Internet et démocratie

Jean BAECHLER, Membre de l’Institut

Convenons d’entendre par ‘démocratie’ un régime politique ou mode des relations de pouvoir entre acteurs individuels et collectifs composant une politie. Le principe fondateur du régime est l’enracinement du pouvoir dans ceux qui obéissent, et qui le font, parce qu’ils estiment maximiser ainsi les chances de réussite de leur entreprise commune. Il en résulte que, en démocratie, tout pouvoir est délégué par les obéissants à des compétents présumés tels par eux, à titre circonscrit, provisoire, réversible, et au service d’entreprises collectives. Ce principe et ses corollaires valent aussi bien dans les groupes privés, poursuivant collectivement des intérêts particuliers, que pour la politie, entendue comme un groupe de pacification tendancielle vers l’intérieur et de guerre virtuelle vers l’extérieur. Dans ce cadre, la démocratie est un régime du pouvoir au service du bien commun, de la paix, de la justice, de la prospérité, de la sécurité, un régime caractérisé par le principe infrangible que toute position publique de pouvoir ne peut être occupée que par des délégués directs ou indirects des citoyens.

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De son côté, Internet est une mise au point technique, se présentant comme un réseau de communication à coûts sinon nuls du moins négligeables à l’occasion de chacune de ses mises en oeuvre par un usager individuel ou collectif. Chaque acteur du réseau peut être à la fois et alternativement émetteur, transmetteur et récepteur d’informations presque gratuites. Le réseau ignore les partages politiques, ce qui le rend de nature et de lui-même planétaire. Il est, enfin, susceptible de se résoudre en une quasi infinité de sous-réseaux indéfiniment modulables en extension.

La mise en correspondance de ces deux produits de l’ingéniosité humaine, l’un politique et l’autre technique, excite l’imagination et suscite des projets de perfectionnement de la démocratie. En concentrant l’attention sur une technique de choix des délégués politiques appelée ‘élection’, on met en évidence une banalité, une illusion et une innovation plausible ayant rapport à la territorialité politique.

Une banalité

Dans une démocratie fidèle à son concept, une élection reçoit une définition précise en trois points. Elle est d’abord une compétition entre au moins deux projets de réalisation du bien commun. Celui-ci échappe à la compétition, car c’est la fin que se proposent tous les acteurs du jeu. Aussi bien, une condition première du jeu démocratique exige que la plupart des acteurs tombent d’accord sur la définition du bien commun. La conséquence décisive en est que, quel que soit le vainqueur de la compétition électorale, aucune subversion n’est à craindre. C’est pourquoi l’on peut plaider que, pour juger de l’état d’une démocratie, du moins à l’âge moderne, il faut s’attacher à l’opposition. Celle-ci doit être partie prenante au même jeu et se trouver dans un état de consistance suffisante pour pouvoir l’emporter. La compétition ne porte ni sur le régime politique ni sur la fin du politique, mais sur les moyens à mettre en oeuvre pour porter tant le régime que la fin à un degré supérieur de perfection. Elle porte sur les stratégies. D’où le deuxième point de la définition. Les promoteurs des projets, confiants en la valeur de ceux-ci et en leurs compétences pour les réaliser, se portent candidats aux positions de pouvoir exigées pour la mise en oeuvre du programme. Ils doivent réussir à persuader les électeurs sur les deux prétentions avancées, tant la valeur des projets que leurs compétences. D’où le troisième point.

Les candidatures sont portées devant les citoyens. Sur quoi précisément les citoyens-électeurs ont-ils à se prononcer ? On serait tenté d’avancer qu’ils ont à juger de la validité des projets et de la réalité des compétences. Sans doute, mais leur jugement ne peut être que très incertain. En effet, quant aux projets, de deux choses l’une. Ou bien tous les projets se ressemblent et le choix devient une fiction. Ou bien ils diffèrent grandement et doivent résulter en choix opérés par des segments différents de l’électorat, de telle sorte que le choix de chacun est décidé pour l’essentiel par le segment d’appartenance. Quant aux compétences, elles sont à peu près indécidables à l’avance, car la réalisation des projets concerne des avenirs incertains. Le seul élément plausible d’appréciation serait l’expérience vérifiée, mais il a l’inconvénient majeur de favoriser la reconduction des candidats et de prévenir le renouvellement du personnel politique. En fait, l’électeur doit se résoudre à se prononcer sur un seul point : « à qui déléguer le pouvoir dont je suis le détenteur naturel ? ». Comme la réponse ne peut pas être fondée en raison, le citoyen ne peut se confier qu’à des impressions et à des calculs, dont les plus solides portent sur les conséquences plausibles de son choix sur sa condition personnelle. Autrement dit, les contraintes de l’incertitude poussent les électeurs à substituer au bien commun leur intérêt particulier, qu’ils connaissent bien mieux. C’est une des raisons pour lesquelles le marché politique est inévitable même dans la démocratie la mieux conformée, un marché sur lequel sont échangés des appuis aux hommes politiques contre des faveurs aux intérêts particuliers. C’est une corruption du politique et de la démocratie, mais elle est inévitable et témoigne de l’imperfection des affaires humaines.

