Une intrigante nomination à la présidence de l’Autorité des marchés financiers

12 JUILLET 2017 PAR LAURENT MAUDUIT      MEDIAPART

Robert Ophèle, choisi par Emmanuel Macron pour la présidence de l’Autorité des marchés financier, est le beau-père du secrétaire d’État Julien Denormandie, un protégé du chef de l’État. Du coup, la procédure de sélection hors norme choisie pour cette nomination intrigue.

C’est une très nouvelle procédure de nomination qui a été choisie par l’Élysée et Bercy pour désigner le futur président de l’Autorité des marchés financiers (AMF), en remplacement de Gérard Rameix, dont le mandat s’achève à la fin de ce mois et qui ne peut pas être renouvelé. Pour la première fois, un comité ad hoc a été constitué pour départager les candidats, avant que l’heureux élu ne soit adoubé par le président de la République et entendu, comme la loi le veut, par les commissions spécialisées du Parlement. La procédure semblerait irréprochable, à ce détail près : cette nouvelle procédure ne sera sans doute pas réutilisée à l’avenir et elle a abouti à la désignation d’une personnalité qui a un lien de parenté avec un très proche d’Emmanuel Macron. Ce qui est peut-être le résultat du hasard, mais n’en est pas moins intriguant.

Ainsi, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a publié le 9 juin un très inhabituel communiqué (voir ci-contre) annonçant que la procédure de nomination du futur patron de l’AMF, le gendarme des marchés financiers français, connaîtrait cette fois une étape supplémentaire : avant que le chef de l’État ne choisisse son candidat et que ce dernier ne soit entendu par les commissions compétentes de l’Assemblée nationale et du Sénat, un appel à candidatures serait lancé et une commission ad hocaurait la charge de faire une sélection des meilleurs candidats pour les soumettre au président de la République, « afin de l’éclairer » dans son choix.

Le ministre l’économie a donc ressorti de la naphtaline Jacques de La Rosière, ancien gouverneur de la Banque de France et ex-patron du Fonds monétaire international (FMI), qui pour être compétent en ces matières, n’en avance pas moins en âge (bientôt 88 ans). Et, le flanquant d’autres personnalités, il lui a demandé de faire une sélection des candidats déclarés au 23 juin.

Selon les rumeurs qui ont circulé à Bercy, énormément de candidats, sérieux pour les uns, fantaisistes pour les autres, sinon provocateurs, se sont mis sur les rangs – plus d’une quarantaine, d’après ce qui en a filtré. Dans le lot, il y a ainsi eu Benoît de Juvigny, actuel secrétaire général de l’AMF, ou Thierry Francq, qui a dans le passé occupé les mêmes fonctions, avant de devenir commissaire général adjoint à l’investissement. Il y aurait eu aussi Jacques Le Pape, ancien directeur de cabinet adjoint de Christine Lagarde à Bercy, qui a longtemps mené une fantomatique campagne dans l’espoir que son ancienne patronne soit candidate à l’élection présidentielle. Sur les rangs également, Thierry Philipponnat, ancien fondateur de l’ONG Finance Watch et membre actuellement du Collège de l’AMF – c’est lui, tout récemment, qui a requis une sanction historique contre Natixis Asset Management, lors de l’audience de la commission des sanctions de l’AMF.

Dans le lot, il y aurait eu également Pierre-Mathieu Duhamel, l’ancien directeur adjoint de cabinet d’Alain Juppé à Matignon, qui s’est par la suite fait remarquer en menant grand train sur le yacht du très sulfureux intermédiaire Ziad Takieddine. Ou encore, il y a eu le boursicoteur d’extrême droite Nicolas Miguet, plusieurs fois sanctionné par l’AMF dans le passé (lire par exemple ici une enquête de L’Obs), qui a lui-même fait savoir sur son compte Twitter qu’il venait d’être entendu par Jacques de Larosière et ses collègues.

