 1054 entre orthodoxes et catholiques contre lequel s’est élevé le Pape Jean Paul II. Notre Roi François Ier qui fait alliance avec l’armée ottomane (ou l’armée de l’Islam) contre l’Empereur Barberousse. La chute de Constantinople, dont il a été question, et qui est devenue la capitale de la Turquie, sous le nom d’Istanbul. La Turquie est de religion musulmane sunnite, la Syrie de religion musulmane chiites, L’Arabie Saoudite qui vient de décapiter le principal prédicateur chiite du pays. Souhaitons-nous vraiment que le présent soit à l’image du passé ?

(source : Jacques Heers, chute et mort de Constantinople, Berrin – collection tempus – Paris 2007)

La Crimée : Much Ado About Nothing ou bien des efforts pour rien

BERNARD OWEN / RESPONSABLE DU DIPLOME « ADMINISTRATEUR D’ELECTIONS » AU CEP (PARIS I) | LE 26/08/2014 A 17:24
L’Europe, à travers l’histoire, nous apporte une image de frontières qui se forment et se décomposent à partir de guerres, de révolutions internes dont les raisons reposent sur des stratégies valables ou non sans compter la vanité de certains. L’ensemble pourrait porter à sourire si ce n’était pour les morts, les déplacements de population, les destructions.
Prenons un exemple qui se situe de par son nom dans l’actualité. La guerre de Crimée qui a eu lieu de 1853 à 1856. Illustrons cette complexité. L’Union Soviétique a renversé les statues de ses tzars et pourtant deux existent encore. L’une se trouve au centre de Sofia. Alexandre II est à cheval entouré de ses troupes sur la Grande Place.
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Il était le vainqueur des Ottomans qui occupaient la Bulgarie. Un soir à Helsinki nous nous sommes trouvés sur une petite place qui s’appelle « Tzarina » au milieu de laquelle se trouve la statue d’Alexandre II par qui la Finlande était devenue un duché possédant certaines prérogatives qui menèrent à l’indépendance en 1905.
La puissance militaire de la Russie et la stratégie de la première armée russe qui détruisit la Grande Armée de Napoléon I, avant même que le froid n’intervienne, inquiétaient les grandes puissances européennes.
L’Empire Ottoman qui s’étendait en Europe du Sud jusqu’à Vienne était en décomposition. Pas loin de Budapest l’on peut encore gravir les marches d’un minaret. La capitale de la Hongrie a été transférée à Bratislava pendant un siècle et demi. Mais comment s’y retrouver, car la réforme du catholicisme est suivie de la contre-réforme ?
L’Empire Ottoman tentera de se réformer, mais l’opposition traditionnelle étant forte et les puissances européennes sont intervenues ici et là pour protéger les minorités chrétiennes. Les interventions russes reposaient sur l’importance des minorités orthodoxes 30 % de la population (dix millions de personnes).
De 1821 à 1853, divers mouvements ou révoltes de chrétiens contre les Ottomans et les massacres qui suivirent menèrent à l’écrasement de l’armée ottomane par l’armée russe en 1829. Le Tzar Nicolas I arrêta ses troupes aux portes de Constantinople, car il redoutait le chaos. La Russie déploya 90 000 hommes en 1833 quand le vice-roi d’Égypte se révolta contre le Sultan simplement pour sauver Constantinople.
En 1840, le traité de Londres trouve un accord entre l’Égypte et le Sultan s’engagea à modifier le statut des minorités. La Russie accepta la partie du traité qui interdisait le passage des détroits de la Mer Noire à tout navire de guerre appartenant à des pays non alliés à l’Empire Ottoman. Cette clause présentait des dangers pour la Russie et sa flotte de Sébastopol, mais la Russie accepta, car elle cherchait à conclure un accord avec la Grande-Bretagne qui n’eut pas lieu.
La France était devenue à nouveau un empire, le second, avec à sa tête Napoléon III qui voulait que la France retrouve sa place sur la scène internationale. Il était conscient de la crainte qu’inspirait la puissante Russie ainsi que son rôle de protecteur des chrétiens orthodoxes.
L’empereur français trouva un argument fantaisiste à savoir que la France avait été à l’origine des croisades et que cela lui imposait le devoir d’assurer la sécurité des lieux saints de Jérusalem.
Il se trouve que les lieux saints étaient administrés par diverses congrégations religieuses ce qui pouvait mener à des affrontements et qui fut le cas le jour de Pacques 1846 où 40 personnes furent tuées. Napoléon III, par l’intermédiaire de son ambassadeur, demanda aux Ottomans de remettre les clés de la Basilique de la Nativité à la France en 1853 ce qui indisposa la Russie engagée depuis longtemps à soulager les chrétiens traités d’inférieurs. Cette opposition de la Russie à la France sur cette question marginale a été un merveilleux prétexte pour le Sultan qui n’arrivait pas à réformer son empire et à mettre fin aux incursions pour sauver diverses nationalités encore dans l’empire.
Napoléon III, en défenseur de la chrétienté n’eut guère de difficulté à convaincre les Britanniques de présenter une sourde oreille à ce qui se passait entre Ottomans et la Russie.
Le Sultan déclare la guerre à la Russie le 4 octobre 1853. La Russie rompt ses relations diplomatiques avec les Britanniques et la France le 16 février 1854. La guerre de Crimée fut très dure. La France avait ses zouaves aguerris en Algérie et un meilleur fusil que tous les autres. D’énormes progrès du côté humanitaire furent accomplis par les Anglais et les Russes. Un chirurgien russe mit au point de nouvelles règles pour les amputations et exigea que celles de l’anesthésie furent appliquées.
La guerre pris fin quand les Russes se retirèrent ayant incendié Sébastopol et Tolstoi, officier de l’armée russe, nous fait part de sa tristesse devant la défaite et le drapeau français qui flottait sur les ruines. Le congrès de Paris en février-mars 1856 mit fin à la guerre de Crimée. Le congrès restaura le statu quo sur la gestion des lieux saints qui avait mené à l’inconcevable guerre de Crimée.
Napoléon III et d’autres auraient dû tenir compte de ce qu’armée française avait rencontré en Russie. La Grande Armée était vaincue avant l’hiver et pour les grands conflits les Russes avaient des stratégies qui sont encore étudiées avec attention.
En revanche, quand le fin stratège qu’était Bismark fit de sorte que ce soit la France qui déclara la guerre à la Prusse en 1870 il savait que la Russie n’interviendrait en aucune façon pour sauver la France. Le résultat fut tragique pour la France, car les différents États allemands se sont réunis à Versailles pour acclamer le roi de Prusse devenu empereur d’Allemagne selon les frontières d’avant Louis XIV.
http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-107875-la-crimee-much-ado-about-nothing-ou-bien-des-efforts-pour-rien-1036123.php
Bernard Owen, Maria Rodriguez-McKey