Quoi qu’il en soit, il importe de souligner que l’élection porte avant tout sur la délégation de pouvoir. Celle-ci ne saurait être décidée une fois pour toutes et devenir définitive, car ce serait contrevenir au principe fondateur de la démocratie. La délégation ne saurait être qu’à titre réversible, provisoire et circonscrit. C’est pourquoi les citoyens sont, en tant que sièges du pouvoir et sources de ses délégations, identiques et non pas égaux, comme le veut une tradition trompeuse. A = A signifie l’identité et se traduit par le principe du poids égal de chaque bulletin. Le principe est respecté et la démocratie effective, si tout citoyen peut user sans restriction ni tricherie de sa liberté de déléguer son pouvoir et si ses délégations ont des conséquences effectives sur la désignation des délégués. Mais les délégations ont pour objectif exclusif de rendre possible l’effectuation du bien commun, c’est-à-dire de permettre aux délégués d’y travailler efficacement. Aussi bien, un régime électoral ne doit pas être choisi selon le critère de la représentativité des délégués, mais sur celui de leur capacité à gérer effectivement la politie.

Sur quoi la toile pourrait-elle avoir quelque influence, positive ou négative ? On peut plaider qu’elle propose deux avantages majeurs avec ses deux premiers caractères. D’abord, chaque acteur du réseau est indifféremment émetteur, transmetteur et récepteur d’informations. Elles portent, en l’occurrence, sur les projets et les prétentions des candidats à la délégation et sur les hésitations des délégants à déléguer. Avec Internet, les informations ne circulent plus à sens unique, des candidats aux citoyens, mais dans tous les sens. Les électeurs peuvent poser des questions, faire des suggestions, énoncer des opinions, dont les candidats sont contraints de tenir compte, car celui qui négligerait de le faire se mettrait en position d’infériorité. Les candidats à la délégation sont obligés d’écouter, quoi qu’ils en aient, et les électeurs mis dans le cas d’être entendus. Il peut et doit en résulter une cacophonie assourdissante, mais de ce bruit doit et peut finalement résulter une appréciation plus solide de la qualité des projets et de la fiabilité des candidats. Objecter qu’il doit aussi en résulter une médiatisation accrue et un poids plus grand des capacités de séduction des candidats, ne vaut pas. En effet, la séduction est indispensable à l’homme politique, qui ne peut réussir dans ses entreprises au service du bien commun que s’il est suivi par le public, sans pouvoir produire des arguments incontestables, puisque ses actions n’ont de fruits éventuels que dans l’avenir. Il s’agit, en fait, de trouver des appuis qui ne peuvent s’appuyer eux-mêmes que sur des paris risqués.

Le deuxième caractère de la toile est son ignorance des frontières politiques. L’avantage potentiel est de soustraire les citoyens à l’enfermement dans leur politie d’appartenance. Comme, par ailleurs et pour des raisons plus profondes encore, l’humanité semble effectivement parvenue à l’unification de toutes ses histoires en une histoire désormais unique et commune, la nature ubiquitaire de l’information peut être tenue non seulement pour un bénéfice, mais pour une condition de l’efficacité politique. Il serait bon que les citoyens, en choisissant leurs délégués et, par leur truchement, des projets, soient au fait de ce qui se passe ailleurs et des conséquences réciproques pouvant résulter de ce qui se fait chez eux et chez les autres. La croissance et la consolidation d’une conscience transpolitique sont, sans aucun doute, soumis à une infinité d’obstacles, qui font qu’elle ne s’aurait progresser que très lentement et en se frayant une voie à travers les préjugés et les effets de mode. Mais, à l’échelle des décennies et dans le cadre européen, la transformation des perceptions est certaine sur une cinquantaine d’années. De ce point de vue, l’usage politique de la toile à des fins d’information du citoyen devrait accélérer les évolutions, même si, bien entendu, elle n’en a pas l’exclusivité.

