La politique étrangère des Etats-Unis : les apparences et la réalité.

BERNARD WILLIAM OWEN

Une amie m’a transmis un numéro assez récent de la revue « Diplomatie ». La revue développait un événement auquel j’ai participé et le récit était éloigné de la vérité. Pour continuer sur la lancée, le Washington Post a écrit il y a deux ans un article sur un événement ancien de la plus grande importance pour l’Europe jusqu’à alors ignoré de tous. Est-ce possible ?
Saviez-vous que l’armée française avait demandé l’aide à une force américaine virtuelle au Laos pour renforcer sa position autour d’Hanoi puis d’approvisionner la cuvette de Dien Bien Phu sur le point d’être engloutie. Les avions ont été livrés repeint avec la cocarde tricolore française avec des pilotes de l’armée de l’air américaine mais qualifiés de « volontaires » ce qui sera le cas de l’ensemble du personnel américain engagé au Laos. Le saviez-vous ? En fait, il ne s’agit que d’un épisode remarquable du rôle de la CIA basée au Laos de 1950 à 1970. Au départ les Etats-Unis ne voulait en aucun cas s’engager dans une guerre dans cette région. Une ethnie minoritaire, les Hmong, avaient été formés au combat par les Français. Ils étaient prêts à se battre contre le Pathet Laos, communiste. Il s’agissait donc pour les américains de parfaire leur formation, puis d’apporter le soutien nécessaire mais sans intervention de l’armée.

La CIA s’est donc substituée à l’armée de façon surprenante et pour en savoir plus nous nous sommes dirigés vers les documents de la CIA qui traitent de cette époque. Il fallait agir de la sorte car de nombreuses publications et un film affabulent sur cet épisode de l’histoire mêlant drogue, CIA et négligeant l’essentiel.

Il fallait au départ posséder un soutien aérien, construire des pistes d’atterrissage, des services d’entretiens. La CIA a donc créé une ligne aérienne « American Air » à partir d’une ligne déjà existante. Il fallait camoufler le coté militaire derrière une façade humanitaire, transport alimentaire, des médicaments. L’appartenance d’American Air n’était pas connue. Notons qu’en 1970 cette ligne aérienne possédait 24 bimoteurs, 24 avions à décollage rapide STOL et une trentaine d’hélicoptères.

Quant aux divers événements marquants de cette époque, l’on trouve différentes conférences déclarent le Laos comme Etat indépendant : La conférence de Genève de 1954 qui divise le Vietnam le long du 17ème parallèle sous la présidence d’Eisenhower ; conférence de Vienne de juin 1961, Kennedy – Kruschev soutiennent la neutralité et l’indépendance du Laos. Le 23 juillet 1962 à Genève me Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères Harriman prend à cœur cette dernière déclaration de neutralité et 666 conseillers « militaires » des Etats-Unis financés par la CIA quittent le Laos. Deux agents de la CIA restent ainsi que quelques avions pour apporter de la nourriture aux Hmongs.

Ces deux agents détectent la présence de 7.000 vietnamiens et en 1963 2.000 Hmongs sont armés pour servir en tant que guerrillas. Une attaque a grande échelle a lieu en mars 1964 et les nord vietnamiens et le Pathet Laos s’emparent de points stratégiques et le gouvernement de coalition du Laos s’effondre.

Le peuple américain fut informé de cette guerre « sécrète » en 1969 – 1976. Le New York Times en parle ainsi que la presse en général. Le Congrès en est bien informé et certains de ses membres se rendèrent au Laos et l’un aurait déclaré « que c’était bien plus efficace et moins couteaux de se battre de cette façon que d’envoyer des troupes américaines. »

A partir de là l’on assiste à des gains et des pertes. Le Vietcong renforce sa présence avec des armes modernes soviétiques. La CIA paya des troupes thaïlandaises moins bien équipées. A partir de 1971 la situation devient dramatique et en avril 1972 la CIA décide qu’aussitôt la guerre terminée Air America serait vendue. Elle le sera en juin 1974. Air-America avait perdu au Laos 10 personnel naviguant.

Le texte de la CIA termine en soulignant les exploits d’Air-America qui représentent un chapitre unique dans l’histoire du transport aérien et que cela valait mieux que des textes et un film de médiocres qualités.

Nous ne sommes plus dans les années 1950-70 et depuis 1990 nous assistons ou devrions payer beaucoup plus d’attention à des ingérences légales de l’Occident chez les nouveaux venus parmi nous. Nous avons déjà abordé cette question dans « un cheval de Troie dans les pays arabes » mais cette fois nous allons essayer de nous retrouver dans ce labyrinthe de fonds privés, fonds publics qui traversent quotidiennement les frontières. Nous ferons ici état des recherches d’Olivier Guilmain.

