Emmanuel Macron dévoile une stratégie peu consistante pour les quartiers défavorisés

French President Emmanuel Macron gestures as he speaks during the presentation of the French government’s battle plan for the country’s most deprived areas, on May 22, 2018 in Paris. / AFP / POOL / LUDOVIC MARIN

22 MAI 2018 PAR MANUEL JARDINAUD

Le 22 mai, lors d’une intervention tenant plus du stand-up que du discours, le président de la République s’est enfin exprimé sur sa politique en direction des quartiers prioritaires. Bilan : quelques initiatives nouvelles, beaucoup de recyclage et un appel à la responsabilité.

La forme utilisée intéresse le fond. Car Emmanuel Macron a d’emblée voulu poser le cadre de son intervention : « Nous nous devons d’inventer une méthode, un rythme. Il faut s’engager sur une philosophie. » Et non pas « annoncer un plan ville, un plan banlieue, car cette stratégie est aussi âgée que moi », a-t-il déclaré, mettant les rieurs de son côté. Il s’agissait donc pour le président de dévoiler sa plateforme programmatique et l’agenda qui va avec, comme le ferait un candidat, plutôt que de divulguer une série de mesures cohérentes et solidaires les unes des autres, tel qu’aurait pu le faire le porteur d’une politique ciblée.

En toute fin de discours, il a donc donné rendez-vous tous les deux mois aux différents interlocuteurs intéressés pour faire le point sur ce qui sera mis en place durant trois ans. De quoi abreuver chacun d’informations et de bilans d’étape jusqu’à la prochaine élection présidentielle.

D’ailleurs, Emmanuel Macron, comme l’ensemble de ses soutiens au sein de La République en marche, prend grand soin de préciser que sa stratégie ne concerne pas que les quartiers les plus fragiles socialement, mais aussi les zones rurales pour que « chacun puisse aller vers ce à quoi il aspire ». Une formule reprise sous le mot « émancipation », qui fait passer l’individu avant le collectif et qui, à travers l’addition des différentes mesures envisagées, individualise la réponse au détriment de la solidarité territoriale. À ce titre, la mise en avant de la réforme de la formation professionnelle, dite projet de loi « Pour choisir son avenir professionnel », en débat à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale dès le 23 mai, en est le meilleur exemple avec l’instauration d’un budget individuel à travers le compte personnel de formation.

Le locataire de l’Élysée ne veut donc pas d’un énième plan banlieue, stigmatisant une partie des Français à ses yeux. « Pas de politique de différenciation, mais une politique de mêmes droits pour tous, et de droits réels », a-t-il clamé. Un souci de non-stigmatisation qu’il n’a pourtant pas respecté longtemps. De fait, il a rapidement enchaîné son propos sur les mesures, du moins les pistes, pour affirmer cette équité républicaine qu’il souhaite refonder, pour que ces territoires puissent « retrouver [leur] dignité dans la République ». De quoi a-t-il parlé en premier ? De sécurité, adressant un message clair à l’électorat de droite et, dans le même temps, s’enfonçant dans les clichés qu’il souhaitait pourtant dénoncer.

Quartiers prioritaires et terrorisme

Première priorité selon le président : la justice et la police, selon la vieille et douteuse antienne affirmant que la sécurité est le premier des droits et la première des libertés. S’il a mis en avant l’instauration de la police de sécurité du quotidien, dont le déploiement dans soixante quartiers prioritaires va se poursuivre d’ici à 2020, il a vite enchaîné sur la mise en place prochaine d’un protocole sur le « partenariat entre maires et préfets dans le cadre des GED [groupe départementaux d’évaluation – ndlr] dans la lutte contre le terrorisme », citant le besoin des municipalités d’en savoir plus sur les fichés S, en particulier les plus surveillés d’entre eux par le renseignement. L’amalgame entre quartiers défavorisés et terrorisme islamiste est donc mis en avant dès le début du discours.

Mieux, rappelant que l’« on a perdu la bataille des trafics », Emmanuel Macron souhaite donner plus de pouvoirs aux polices municipales, sans préciser lesquels, et construire « une société de la vigilance » car « quand on refuse de voir, de fait, on devient complice »« Pas une société de la délation, entendons-nous bien », a-t-il jugé bon de préciser. Un discours, sous couvert de bienveillance pour les populations concernées, qui flirte avec celui de la droite la plus dure et décomplexée.

Pour le président de la République, il fallait donc en passer par là avant de parler logement, emploi et éducation. Comme s’il se faisait obligation de rassurer son électorat de droite, pour s’autoriser à s’adresser à celui plus à gauche. Lequel ressortira néanmoins, une heure plus tard et après avoir digéré le discours, avec un goût amer.