Le troisième caractère d’Internet vient tempérer l’optimisme. En effet, des coûts de coalition à peu près nuls font courir un risque sinon nouveau du moins plus pressant. La toile facilite à l’extrême la coagulation d’opinions et d’intérêts en coalitions assez fortes pour peser sur les programmes et sur les délégations. On peut craindre des développements qui conduiraient les candidats à cesser de proposer quoi que ce soit, pour se transformer en scrutateurs de l’état des opinions et du poids des coalitions d’opinions. Les décideurs politiques ne décideraient plus rien, pour s’aligner sur le cocktail d’opinions et de coalitions qui leur paraîtrait représenter une majorité. Déjà les sondages d’opinion ont un rôle délétère sur les gens au pouvoir, car, pour la raison déjà indiquée, ils peuvent difficilement les ignorer, sous peine de compromettre leur capacité à agir efficacement. Avec Internet et la facilité qu’il offre à l’ouverture de forums et à l’organisation de plébiscites officieux, le risque grandit démesurément de pressions irrésistibles non seulement sur les candidats, mais encore sur l’exercice même du pouvoir. Le risque est double. D’une part, les coalitions spontanées et instantanées sont condamnées à perdre de vue le bien commun et à se mettre au service d’intérêts particuliers et de divagations idéologiques. De l’autre, elles peuvent paralyser l’exercice du pouvoir ou le rendre erratique. Le risque est assuré, mais il se pourrait aussi que le salut surgisse du danger, non pas dans le sens d’un contrôle, mais par une autocorrection. Les problèmes que le politique traite et doit résoudre sont réels et exigent des solutions efficaces. Cette contrainte introduit de l’objectivité dans la vie politique. Elle a pour conséquence qu’il est impossible de persévérer dans le n’importe quoi, sous peine de sanctions sévères par les réalités. C’était déjà la situation avant Internet. Une démocratie bien conformée marche toujours normalement mal, mais elle bénéficie de garde-fous et de correctifs, qui lui évitent de marcher anormalement mal trop longtemps. Aucun argument probant ne prouve qu’Internet pourrait renverser cette proposition.

Une illusion

Déléguer son pouvoir fait courir aux délégants le risque qu’il soit confisqué par les délégués. Ce détournement est une subversion du régime démocratique, dont les conséquences ne peuvent être que corruptrices. En effet, la délégation cesse d’être circonscrite à des tâches spécifiées relevant du politique, comme la confection des lois, l’effectuation du droit, la défense et la levée des ressources pour couvrir toutes ces dépenses. Les politiciens sont incités à suivre leur pente naturelle, qui est de s’occuper de ce qui ne les regarde pas, à savoir la sphère privée et les activités qui s’y déploient, et de se laisser happer par le marché politique et les séductions des intérêts particuliers à la recherche de protections, de subventions, d’exemptions. Ils peuvent s’y livrer avec d’autant plus d’abandon, que, la délégation n’étant plus temporaire, ils peuvent se perpétuer au pouvoir, sauf à en être chassés par un coup, ni réversible, l’opposition se retrouve délégitimée et privée de sa fonction essentielle, qui est d’incarner l’accord sur l’essentiel et la légitimité des divergences d’opinion. Les dangers sont si patents et réels que les partisans lucides du régime démocratique y ont toujours vu le point faible du dispositif.

