Emmanuel Macron ou la verticale du pouvoir

29 AVRIL 2018 PAR ELLEN SALVI 

MEDIAPART

Convaincu depuis longtemps qu’il manque un roi à la France, Emmanuel Macron pousse à son paroxysme la logique de la monarchie républicaine, en tirant tous les leviers que la Ve République lui confère. Sans cacher une certaine autosatisfaction, le chef de l’État dit « assumer totalement la “verticalité” du pouvoir », quitte à renier la culture du débat prônée durant la présidentielle.

Il y en aura eu pour tous les goûts. Après le « 13 heures » de Jean-Pierre Pernaut, suivi de l’entretien mené par Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron poursuit l’explication de texte de sa première année de présidence dans les colonnes de la prestigieuse Nouvelle revue française (NRF). Trois formats, trois styles, mais une seule conception du pouvoir, déclinée à l’envi et sur tous les tons par un chef de l’État qui en « assume totalement la “verticalité” » et ne cache pas une certaine autosatisfaction.

« En réalité, je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque », confie à la revue des éditions Gallimard celui qui, très tôt, s’est senti « porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ». Un an après son élection, Emmanuel Macron cherche désespérément à écrire son histoire. Désespérément, au sens acharné du terme. Il veut compter, imprimer une marque, être perçu comme un grand président ou à tout le moins, comme celui qui aura réussi à redorer une fonction que ses prédécesseurs ont, chacun à leur façon, contribué à dénaturer.

Sa communication sur papier glacén’est faite que pour cela : montrer au reste du monde la chance qu’ont les Français d’avoir un tel chef de l’État. À l’étranger, les discours de self-made man, prononcés en bras de chemise et micro à la main, comme au temps de sa campagne présidentielle, impressionnent encore certains. « Regardant Emmanuel Macron l’autre jour, parler “on” et sans notes à un groupe de journalistes, concluant trois jours de lune de miel avec le président Trump, la pensée qui venait à l’esprit était : le monde doit à la France un grand moment », s’est par exemple enthousiasmé l’éditorialiste du New York TimesRoger Cohen.

En France, les choses sont bien plus délicates. Et les beaux discours ne suffisent plus à occulter la dureté des politiques mises en place. Face à la contestation, le président de la République ne cesse de répéter qu’il applique le programme pour lequel il a été élu, semblant par moments oublier les circonstances exceptionnelles de son élection face au Front national. « Je fais ce que j’ai dit », argue-t-il souvent, avant d’ajouter, là encore pour mieux se différencier de ses prédécesseurs, que « ça fait peut-être longtemps que ce n’était pas arrivé ». Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron n’avait pas dit grand-chose durant sa campagne. Certes, il avait fixé ce qu’il appelle « un cap » et tracé les grandes lignes de son programme. Mais ce dernier ne contenait en vérité que très peu de détails, ce qui offre beaucoup de champ à ceux qui le mettent aujourd’hui en œuvre.

Sur le fond, les « transformations » lancées au cours des premiers mois du quinquennat révèlent une politique classique de réformes néolibérales, laquelle penche invariablement à droite, dans un mouvement qui a remisé aux oubliettes le « en même temps » de la campagne présidentielle. Sur la forme, le chef de l’État pousse à son paroxysme la logique de la monarchie républicaine, en tirant tous les leviers que la Ve République lui confère. Sa méthode, qui se joue des élus, des corps intermédiaires et de tous ceux qui se plairaient selon lui à « bloquer » la France, consiste à n’en faire qu’à sa tête.

Qu’importe si d’aucuns se fâchent et s’échinent à comprendre le pourquoi du comment. C’est lui le chef, c’est lui qui a été démocratiquement élu, c’est donc lui et lui seul qui décide. « J’assume les choix qui sont faits, et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision », affirme-t-il dans la NRF. Avant de poursuivre, un peu plus loin : « L’enjeu, c’est de retrouver la possibilité de construire, en assumant la part parfois univoque, unilatérale de toute décision. » Dans son cas précis et au regard de la façon dont les différentes négociations sont engagées depuis plusieurs mois, le « parfois »était peut-être de trop.

Le président de la République en est convaincu depuis longtemps : il manque un roi à la France. « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même, confiait-il à Le 1 Hebdo, dès juillet 2015. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. » C’est donc en toute logique qu’il a décidé d’en revêtir le costume, quitte à éclipser tous ceux qui l’entourent, à commencer par son premier ministre et l’ensemble des membres de son gouvernement.

La verticalité comme exercice du pouvoir. Nous sommes loin, très loin, de ce qu’un ancien inspecteur des finances, devenu banquier d’affaires, théorisait en 2011 dans la revue Esprit« Le théâtre de la décision ne peut être l’énoncé d’un programme électoral qui sera ensuite débattu − de manière accessoire et pré-écrite − pour être appliqué verticalement, estimait-il à l’époque. L’action politique est continue et le débat participe de l’action. C’est la double vertu du parlementarisme et de la démocratie sociale que notre République a encore trop souvent tendance à négliger. »

Sept ans plus tard, Emmanuel Macron a visiblement changé d’avis. Même s’il continue de revendiquer « l’horizontalité de l’action politique », cette dernière se heurte à l’épreuve des faits. La plupart des députés de la majorité, pour beaucoup élus sur le seul nom de leur champion, continuent d’avoir pour lui les yeux de Chimène et votent tous les textes gouvernementaux, sans vraiment parvenir à les faire évoluer. L’équilibre des pouvoirs ne devrait guère s’arranger avec le projet de loi institutionnel, dont certaines dispositions – encadrement du droit d’amendement, maîtrise de l’ordre du jour, raccourcissement des navettes… – accroissent davantage encore la domination de l’exécutif sur le législatif.

Les débats ne se font guère plus avec les acteurs de terrain. Les syndicats et responsables associatifs, appelés à participer aux consultations, sortent généralement des réunions avec la désagréable sensation de ne pas avoir été entendus. Le président de la République, qui se targue d’aller « au contact, les yeux dans les yeux », continue de vouloir éduquer tout le monde à ses schémas de pensée, en faisant de la « pédagogie ». Quand il n’y parvient pas, il finit invariablement par se montrer arrogant« Je vous demande d’accepter le changement, ne prenez pas tout le monde en otage », lançait-il à un cheminot en colère, le 18 avril« Pardon de vous le dire, mais vous dites des bêtises », affirmait-il à une aide-soignante, quelques jours plus tôt.

Emmanuel Macron est persuadé d’avoir raison sur tous les sujets, tout le temps. Et paraît ne jamais douter. Quiconque ose le contredire est immédiatement renvoyé dans les cordes, avant de se voir exclu du cercle fermé des gens raisonnables. Un cercle peuplé de technos, agrégés autour de la figure d’un seul homme, qui accentue comme jamais l’une des faiblesses de la démocratie en général, et de la Ve République en particulier : l’hypercentralisation du pouvoir. Cette dernière est d’autant plus assumée par le chef de l’État que son élection ne procède pas du jeu classique des partis traditionnels et reste vécue par le principal intéressé comme une victoire individuelle. Or, on le sait, le fractionnement du pouvoir est la plus sûre manière d’en empêcher l’abus.

 

 

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