Les Etats-Unis et l’Europe d’après-guerre

Bernard William Owen

William Joseph Donovan

Directeur de la CIA

 travers l’histoire du monde, les frontières ont été bouleversées à l’occasion des guerres ou par des mariages princiers. La notion d’une Europe unie a réussi à dépasser le niveau de la réflexion dès 1926. L’Union Parlementaire tient son congrès à Vienne (2000 participants). Aristide Briand a bien voulu accepter la Présidence.

Aujourd’hui, nous sommes arrivés à créer une Europe unie, non sans difficultés et grâce à l’aide d’une nation au-delà de l’Océan : Les Etats Unis d’Amérique.

Avant et pendant la dernière guerre, les Etats Unis s’interrogent sur la nature de ce que pourrait devenir l’Europe. Veronika Heyde, de l’Université d’Augsburg, concernant l’époque 1940 1944, présente l’image d’un « State Department » frileux face à une Europe trop forte, qui pourrait entraver les intérêts américains. Devant tant d’incertitudes, un ensemble de comités d’études, de bureaux de recommandations voient le jour . Ces comités d’études sont un exemple de la façon dont les Etats Unis agissent devant une toute nouvelle situation dramatique, où ils perçoivent le besoin d’agir, mais leur rôle est loin d’être clairement perçu par ce pays. Alors tout le monde se met au travail. Parmi ces comités se trouvent : le Conseil Fédéral des Eglises du Christ aux Etats Unis, le Council on Foreign Affairs etc. Les fonds de ces nouveaux centres sont publics ou privés.