S’agissant du volet plus social, Emmanuel Macron a dit « Banco ! » au pacte de Dijon, un accord signé le 6 avril 2018 entre métropoles, agglos et grandes villes s’engageant en faveur des quartiers les plus défavorisés et demandant certaines contreparties à l’État : garantir la stabilité des dispositifs qui concourent à l’insertion économique, à la gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences (GPEC), à la formation initiale et continue des personnes les plus fragiles ; initier et mettre en œuvre un grand plan national de lutte contre l’illettrisme et l’illectronisme ; simplifier et rénover l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru)…

Répondant à cet appel, le président de la République, qualifiant l’Anru d’« abîmée », s’est engagé d’ici à fin juillet à définir de nouvelles priorités et à prendre des engagements budgétaires. Il a lui-même reconnu avoir participé, lors de la loi de finances de 2019, à la baisse du financement de l’institution. Pour compléter cette politique de la ville new look, il a lancé l’idée de l’initiative « Action cœur de quartier » sur le modèle de la plateforme « Action cœur de ville », destinée à fournir outils mobilisables et informations indispensables aux élus et acteurs économiques pour redynamiser les centres des petites et moyennes communes. Point de budget spécifique, juste un site internet qui permettra de mobiliser, avec la Caisse des dépôts notamment, l’ensemble des aides nécessaires à l’éclosion de programmes locaux.

Concernant l’école, l’hôte de l’Élysée s’est contenté de rappeler la politique développée par Jean-Michel Blanquer, au ministère de l’éducation nationale, avec le dédoublement des classes de CP en zone REP +, puis REP, la prochaine scolarisation obligatoire des enfants dès 3 ans et, dans un autre registre, une aide financière pour la création de places en crèche.

Il a voulu créer l’événement en annonçant la mise en place d’une bourse aux stages pour 30 000 élèves de troisième dès le mois de septembre. Ces stages étant, selon lui, « devenus une obsession » pour les collégiens des quartiers prioritaires, sans réseau professionnel. C’est bien peu, au regard du manque de professeurs et de moyens de certains établissements dans les territoires les plus fragiles. Ainsi, un rapport parlementaire, divulgué par Le Monde et qui doit être rendu public à la fin du mois de mai, dénonce « la faillite de l’État »et « la République en échec » en Seine-Saint-Denis, département laissé à l’abandon s’il en est. Exemple criant : « Le moins bien doté des établissements scolaires parisiens reste mieux doté que le plus doté des établissements de la Seine-Saint-Denis », avance Benjamin Moignard, sociologue interrogé pour ce rapport. Une réalité sur laquelle Emmanuel Macron est resté muet.

Les services publics absents des annonces

Plus généralement, à aucun moment durant toute l’intervention du président il ne fut question des services publics – hors police et un peu justice. Le président a même balayé dès le début de son intervention cette problématique. Pour l’emploi ? Rien sur Pôle emploi par exemple, parfois absent de certains quartiers, mais tout sur la nécessité que les entreprises soient plus responsables. Sur la santé ? Certes, la création de maisons de santé a été évoquée, mais rien n’a été dit sur le délabrement des hôpitaux dans ces zones. Sur l’égalité femmes-hommes ? La loi Schiappa a voté le délit de harcèlement de rue, rappelle Emmanuel Macron, qui oublie d’insister sur la précarité professionnelle et sociale des femmes dans ces quartiers.

Car l’État ne doit plus être investisseur, il doit être « facilitateur » et « évaluateur », selon les mots du président. Pour « tordre le cou à la stigmatisation », il a donc décidé d’inviter les 120 plus grandes entreprises françaises à l’Élysée. Il veut leur demander de faire plus pour les stages et le financement des centres d’apprentis, afin de montrer « aux esprits chagrins » qu’il y a une contrepartie à aider les entreprises, que « le en même temps existe ». Et pour enfoncer le clou, Emmanuel Macron va demander au ministère du travail de mettre en place, sur les trois prochaines années, un testing sur les discriminations dans ces entreprises. Pas de quotas, pas d’obligations (à part respecter la loi), mais un vibrant appel à la responsabilité avec la prochaine signature d’accords et de chartes, dont les principes n’ont même pas été dévoilés.

Alors que le discours s’achève, que reste-t-il du rapport Borloo ? Pas grand-chose, car il est déjà jugé trop coûteux par les conseillers de l’Élysée. Il en subsiste néanmoins deux éléments résiduels : d’abord une instance « d’équité territoriale », peut-être sous l’égide du Parlement, pour rééquilibrer les projets et les dotations selon les territoires. Peu de précisions de la part du président à ce stade, mais il n’évoque pas de péréquation, juste une mise en regard des projets et la possibilité d’arbitrer pour tel ou tel selon son efficacité. L’ancien ministre de la Ville, lui, demandait la mise en place d’une véritable cour, de type administratif, pour juger ceux qui ne respecteraient pas leurs engagements. Ce 22 mai, on en est bien loin.

Quartiers populaires : Jean-Louis Borloo plaide pour une réconciliation nationale. © Mediapart

Emmanuel Macron reprend aussi à son compte le principe d’une fondation, chère à Jean-Louis Borloo, pour « permettre de mobiliser des financements publics et privés » et de mettre à contribution la Caisse des dépôts et consignations. Elle pourra être « l’opérateur du rééquilibrage d’équipements des territoires ». À ce stade, la dotation financière, nerf de la guerre contre le désespoir social, n’est pas du tout évoquée.

Comme pour la plupart des points évoqués, Emmanuel Macron a donné rendez-vous en juillet pour son premier point d’étape, sous l’égide du conseil présidentiel des villes tout juste mis en place. Les applaudissements ont été nourris, alors qu’il finissait l’éloge de sa propre méthode. Chacun aura pu y picorer sa propre demande, son propre besoin, comme durant la campagne électorale. Comme autant de grains de poudre de perlimpinpin à picorer.

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