DU TAC AU TAC

Bernard Owen, Maria Rodriguez-McKey
CECE – Centre d’Etudes Comparatives des Elections

En décembre 1957, le Conseil des ministres de l’OTAN prit la décision d’installer des fusées américaines à moyenne portée,dont les premières seraient installées dans les pays proches de l’Union Soviétique.
Rappelons qu’après le succès du Spoutnik, en janvier 1957, Eisenhower décida d’établir un commandement pour le soutien nucléaire. Dulles, dans son discours de décembre 1957 réitère l’intention d’installer des fusées de l’OTAN pour renforcer les capacités dissuasives. Le Premier Ministre Turc accepte. Les officiers Turcs seraient envoyés aux Etats Unis pour être formés sur l’utilisation de ces fusées. Négociations secrètes jusqu’en 1959 (art. New York Times – octobre 1959). Les négociations ont eu lieu près de Paris par le Général Lewis Noretad à partir de 1957.
Kennedy est élu en novembre 1960. Il souhaitait conclure des accords de désarmement nucléaire avec les Russes : « il serait vain et coûteux d’agir autrement ».
Conseil de l’OTAN de mars 1962 : « avoir des forces à chaque niveau » :
force conventionnelle
armes nucléaires tactiques et stratégiques
armes nucléaires de longue portée
Tension à partir de 1962
Avec la crise cubaine, les Etats Unis s’aperçoivent qu’un dialogue continu avec les Soviétiques était essentiel (gérer l’ « arms control »). Lors des négociations entre Kennedy et Khrouchtchev, les Turcs ne furent pas consultés quant au retrait des fusées vieillissantes « Jupiter ».
Castro prend le pouvoir en 1959.
Juin 1960, rumeurs d’une intervention des Etats Unis à Cuba. Les Russes soutiennent Castro et lui livrent des armes.
17 avril 1961 – débarquement de 1 400 hommes dans la Baie des Cochons. Il s’agissait d’exilés Cubains entraînés par la CIA au Guatemala.
En mai 1962, Khrouchtchev apprend que les fusées Jupiter basées en Turquie en 1957 étaient presque opérationnelles. Il dit : « Les Etats Unis nous avaient entourés de bases militaires et de fusées. Il fallait établir une force dissuasive réelle, concrète et efficace, ce que représentent les installations de fusées à Cuba.
Le 16 octobre 1962, Khrouchtchev, devant l’Ambassadeur Américain, fait part de son étonnement de la réaction de son pays quant à la présence de missiles à Cuba, car les Etats Unis n’ont-ils pas fait de même en Turquie, dont les frontières sont communes avec la Russie au niveau de l’Adjarie et l’Arménie. Cette question de réciprocité avait été évoquée par le sous-secrétaire d’état : C. Bowles, dès 1961, pour cette installation décidée par Eisenhower. Il s’agissait probablement d’une réponse à l’attitude de la Russie sur Berlin, et Kennedy n’avait pas freiné le projet. Les commentateurs évoquent que ces fusées installées en Turquie étaient obsolètes. Ce qui était vrai, mais l’on passe sous silence que, dès 1959, une compagnie de militaires Turcs se trouvait à l’école de l’Arsenal de Redstone, où l’on enseignait l’électronique et la mécanique de la nouvelle fusée Hercules qui pouvait avoir une tête nucléaire et dont la présence en RFA était discrètement prévue dans le cadre de l’armée Belge et Française.
Les missiles Hercules entrèrent en service le 30 juin 1958, et la mise en place des troupes alliées eut lieu à l’Arsenal de Redstone dès le mois de juillet, où la formation technique se pratiquait, puis six mois plus tard à Fort Bliss. Ce missile était sol air, mais aussi sol – sol, avec une altitude de croisière de 46.000 mètres, une portée de 140 kilomètres. Ses ogives pouvaient posséder des explosifs à fragmentation ou nucléaire.
