Égypte : idéalisme et réalité

Bernard William Owen

Il est impossible, aujourd’hui, d’aborder la situation en Égypte la tête froide. La façon dont les évènements se sont déroulés dans le cadre d’institutions que l’on voulait juridico-politiques est ahurissante.
Certaines élections sont annulées, des assemblées dissoutes, des manœuvres surprenantes apparaissent entre la justice et certains organismes chargés de mener à la démocratie. En réalité, chacun accomplit son devoir, son attitude agressive ou passive étant dictée par les circonstances.
Nous ne souhaitons pas et sommes incapables de mener à bien des considérations générales sur les institutions telles qu’elles auraient pu se présenter dans la situation révolutionnaire de l’Égypte. En revanche, il est possible de porter en avant deux éléments de techniques électorales de la plus grande importance, dont on n’a pas tenu compte.
1) L’existence de la Confrérie des Frères Musulmans
La première notion méconnue ou totalement mise de côté, s’intitule « structure d’influence électorale ». Celle-ci agit dans le cadre de tout système électoral, mais surtout dans le cas de scrutin de liste proportionnel. Développons rapidement la nature de cette « structure » : tout parti qui repose sur une organisation avec de nombreuses ramifications sociales bien intégrées au sein d’une population jouit d’un avantage considérable ou déterminant. Il peut s’agir d’un mouvement religieux, d’un syndicat. Ces structures peuvent soit contrôler un parti ou être sous l’obédience d’un parti.
Sous l’ancien régime, les Frères Musulmans étaient tolérés en tant qu’entité religieuse et avaient compensé leur mise à l’écart de la politique par une action sociale bien organisée, allant des supermarchés au système bancaire. Les banques réservaient une part de leurs bénéfices à la charité.
Adopter une loi électorale dont les deux tiers des membres du parlement étaient élus au scrutin de liste proportionnel ne pouvait qu’avantager considérablement non seulement les Frères Musulmans mais aussi les autres formations religieuses islamiques : salafistes, Al-Wasat, le Parti Islamiste du Travail. L’ensemble des partis islamistes obtient 69 % des suffrages et 69,7 % des sièges de la première Chambre, l’Assemblée du Peuple.
Un autre élément qui jouait contre les réseaux de l’ancien parti (le N.P.D) maintenant dissout était que la limitation du nombre de circonscrip-tions majoritaires binominales agrandissait considérablement la taille de ces circonscrip-tions, tendant vers une opposition anarchique aux partis islamistes, qui représentaient 30 % des suffrages et 24 % des sièges (le Parti Libéral Wafd 9,2 % des suffrages, le Bloc égyptien 8,9 % des suffrages…)
2) Recherche d’un certain équilibre entre les deux principales forces politiques
Quel que soit le système électoral adopté, il était difficile de vaincre les partis islamistes bien intégrés sur une large partie du territoire. En revanche, un scrutin majoritaire binominal à un tour ainsi que la non-dissolution du N.P.D. (avril 2011) auraient apporté un certain équilibre entre les islamistes, ainsi que les chrétiens, et les laïcs anciens et nouveaux.
Certes, les mouvements de rue étaient contre, mais les personnes qui prônent la liberté et la démocratie ignorent que cette démocratie a besoin de certaines règles, et que l’idéalisme ne doit pas empiéter sur ces règles. Dans un premier temps, il ne s’agit pas que les Chambres et les commissions représentent la diversité égyptienne, ainsi qu’il a été dit. Dans un deuxième temps, il est souhaitable que les partis représentent la synthèse de cette diversité, et le scrutin majoritaire est la meilleure façon de l’atteindre.
L’une des élections (au scrutin majoritaire) a représenté un certain équilibre entre les deux grandes tendances. Il s’agit des deux tours de l’élection présidentielle, qui a représenté une forte participation pour l’Égypte : 52 % (presque autant que celle pour l’Assemblée du Peuple).
13 candidats se présentent au premier tour :
6 candidats dépassent 1 % des suffrages :
• Muhammad SALIM 1,01 %
• Amr MOUSSA (ancien ministre) 11,1 %
(ancien secrétaire général de la Ligue Arabe)
• Abd ALMUM (soutenu par parti Nür et Wasat 17,5 %
• Hamdin SABAHI (Nasserien) 20,7 %
• Ahmed CHAFIQ (ancien ministre et général) 23,7 %
• Mohammed MORSI (Frères Musulmans) 24,8 %
Les deux premiers candidats sont présents au deuxième tour :
• MORSI 51, 7 % Frères Musulmans.
• CHAFIQ 48,3 % ancien ministre et général.
L’élection présidentielle s’est déroulée les 23 et 24 mai 2012. Le résultat du deuxième tour est annoncé le 18 juin 2012, alors que cette élection présidentielle s’est déroulée en pleine bataille juridique, politique, dissolution, et quasi vide juridique.
Il ne faut condamner ni les uns ni les autres victimes de la légèreté ou de l’incompétence de conseillers improvisés. Encore aurait-il fallu que ces institutions soient adaptées à ce grand pays et qu’elles ne se limitent pas à déplacer l’arène des confrontations.
(Informations obtenues à partir de : EMA n°10 (2013) ; « Les élections de la révolution (2011-2012) dans la rubrique Egypte/monde arabe et auteur Clement Steuer)

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