Comment se prémunir contre la main basse sur le pouvoir des gens par des individus et des minorités bien ou mal intentionnés ? Les réalistes se rallient à la seule solution technique disponible, qui consiste à opposer des contre-pouvoirs au pouvoir. Pour que la solution soit efficace, il faut prendre garde au lieu où doivent se tenir les contre-pouvoirs, de manière à tenir contre les assauts du pouvoir. Ce lieu ne peut pas être la sphère publique. Sans doute, il est possible et recommandé de distribuer l’exercice du pouvoir délégué en plusieurs dispositifs, chacun spécialisé dans une fonction, exécutive, législative, judiciaire, et de réserver une place institutionnelle à l’opposition. Mais il est tout aussi possible de tourner ces pare-feu en paravents et en trompe-l’oeil, pour installer une autocratie sous les apparences d’une démocratie formelle. L’agence législative y devient une chambre d’enregistrement des décisions du pouvoir et cesse d’être le lieu, où, par l’entremise de débats contradictoires, des législateurs anxieux du bien commun s’efforcent d’âge en âge de transcrire la loi non-écrite de la démocratie en lois positives. Quant à l’appareil judiciaire, il devient une arme de répression et de vengeance. L’opposition disparaît en prison, dans la clandestinité ou dans la fiction. Aussi bien, les seuls contre-pouvoirs efficaces sont proposés par la sphère privée. Elle doit être structurée par des centres autonomes de pouvoir, assez consistants, vigilants et coalisés pour se dresser victorieusement contre toute usurpation. Selon les contextes, ces centres peuvent être des lignages, des corporations, des entreprises, des associations de toutes natures, tous noyaux d’accrétion des citoyens en corps capables d’agir. Les centres autonomes de la société civile sont si décisifs, qu’ils constituent une des conditions de possibilité de la démocratie. Elle ne peut pas être remplie délibérément et encore moins décrétée par en haut, elle ne peut que naître organiquement de développements historiques favorables.

En face des réalistes, on trouve les utopistes et les idéologues. Ils font fi de l’unique solution technique, qui, à ce titre, échappe à toute qualification idéologique. Ils rêvent d’une démocratie sans délégations de pouvoir ou, pire encore, sans pouvoir. La première issue est rendue illusoire par la rareté des compétences, de l’énergie et du temps. Elle fait que tous les citoyens ne peuvent pas s’occuper de tout en même temps et en permanence. Que ce soit dans le privé ou dans le public, des délégations spontanées ou instituées sont inévitables, dès que le nombre d’acteurs dépasse un seuil très bas, de l’ordre de cinq. Quant à vouloir faire disparaître le pouvoir des relations entre humains, c’est vouloir l’impossible, d’un côté, et, de l’autre, condamner toute entreprise collective à l’échec.

Derechef, en quoi Internet peut-il peser sur les contraintes du pouvoir et des contre-pouvoirs ? Pour les réalistes, la réponse est contenue dans le premier point. La toile favorise le contrôle du pouvoir par les contre-pouvoirs, mais, si ses faveurs sont sollicitées avec excès, elle peut aussi bien devenir néfaste. Du côté positif, il est certain que des informations améliorées ne peuvent que favoriser la prise de conscience des risques par les citoyens et aiguiser leur vigilance, de même que l’effondrement des coûts de coalition permet plus facilement d’ameuter l’opinion publique et de rallier des appuis en défense des libertés menacées par des usurpations de pouvoir. En sens contraire, un excès de vigilance et un abus de mobilisation civique peut paralyser l’exercice du pouvoir et induire les délégués à se laisser guider moins par le soin et le souci du bien commun que par les réactions actuelles ou anticipées à leur moindre mouvement. D’autre part, on ne peut pas exclure que la facilité même des mobilisations et des coalitions fassent baisser la garde des citoyens, qui peuvent se laisser aller à la facilité qu’il sera toujours temps de s’inquiéter d’usurpations trop criantes. Un sentiment excessif de sécurité favorise l’insécurité. Les avantages et les inconvénients sont réels, mais ils ne pèsent pas d’un même poids, si bien que les réalistes inclinent à penser qu’Internet est plutôt une bonne chose pour la démocratie et les libertés des citoyens.

Les utopistes, non contents de ne pas voir les inconvénients, imaginent un avantage, qui, à l’examen, s’avère illusoire et dangereux. Depuis près de deux siècles, les utopistes rêvent d’une machine, qui substituerait aux relations de pouvoir entre humains des mécanismes bien réglés. Pendant longtemps les capacités techniques maintenaient le rêve à l’état de rêverie. Avec l’ordinateur et les progrès foudroyants de ses performances, le rêve peut revêtir les apparences d’un projet réalisable. D’un côté, il permet de concevoir une planification centrale, armée cette fois-ci de l’outil capable de résoudre les myriades d’équations résultant de la diversité et de la divergence des intérêts, des goûts et des inclinations. Au lieu d’en confier la résolution au marché, elle sera effectuée par un superordinateur, dont la facticité infiniment efficace n’a nul besoin de pouvoir. De l’autre, Internet ou toute autre technique annulant le coût des communications doit permettre l’accès à la démocratie directe et au dépassement des contraintes qui imposent des délégations de pouvoir. La première voie est censée conduire à l’élimination pure et simple du pouvoir. La seconde promet sa distribution en parts égales à tous, si bien que personne ne pourra plus imposer sa volonté aux autres : tous les pouvoirs étant égaux, ils s’annuleront ou se contrôleront parfaitement.