Certes, les tensions Est – Ouest n’étaient pas simples. Berlin Ouest, qui était une enclave de 130 kilomètres à l’intérieur de la RDA, avait, dans un premier temps, à l’époque de Staline, donné lieu à un isolement forcé en 1948. Le pont aérien des Américains s’était transformé en victoire psychologique pour les Etats Unis. Nikita Khrouchtchev déclarait que la présence des troupes alliées dans Berlin Ouest devait cesser. Il apparaît que cette menace était destinée à faire admettre la reconnaissance de la RDA en tant qu’Etat. Il semblerait que Moscou craignit (avec raison) que Washington partage les effets de sa force nucléaire avec l’Allemagne de l’Ouest, ce qui était le cas par alliés interposés.
« Ce qu’il faut résoudre se situe non seulement à Cuba, mais aussi à Berlin. Or, Berlin est d’une grande importance pour l’Europe, et nous reconnaissons la grande importance pour nous de nos alliés. De toute façon, il nous faut agir, car même dans le cas contraire, la situation de Berlin sera toujours présente » (discussion entre J.F. Kennedy et Macmillan le 19 octobre 1962).
Pourtant, dès le 18 octobre 1962, l’on envisage la possibilité d’un échange entre la Turquie et Cuba. La deuxième lettre de Khrouchtchev, le 27 octobre, proposa clairement un marché impliquant la Turquie.
Les représentants russes aux Nations Unies avaient présenté un retrait réciproque des fusées de Cuba et de Turquie. Walter Lippman (journaliste) laissait entendre que les Américains pourraient envisager de négocier un échange de fusées – Cuba contre Turquie. Le Conseiller de Presse ne l’avait pas contredit.
Les Américains étaient liés par l’opinion que pourrait avoir l’OTAN et la Turquie. Diverses propositions eurent lieu.
Le 27 octobre 1962, après de longues discussions avec EXCOMM (Commission de crise internationale), Kennedy opta pour le retrait des missiles américains de Turquie, néanmoins il fallait trouver un bon scénario, car la Turquie pouvait s’opposer à un accord Etats Unis Union Soviétique. Les Etats Unis ne peuvent pas mais la Turquie le peut (réunion du 27 octobre 1962 dans l’après midi). Les conversations donnent l’image du désordre, d’incohérence, d’improvisation et de spontanéité. Les débats sont succinctement abordés, puis abandonnés, et finalement longuement repris. Les questions essentielles sont difficiles à résoudre, donc l’on se rabat sur l’anodin. L’enregistrement des débats indique que Kennedy savait trancher et choisissait les propositions les plus modérées.
Lettre adressée à Khrouchtchev le jour même :
• les Soviétiques accepteraient de retirer leurs armes de Cuba sous surveillance des Nations Unies et mettraient fin à leurs livraisons d’armes.
• Dans ce cas …., les Etats Unis accepteraient de mettre fin au blocus de Cuba et de donner aux soviétiques les garanties nécessaires pour ne pas envahir Cuba.
En fin de lettre, sans parler explicitement des fusées en Turquie, on évoque qu’une telle solution mettra fin aux tensions dans le monde et permettra d’avancer sur les autres sujets concernant le désarmement. Il est ajouté : « si votre lettre confirmait votre disposition à envisager le désarmement, nous accepterions d’évaluer vos propositions avec nos alliés ».
Le soir même, Robert Kennedy rencontre l’Ambassadeur russe à Washington D.C.: Dobrynin, afin de s’entendre sur leur accord secret. « nous ne pouvons faire une entente sur les fusées sous la menace. La décision du retrait devrait être prise par l’OTAN ». Cependant, depuis très longtemps le Président avait envisagé une telle possibilité. Il ressort des documents ouverts au public que la concession sur les missiles n’était pas implicite mais bien expressément formulée lors de l’entretien. En fait, la Turquie n’avait été ni consultée ni informée.
Références :
Georges S. Harris – Troubled Alliance
Jean Yves Haine :
la revue n° 36 – cultures et conflits
Kennedy – Khrouchtchev et les missiles de Cuba
Oxford Companion to U.S. Military History :
Berlin Crisis
Deuxième moitié du XXème siècle :
discours de Kennedy, du gouvernement soviétique à partir du 4 septembre 1962 – extraits des « souvenirs de Khrouchtchev » 1983
Fred Kaplan :slate.fr/story/63317

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