Le « Council on Foreign Affairs » est un centre de recherche financé par la Fondation Rockefeller. En 1941, ce centre crée en son sein un groupe chargé d’étudier les intérêts des Etats Unis dans la reconstruction européenne. Les Etats Unis, tout en étant conscients de leur puissance, craignent cette Europe belliqueuse. L’Europe doit s’intégrer dans le monde tel que l’Amérique le souhaiterait. L’Europe, quelle que soit sa nature, devrait se situer dans un contexte international. Autre point essentiel, l’union politique de l’Europe doit précéder l’union économique.

L’histoire des services secrets des Etats Unis est intéressante. Il se trouve un exemple d’incompétence tragique : le 12 août 1941, quatre mois avant l’attaque de Pearl Harbour, Edgar Hoover du FBI avait reçu l’espion double Dusco Popov, qui lui avait révélé avoir été interrogé par l’armée allemande pour le compte des Japonais concernant une action britannique aéroportée sur la flotte amarrée italienne. Edgar Hoover ne l’avait pas pris au sérieux, et n’avait envoyé qu’une note sans importance à son gouvernement. Le FBI aurait dû se souvenir que le Japon avait l’habitude d’attaquer avant de déclarer la guerre, comme en février 1904 à Port Arthur où toute la flotte russe orientale avait été coulée sans avertissement.

C’est seulement en juin 1942 que William Donovan, homme de confiance du Président Roosevelt, créa l’ « Office of Strategic Services » (OSS). A la fin de la dernière guerre, l’OSS traque les hauts dirigeants nazis, mais tout en effectuant une sélection, ainsi, les scientifiques tels que Werner Von Braun se retrouvent à l’Arsenal de Redstone où s’effectue la recherche sur les missiles, et plus tard, la conquête spatiale. Certaines hautes personnalités nazies furent épargnées, en raison des renseignements qu’elles étaient en mesure de fournir.

Le Président Truman, trouvant cette situation confuse, dissout l’OSS, en 1945, mais, après réflexion, la remet en place dès 1947 sous le nom de CIA avec les mêmes personnes : Allan Dulles et William Donovan. Ce dernier sera, plus tard, de surcroît, à la tête de l’ACUE (Committee for a free and united Europe »).

La guerre terminée, les rapports des ambassadeurs des Etats Unis au « State Department » font état d’une Europe, dont ils soulignent l’importance du ressentiment contre les personnes soupçonnées de collaboration à l’ennemi. L’épuration par les résistants de droite n’a pas plus d’indulgence que par ceux de gauche. Les diplomates évoquent la justice souveraine avec un certain cynisme sans réprobation. Il est certain que, dès que l’administration française a été mise en place, les préfets ont diffusé la circulaire mettant fin aux arrestations arbitraires, précisant que seule la police pouvait procéder à des arrestations. Par ailleurs, la crainte que l’Italie devienne communiste est toujours présente dans des rapports des ambassades.

La stratégie américaine consiste à réunir l’ensemble des Etats européens pour former un vaste continent qui soit en mesure de défendre sa propre démocratie, et puisse former un barrage à des idéaux fantaisistes mais dangereux venus d’ailleurs, son but étant en dernier ressort de protéger les Etats Unis. Les hommes de la CIA considèrent que rien n’est plus noble que l’action clandestine : la liberté, et ils se souviennent que les insurgés des colonies nord américaines avaient obtenu le soutien des agents de Louis XVI, dont Beaumarchais.

Nous apprenons par des documents rendus publics en 2000, que les Etats Unis se sont attelés par tous les moyens à leur disposition à une tâche indispensable pour la tranquillité du monde. La première tâche était la création, en 1948, du Comité Américain pour l’Union Européenne par le valeureux Donovan, maintenant avocat, de la CIA). Il s’agissait d’inciter la Grande Bretagne à rejoindre la mise en place d’un « Parlement Européen », avec un drapeau représentant un E de grande taille, de couleur verte sur fond blanc. Il fut aussi créé le « Mouvement pour la Jeunesse Européenne ». Ces deux organisations étaient non seulement contrôlées mais également financées par les Etats Unis. Le Directeur pour la Belgique, le Baron Boel, recevait un traitement mensuel, ainsi que Robert Schumann, et Paul Henri Spaak. Ces opérations des services secrets étaient considérées comme « covert operations ». Tous les Américains étaient liés au secret. Les débats cherchant à modifier cette approche étaient clairement déconseillés, jusqu’au moment où le mouvement européen, tel qu’il était souhaité, ne pouvait plus être remis en cause.

