De l’ordinateur à la compréhension de la gouvernance

Bernard Owen
Bernard Owen
Réfléchissons un instant sur l’être humain, certes pas en tant qu’individu, car on y rencontre une telle complexité que chacune de ses composantes demande une étude en soi. Abordons plutôt sa façon de vivre en communauté, son besoin de se joindre à autrui, le pourquoi de la politique qui existe aux époques que nous croyons connaître. L’histoire nous indique les difficultés de vivre ensemble au sein d’une même nation.
Au cours des siècles, on constate le don de création de l’être humain dans d’innombrables domaines. Il existe des périodes dans lesquelles notre univers marque le pas dans un certain domaine, mais pas dans l’ensemble de l’humanité.
Au début du vingtième siècle, l’on pouvait lire dans un livre que le pont métallique destiné au Chemin de Fer : « the firth of forth bridge » qui enjambe un vaste fleuve à neuf kilomètres d’Edinbourg, construit de 1882 à 1890, était le plus vaste monument réalisé depuis l’Empire Romain. Un livre intitulé : le mécanicien de chemin de fer – auteur Emile With – 1885 souligne le parcours accompli en un siècle. Le lecteur de notre époque ne peut que s’émerveiller des progrès
De nos jours, la technologie va de soi. Rien ne nous étonne. Les livres ne sont plus les seuls moyens d’informations, nous avons les ordinateurs qui fourmillent d’informations avec probablement moins d’erreurs que les anciennes encyclopédies. Nous voyageons à travers le monde grâce à l’informatique. Au début de la dernière guerre mondiale, un jeune Anglais a compris la façon de déchiffrer le code secret des Nazis. Le Spoutnik a été le fruit d’une longue coopération. On a peine à croire qu’avant la dernière guerre, aucune ligne régulière aérienne ne traversait l’Atlantique.
Les découvertes en astronomie étaient dans l’ère de différentes époques, et pas dues seulement à un seul homme. Certes, on n’admet pas facilement le changement. Il existe des doutes. Le pouvoir, quel qu’en soit l’origine, peut être réticent. Mais, notre valeur de vie, cumul de nos connaissances et de leurs mises en pratique, est merveilleuse dans certaines parties de notre planète.
L’être humain possède des capacités de réflexion, de création et de fabrication, mais en va-t-il de même dans sa façon de vivre ensemble ? En politique, l’alternance du pouvoir est une notion bien récente. Le pouvoir de la démocratie peut reposer sur une élection, dans laquelle l’ensemble d’une population va exprimer son choix. La science politique existe, mais … les effets des systèmes électoraux sont ignorés.
Cette dernière phrase va faire réagir certaines personnes, cela demande donc à être développé. Les auteurs, qui se sont aventurés dans l’étude des systèmes électoraux et leurs effets, ont une approche essentiellement mathématique. Nous prendrons un exemple de l’extrême : André Sainte Lagüe, qui enseignait les mathématiques, et se plaisait à créer des jeux basés sur des chiffres, s’aperçut que la méthode proportionnelle de Victor d’Hondt ne donnait pas un résultat exact quant au rapport du pourcentage des suffrages à celui du pourcentage des sièges. Il s’amusa donc à créer une méthode se rapprochant du système proportionnel des plus forts restes, plus exacte La quête d’un système électoral satisfaisant resta au niveau mathématique.
L’argumentation mathématique devait avoir une base sociologique : les minorités devaient être représentées au parlement. Naturellement, le résultat, selon le nombre de minorités, pouvait mener au morcellement de l’assemblée, puis à des gouvernements de coalition, ce qui peut donner satisfaction pendant un certain temps, mais l’arrivée d’une crise bouleversera la situation. On observera immédiatement une mésentente parmi les partenaires du gouvernement, quant aux solutions à prendre. Le résultat ne tardera pas à se présenter, et la population assistera à la chute du gouvernement au moment où le pays a le plus besoin d’une autorité politico administrative efficace.
Une solution peut alors se présenter sous la forme d’un nouveau parti inconnu ou quasiment inconnu, qui va trouver sa légitimité dans des positions nouvelles pouvant être extrémistes ou pas.
Ce type de situation n’est pas rare dans notre Europe « proportionnaliste ». Nous allons développer, rapidement certes, les mécanismes méconnus qui agissent au sein des démocraties. C’est dans ce contexte que les systèmes électoraux doivent être conçus agissant parmi des êtres humains pensant et réagissant, et non en tant que simples chiffres.
Le premier terme qu’il faut retenir est : « la structure d’influence électorale ». Cette « structure » est de nature différente selon le système électoral utilisé, car son importance apparaît clairement dans un système électoral proportionnel.
Prenons le cas des Pays scandinaves : Suède, Norvège et Danemark
Ces 3 pays ont un Parti Socialiste très impliqué dans le syndicalisme ouvrier. Victor Alexis Pestoff a été le premier à effectuer le lien. Sa recherche montre que ce lien allait assez loin auprès de l’électeur. Les pamphlets du Parti Socialiste défilaient sans difficulté dans les ateliers, alors que les distributeurs des autres partis restaient à la porte de l’usine. Le parti lié au syndicalisme bénéficiait d’un esprit de camaraderie, qui n’avait rien de coercitif, étant donné que le vote est libre. Mais, ce lien entre travailleurs de tâches comparables était déterminant. Tous les membres d’un atelier n’allaient pas voter d’une façon semblable, mais ceux qui voteraient différemment n’en parleraient guère.
Le vote pour le Parti Socialiste, dans le temps, au niveau national est bien supérieur à celui des autres partis de petite taille, ce qui leur permet, à certains moments, de former un gouvernement de coalition, ou même un gouvernement minoritaire. Les détails de ces fonctionnements se trouvent dans deux livres.
Les références :
« Les système électoral et son effet sur la représentation parlementaire: Le cas Européen. » Bernard Owen, LGDJ 2002.