Les deux versions de l’utopie informatique sont à la fois puériles et dangereuses. Elles sont puériles, car elles reculent devant la réalité de contraintes infrangibles et se réfugient dans un monde imaginaire, où elles auraient disparu comme par enchantement. Le pouvoir n’est pas le produit de l’ambition de certains, mais une réalité indépendante, dont, il est vrai, les séductions sont telles qu’elles nourrissent une des passions les plus puissantes du psychisme humain. Le pouvoir naît de la grégarité humaine, de ce que rien d’humain ne peut s’accomplir dans l’isolement individuel, de ce que toute coopération exige la coordination des efforts et de ce que la coordination repose sur l’énonciation et la réception de mots d’ordre. Le fait est qu’aucun problème humain ne peut être réglé sans recours à du pouvoir. La situation s’éclaircit, si l’on s’avise que le pouvoir connaît trois modes, du fait que l’obéissance répond à trois ressorts, la peur, l’admiration ou le calcul. Le pouvoir résultant de calculs prudents et informés des obéissants est rendu à la fois inoffensif et fécond en réussites collectives. Mais il peut toujours se corrompre dans l’un ou l’autre de ses deux autres modes, où l’on obéit, parce que l’on a peur de mourir en se battant pour sa liberté ou que l’on s’abandonne au charisme de personnages révérés. Le problème n’est pas d’éliminer le pouvoir, car il serait sans solution, mais de le faire servir au bien commun, tout en en garantissant l’innocuité. Seule la démocratie apporte cette garantie. Quant aux délégations de pouvoir, elles sont imposées par la distribution inégale des compétences et la rareté du temps et de l’énergie. C’est pourquoi la démocratie repose sur des délégations de pouvoir, à titre circonscrit, temporaire et réversible.

Quant aux dangers de l’utopie, ils sont doubles. L’un est de détourner les citoyens de leur bon sens et de les faire consentir à des mesures qui, du fait de leur irrationalité, ne peuvent aboutir qu’à des catastrophes et à des crimes, comme l’attestent jusqu’à la nausée toutes les aventures idéocratiques du XXe siècle. C’est le danger adressé par l’illusion d’un pouvoir distribué également sans recours à des délégations. L’ordinateur et Internet ne le rendent pas davantage possible que n’importe quelle invention et mise au point à venir. L’autre, plus immédiat, est de soumettre sans recours les citoyens non pas tant à une machine qu’à ceux qui la contrôleraient, sans y avoir été délégués avec les restrictions démocratiques d’usage. Le premier danger guette surtout les sots, alors que le second est une tentation pour les criminels.

Une innovation

L’élection est une technique de délégation. Les démocraties modernes l’ont privilégiée au point de faire tenir par certains que c’est la technique démocratique exclusive, voire, pire encore, que démocratie et organisation périodique d’élections sont des synonymes. Cette identification est abusive, car il apparaît à l’entendement et à l’expérience qu’un pouvoir total peut s’accommoder d’élections sans porter atteinte à son monopole et se donner une légitimité usurpée, qui ne trompe personne. Quant à l’exclusivité concédée à l’élection, elle est démentie par les techniques de l’ancienneté dans les démocraties tribales, du tirage au sort dans les cités antiques et médiévales ou de la cooptation dans les sociétés savantes. Retenons la technique électorale. Elle est définie par quatre dimensions : des électeurs, des candidats, un régime électoral et des circonscriptions. Attachons-nous à cette dernière dimension. Il arrive, comme en Israël, que la politie s’identifie à une circonscription unique, une disposition qui exige un scrutin de liste pour dégager une majorité et une opposition. La politie est plus couramment distribuée en une pluralité de circonscriptions. Elle permet l’adoption de régimes électoraux favorisant le contact direct entre candidats et électeurs. C’est un avantage, du point de vue démocratique, car on peut plaider que tout scrutin de liste tend à confier le choix des candidats à des partis, dont la logique propre ne favorise guère la démocratie. Mais ces questions et d’autres encore n’intéressent Internet que par l’entremise des deux premiers points. Pour faire émerger de l’inédit, concentrons l’analyse sur la circonscription en tant que telle.