Le 5 janvier 1949, le sénateur Fullbright fonde le « Committee for a Free and United Europe (ACUE), avec W. Donovan et A. Dulles.

Tout n’est pas simple, car du côté britannique Winston Churchill se lance dans la bataille contre une Europe Fédérale souhaitée par les Américains en proposant une union politique de l’Europe. Seulement, il manque de moyens et il se rend à Washington pour rencontrer Donovan, en 1949. Les Etats Unis ayant toujours souhaité que la Grande Bretagne s’intègre à l’Europe, Donovan accepte. Le Conseil de l’Europe est créé le 5 mai 1949, par le Traité de Londres, et la CIA verse 2 millions de Dollars pour préparer la première réunion du Conseil de l’Europe à Strasbourg. Le flot ne tarira pas et la CIA versera aux « Unionistes » 15 millions d’Euros de 1949 à 1953. Les sommes versées par l’ACUE aux personnes et associations œuvrant pour l’unification européenne pendant 12 ans seront de l’ordre de 50 millions d’Dollars. L’argent versé provenait de différentes sources : OSS , CIA, le Rockefeller Center, la Ford Foundation, etc. Toutes les personnes impliquées ont choisi pour le bien de leur cause : la discrétion absolue. Par exemple, une thèse universitaire en Grande Bretagne, rédigée par le fils de Georges Rebattat (camarade de Frenay dans la résistance) en 1962, traitant des mouvements pour la création d’une Europe unifiée, a été enterrée d’urgence.

En 1950, deux historiens de Harvard lancent la section culturelle de l’ACUE. L’un d’eux, William Langer avait, après la guerre, écrit un ouvrage qui expliquait la position des Etats Unis à l’égard de Vichy « le jeu américain à Vichy » (Plon 1948).

Constantin Melnik, conseiller du Premier Ministre Michel Debré entre 1959 et 1962, déclare que les deux organisations ayant joué le plus grand rôle en Europe pour financer la politique et le syndicalisme, étaient la CIA et l’AFL (la Confédération syndicale des Etats Unis). Ayant appris l’étendue de l’effort américain à l’égard de l’unification de l’Europe, le Général de Gaulle souhaita que les contacts avec la CIA se situent au niveau des Services et que les gens de la CIA cessent de rencontrer directement Jean Monnet et Robert Schuman.

Le sort de l’Europe d’après guerre n’a pas été le résultat de pensées apparues ici et là chez quelques européens visionnaires. Bien que profondément affaiblie, l’Europe devait donner l’impression d’agir vers la paix selon ses propres initiatives, et c’est pour cela que les Etats Unis ont agi dans le plus grand secret, selon des méthodes clandestines d’influence, qu’ils emploieront largement ensuite tout au long de la guerre froide.

Après un certain temps, les archives confidentielles d’un Etat s’ouvrent au public, et c’est seulement là que l’on peut contempler l’histoire du monde.

Stephan Kinzer, correspondant du New York Times, qui travaille sur les documents déclassifiés, écrit, en 2014, que ceux-ci, sans apporter de grandes nouveautés par rapport aux évènements pendant et après la guerre, ont permis d’éliminer ou de confirmer ce qui n’était que spéculation ou simples soupçons.

Sources :

 Veronika HEYDE – discussions américaines concernant l’Europe – 1940 – 1944
IRICE – CNRS – Paris I – art. 346
 Jean René CHOTARD – études archives officielles des Etats Unis 1944 – 1948
ressidor – 1991
 Richard BRETTMAN – American University – avril 2001 (Interagency Working Group)
Historical Analyses of 20 Name Files from CIA records
 Daniel CORDIER – De Gaulle et Jean Moulin – « Une politique pour la résistance, Espoir n° 44 – 1983
 Stephen KINZER – The Brothers (Dulles) – il cite Constantin Melnik « and their secret world war » – 2014
Wikipedia commons
 Fell BERNARD et Rémi KAUFFER – la CIA finance la construction européenne – la revue Historia – février 2014

Les sommes indiquées sont en dollars actuels. Les sources citant des sommes sont variables: à noter que l’inflation du dollar est de 3,6% l’an.