« Proportional Western Europe: The Failure of Governance. », Bernard Owen, Maria Rodriguez-McKey, Palgrave MacMillan, 2013.

Après la guerre, le phénomène de l’influence électorale est inconnu, et de ce fait, a faussé l’appréciation des diplomates des Etats Unis. Cela apparaît dans leur correspondance avec le State Department. Il s’agit de la signification qu’avait le vote pour les partis communistes français et italien. A partir de 1945, le vote pour le Parti Communiste a rapidement baissé en dehors des 2 pays (France et Italie) où ce parti s’était emparé de la principale confédération syndicale : la C.G.T. et la C.G.I.L.
Les diplomates des Etats-Unis ignoraient l’effet des structures d’influence électorale. Il faut noter que cette question n’avait guère été étudiée.
De nos jours, les mêmes erreurs d’appréciation sont toujours présentes. L’Egypte est un cas particulièrement tragique de cette méconnaissance de l’effet de structure d’influence électorale. Il s’agit de l’influence des Frères Musulmans, qui avaient été réduits à œuvrer dans le domaine social, et dont la gestion financière était remarquable. Cette position, à l’écart de la politique, mais connue de toute la population, leur apportait une place prépondérante en politique. Les Frères Musulmans remportent toutes les élections : législatives, parlementaires, constitutionnelles. Ils ont naturellement remporté l’élection présidentielle, mais de peu, car elles se tenaient avec un système majoritaire moins sensible aux structures d’influence.
L’Egypte est un exemple malheureux, car cela ne fait aucun doute que les internationaux n’étaient pas à la hauteur.
Il existe une autre structure : la structure d’accueil pour le vote contre.
Prenons l’exemple de la République de Weimar où le Parti Nazi recueillait 2,6 % des suffrages aux élections législatives de 1928, avec une montée spectaculaire à 18 %, en 1930, après la grande crise économique de 1929 et la chute du gouvernement de coalition comprenant 5 partis.
Cette structure d’accueil pour le vote contre s’est retrouvée en Autriche à l’occasion de l’impossibilité pour l’un des deux partis traditionnels de former un gouvernement. Cela a mené à l’ascension rapide du Parti Libéral devenu d’extrême droite sous l’impulsion de George Haider, ce qui a eu pour résultat d’atteindre, pour ce nouveau parti, le même niveau que le Parti Catholique de droite modérée. Ce dernier parti n’accepta pas de former une coalition avec le parti socialiste. Une entente fut trouvée entre le Parti de droite modéré et celui d’extrême droite. L’Autriche se trouva avec une coalition de deux partis de droite. L’Europe entière se retourna contre l’Autriche. Certains membres de la Commission Européenne refusèrent de serrer la main des représentants de l’Autriche. Ils ont eu tord, car étant au gouvernement, le Parti d’extrême droite perdait sa position de structure d’accueil pour le vote contre, et retrouva son niveau de 10 %, lors des prochaines élections.
Il apparaît que des notions techniques sont de la première importance dans le système des partis d’un pays, ce qui modifie l’approche que devraient avoir les chercheurs en science politique. L’idéologie est de moindre importance, et doit se situer parmi un ensemble de données sur lesquelles nous travaillons.

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