Une circonscription est un ensemble d’électeurs. Cette définition, abrupte mais juste, soulève deux questions distinctes : de quel ensemble s’agit-il et quels en sont les éléments ? Les deux questions reçoivent partout une réponse unique : une circonscription rassemble les citoyens qui habitent « ensemble ». L’attribution du statut de citoyens ne va pas de soi et pose même un problème aigu, mais, quand on en vient à la définition d’une circonscription, le problème a déjà été résolu d’une manière ou d’une autre. Le point à retenir et à souligner est que l’on a toujours affaire aux citoyens habitant une circonscription définie en termes spatiaux de résidence. La circonscription est toujours identifiée à la territorialité, même si le découpage du territoire peut donner lieu à tous les aménagements et à toutes les distorsions du gerrymandering. L’identification ne soulève aucune interrogation, car elle paraît aller de soi. En effet, l’explication en est procurée par les coûts de transaction, de communication, de transmission, en un mot par le fait que c’est le moyen le plus efficace de minimiser les coûts imposés par l’organisation des délégations politiques par voie électorale. Le sens commun admet sans examen et comme évident de soi qu’il serait impossible de réunir autour d’urnes des électeurs dispersés à travers l’espace.

Or la territorialité fait courir à la démocratie les plus grands risques de corruption de ce qu’elle a de plus essentiel. En son principe, elle est un ensemble cohérent de dispositifs et de procédures censés maximiser les chances de réalisation du bien commun. Tout repose sur l’exigence que les électeurs délèguent des compétents à la gestion de ce bien commun, à prendre au sens propre d’un bien commun à chacun des acteurs individuels et collectifs composant la politie. La condition première de possibilité du succès est que les délégants soient animés du souci exclusif de ce bien commun à chacun et à tous, et que, en conséquence, ils ne fassent entrer en ligne de compte aucune considération particulière à un segment quelconque de l’ensemble. La territorialité fait naître d’elle-même la tentation, difficilement résistible, de substituer au bien commun des intérêts particuliers. La tentation vient de ce qu’elle favorise l’échange des votes contre des faveurs. En termes explicites, la territorialité encourage la tricherie légale. Elle le fait, en facilitant les coalitions d’intérêt, car les intérêts individuels dispersés ne pèsent pas assez pour s’imposer, sauf exceptions. Or les coalitions bénéficient, elles aussi, de la minimisation des coûts, car des citoyens qui vivent ensemble se trouvent plus facilement des intérêts communs et peuvent les défendre plus efficacement. À quoi il faut ajouter l’avantage supplémentaire que les coûts de transaction de la corruption sont, eux aussi, abaissés par la complicité entre électeurs, candidats et élus.

Le propre d’Internet est d’annuler pratiquement les coûts. Plus précisément, ce bénéfice est procuré par les progrès des techniques de l’information, dont Internet est une expression remarquable. L’annulation permet une réforme électorale aussi radicale que celle imposée par Clisthène à la démocratie athénienne naissante, en 508/7 avant notre ère. Pour surmonter les partages lignagers et toute segmentation du corps politique susceptible de menacer la concentration de tous sur le bien commun de tous, Clisthène adopta une solution radicale, qui consistait à mélanger les citoyens, de manière à prévenir toute coalition plausible au service d’un intérêt particulier. De même, Internet permet de s’abstraire entièrement de la territorialité et de créer des circonscriptions abstraites de tout, c’est-à-dire peuplées de citoyens coupés de tous liens de parenté, de voisinage, de profession, d’ethnicité, d’héritage culturel… Ce dépouillement ascétique de toute particularité aurait pour raison d’être et pour objectif d’avoir affaire à des citoyens identifiés à leur concept : des individus identiquement libres, décidés à réunir par leurs efforts conjugués les conditions communes du bonheur de chacun.