Et pour finir, qui est sorti du chapeau ? C’est là que la nouvelle procédure a commencé à dérailler. Car si elle avait été présentée comme ayant pour ambition de mettre de la transparence dans des mécanismes souvent trop opaques, elle a très vite raté cette cible. La liste des candidats pré-sélectionnés par la commission Larosière n’a en effet pas été rendue publique, pas plus que les attendus de ladite commission pour justifier sa sélection. Tout juste sait-on que la commission a retenu les noms de trois candidats, lesquels ont été reçus par Bruno Le Maire. Ces trois noms, pour finir, ont été soumis au chef de l’Etat, le ministre de l’économie indiquant sa préférence pour l’un deux. Et c’est sur ce choix qu’Emmanuel Macron s’est arrêté vendredi: il s’agit d’une personnalité dont nul n’avait jusque-là parlé, Robert Ophèle, qui est le second sous-gouverneur de la Banque de France.

Et ce choix  a surpris, non pas tant pour des raisons professionnelles. Tous ceux qui connaissent le haut fonctionnaire assurent qu’il a toutes les compétences d’expérience et d’intégrité pour conduire les missions très importantes de l’AMF, qui sont de réguler les marchés financiers mais aussi, le cas échéant, de les sanctionner en cas d’irrégularités. Cela demande beaucoup d’autorité et d’indépendance, car les milieux financiers sont éminemment puissants et ont toujours dans les sommets de l’État d’influents relais.

Mais il y a dans le curriculum vitæ de Robert Ophèle un détail qui a échappé à toute la presse et qui a peut-être son importance : l’intéressé est le beau-père de Julien Denormandie, le secrétaire d’État (sans affectation encore connue) auprès du ministre de la cohésion des territoires, qui est aussi l’un des soutiens et conseillers historiques d’Emmanuel Macron. Directeur adjoint du cabinet d’Emmanuel Macron, du temps où il était ministre de l’économie, il a démissionné de ses fonctions en mars 2016 pour organiser la création du mouvement En Marche!. C’est dire s’il fait partie du premier cercle des ultra-fidèles.

Est-ce donc la raison pour laquelle cette procédure inhabituelle a été imaginée : pour donner des apparences irréprochables à une promotion dont on pouvait craindre qu’elle ne suscite quelques polémiques ou, à tout le moins, quelques suspicions ? S’agit-il d’une sorte d’habillage ? Ce qui alimente immanquablement le soupçon, c’est que cette procédure inhabituelle, avec appel à candidatures et auditions par une commission ad hoc, n’est par exemple pas envisagée pour la Caisse des dépôts et consignations, une institution aussi stratégique que l’AMF. Alors, pourquoi le faire dans un cas et pas dans l’autre ?

Le soupçon est d’ailleurs récurrent. Monarchie républicaine, la France offre à son président des pouvoirs de nomination exorbitants, qui n’ont cours dans aucune autre démocratie. Et il est d’ailleurs déjà arrivé par le passé que le président du gendarme des marchés soit précisément mis en cause pour sa proximité avec l’Élysée. Vielle polémique : la République des copains ! Se souvient-on par exemple que Michel Prada, qui fut président de la Commission des opérations de bourse (la COB, l’ancêtre de l’AMF), nommé à ce poste par Jacques Chirac, avait bien compris les règles d’allégeance courtisane induites par notre système présidentialiste : il présidait donc aussi l’association des petites pièces jaunes de Bernadette Chirac. La nomination en 2008 de Jean-Pierre Jouyet à la présidence de l’AMF par Nicolas Sarkozy avait déjà aussi soulevé des polémiques voisines (lire Une nomination choquante à la présidence de l’AMF).

D’une présidence à l’autre, c’est donc le même soupçon qui se perpétue. Le jour où les présidents des autorités de régulation ou des autorités administratives indépendantes ne seront plus désignés par le chef de l’État, ils ne seront plus soupçonnables d’être des obligés du palais. C’est peut-être injuste pour Robert Ophèle, mais c’est une question de simple bon sens démocratique…

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