Il faut indiscutablement revoir la législation internationale qui accorde des avantages exorbitants à ces transferts d’énormes sommes d’argent dont il n’est pas facile de cerner les origines (la STE 124 du Conseil de l’Europe et de l’accord de Copenhague de 1990 de l’OSCE). En 2011 les Etats-Unis devraient mettre fin à l’Endowment for Democracy qui représente des sommes considérables détachées du budget annuel de l’Etat et distribuées à des ONG qui travaillent soit avec des fonds privés ou de l’argent réellement publique USAID. D’autre part les Etats-Unis accordent des avantages fiscaux très importants aux véritables ONG – catégorie fiscale 501 C3 – cela leur permet toute activité sauf celle dite « lobbying » ce qui est facilement contournable en faisant part de son opinion à tel ou tel sénateur bienveillant (http://www.hurwitassociates.com, Hurwit & Associates se définit comme étant un Conseil juridique pour la philanthropie et les ONG – « Legal Counsel for Philanthropy and the non-profit sector)

Olivier Guilmain évoque une polémique apparue à Moscou en 2007 au sujet d’un texte de loi règlementant les ONG. Le premier projet adopté par les deux chambres est ratifié le 10 janvier 2007. Cette loi était destinée à réagir contre les millions de dollars versés de l’étranger aux ONG en Russie. Une première version du texte a été assouplie après une campagne d’une rare intensité menée par les ONG et le gouvernement américain. La secrétaire d’état de l’époque, Condoleeza Rice, fit pression sur le Président Poutine, exprimant sa préoccupation pour la démocratie. La loi figurait même à l’ordre du jour du sommet du G8 de 2007.

A quoi servent ces sommes considérables si ce n’est pas de l’ingérence. Par exemple en 2008 $34.000 dollars sont versées à la Géorgie pour créer un mouvement pour accéder à l’OTAN. $600.000 pour inciter les jeunes à former et accéder aux ONG. $1.000.000 concernant les prochaines élections municipales. Il s’agissait de pouvoir réagir contre les manifestations anti Saakashvili (à noter que la France a fourni les uniformes anti-émeutes). Wikileaks nous apprend beaucoup sur les échanges entre les ambassades américaines du Moyen Orient et le Département d’Etat concernant leur collaboration avec les ONG de jeunes à qui l’on a offert des voyages en Serbie et Freedom House. Ceci faisait partie de la bible Sharpienne de non violence dont il a déjà été question.

Tout cette argent réuni est dépensé par diverses personnes qui n’ont pas pris conscience qu’une révolution laisse des séquelles qui peuvent mener à des catastrophes. La Fédération de Russie vient de proposer une résolution mettant en cause la Ligue Arabe et les deux forces combattantes en Syrie. Hillary Clinton a immédiatement réagi en souhaitant que seuls les autorités soient mises en cause. Naturellement, les Etats-Unis ont fomenté les mouvements du Moyen Orient. Les Etats-Unis seraient même allés plus loin en Libye sans la sagesse du Président Obama et Robert Gates qui déclarèrent que deux guerres cela suffisait. Les Etats-Unis ont quand même fourni une certaine aide technologique sans laquelle les Britanniques ni les Français n’auraient pu mener à bien leur « no flight zone ».

Le Washington Post a publié le 1 juin 2011 une brève conversation avec Tom Melia le titre étant « He promotes democracy in the most unlikely places ». J’ai bien connu Tom ayant travaillé avec lui dans 4 pays pour le compte de NDI. Il est ensuite passé à Freedom House et se trouve actuellement en tant qu’assistant Secrétaire Adjoint au Bureau de la Démocratie, Droits de l’Homme et du Travail du Département d’Etat. J’ai beaucoup d’estime pour lui et il m’a appris bien de choses au début des années 1990 mais j’aimerais le revoir afin de l’interroger pour savoir si tout ces bouleversements ne traumatisent pas la région tout comme l’on a vu en Orient (voir la thèse de Christel Thibaut où elle mentionne le déplacement de 2 millions de paysans cambodgiens entre 1960 et 1975) et en Syrie, de nos jours, 1 million d’Irakiens ne s’y sont ils pas réfugiés ?

L’Irak s’avère aujourd’hui une catastrophe sociale et humanitaire. Le mot démocratie a-t-il encore une signification ? Que va devenir le Moyen Orient déstabilisé ?

Nous ne sommes plus en 1990 ou même avant. L’Occident ne devrait-il pas s’occuper de ses propres lacunes, régler ses institutions de façon à ne pas inonder le monde de crises
politiques et financières. Il s’agirait alors pour l’Occident de s’interroger sur lui-même avant d’aller semer la bonne parole sur la terre entière ? Qui a dit que ces sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire ?

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