Prenons un exemple fictif et poussons-le jusqu’à la caricature, pour mieux faire ressortir une innovation radicale. Soit cinq cents circonscriptions sans rapport aucun avec une territorialité quelconque. Chacune réunit cent mille électeurs. Les chiffres sont arbitraires, et tous autres feraient aussi bien l’affaire. L’innovation consisterait à choisir les électeurs de chaque circonscription, de telle manière que chacune ait exactement la même composition, en termes d’âge, de sexe, de revenu, de niveau d’études, de lieu de résidence…, que les autres et que la population en général de la politie. La représentativité de chaque ensemble serait parfaite, sans jamais correspondre à un territoire quelconque. Les candidats s’adresseraient à chaque électeur par des moyens électroniques, en lui expliquant leur conception du bien commun, les moyens de le réaliser et leur capacité à les mettre en oeuvre. Le vote lui-même se ferait, lui aussi, par voie électronique. Un tel dispositif rendrait impossible ou inefficace toute coalition d’intérêts particuliers. Les délégants, les candidats et les délégués seraient contraints de se préoccuper exclusivement de leurs intérêts communs, tout en se réservant toute latitude pour s’en faire les idées les plus différentes.

Clisthène n’a pas travaillé dans l’abstrait, pour se livrer à un jeu de l’esprit, mais pour résoudre un problème urgent adressé à la politie athénienne par la chute des Pisistratides et par la volonté de doter la cité d’institutions démocratiques stables. La suppression définitive de la territorialité électorale est très peu plausible dans les vieilles polities démocratiques, car trop d’habitudes sont trop bien ancrées. Par contre, les perspectives sont plus ouvertes et plus prometteuses dans des démocraties nouvelles et bien plus encore dans des polities nouvelles. L’Union Européenne est, précisément, une politie virtuelle qui, en cas d’actualisation, aurait à affronter un problème « clisthénien » aigu. Comment prévenir que les délégués à la gestion du bien commun européen — c’est-à-dire des Européens entre eux et comme acteur collectif sur la scène planétaire — soient réduits au rôle de lobbyistes de leur pays ou de leur région d’origine et/ou d’appartenance ? L’enjeu serait, ni plus ni moins, l’existence même d’une politie européenne par-delà la coalition de polities encore capables de faire valoir leur souveraineté. La solution serait manquée, si on se résolvait à définir des circonscriptions recoupant des partages politiques antérieurs à l’unification en une fédération. Les élections européennes actuelles au Parlement condamnent ouvertement la solution, en révélant crûment que, organisées politie par politie, les préoccupations des électeurs et les thèmes des campagnes demeurent strictement nationaux. La solution devrait être recherchée dans la définition de circonscriptions déterritorialisées et composées de citoyens européens, assignés à leur circonscription de manière que chacune ait la même composition et qu’aucune ne puisse correspondre à une politie ou à une fraction de politie antérieure. Les candidats seraient contraints de s’adapter à la situation, en débattant en Européens du bien commun des Européens, et les électeurs de penser et d’agir politiquement en Européens au niveau européen et planétaire. On se doute qu’une multitude de problèmes serait soulevée par la mise en oeuvre effective d’un tel projet, mais on peut postuler que tous ont leurs solutions potentielles, car l’électronique informationnelle abolit dans les faits la territorialité en tout ce qui concerne la circulation des informations.

Conclusion

L’histoire politique de l’humanité révèle que ses plus grandes réussites sont presque toujours issues d’improvisations successives et d’une élaboration longue. Les cas de Rome, de Venise, de la Suisse sont les illustrations les plus éclatantes de cette vérité, où les développements politiques les plus exquis se repèrent à l’échelle des siècles. Mais il arrive de temps en temps que des créations politiques imprévues trouvent et imposent une innovation décisive, en mettant à profit la limpidité d’un problème à résoudre et l’évidence d’une solution. La réforme de Clisthène en est un exemple lointain, qui ne nous parle plus guère. Par contre, l’émergence historique des États-Unis et l’adoption d’une structure fédérale pour organiser la politie a pesé sur les destinées du monde, en rendant effective cette évidence rétrospective, passée inaperçue jusque-là, que la démocratie comme régime politique est indifférente aux dimensions de la politie et au nombre des citoyens. Rien n’interdit aux Européens de faire preuve de la même créativité politique, en démontrant aux yeux de tous cette autre évidence, rendue accessible par la toile, que la démocratie électorale peut se rendre indifférente à la territorialité.

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