L’alternance démocratique au Moyen-Orient doit être progressive

Bernard Owen
La possibilité d’une alternance politique est une nécessité en démocratie. Cela ne veut pas dire qu’une alternance doive avoir lieu, il faut seulement que l’électorat ait conscience quelle est possible.

Cette notion a mis des siècles à pénétrer la conscience politique de l’Occident. Les rédacteurs de la constitution des Etats-Unis se méfiaient du mot « partis », car ils y voyaient une possibilité de diviser la jeune nation, de la briser.
Même nos belles et anciennes démocraties ne présentent pas toujours une image claire du parti, du candidat ou des candidats, qui sont prêts à assumer le pouvoir. L’Europe présente de nombreux exemples, qui laissent l’électorat perplexe et mécontent. Par exemple, prenons le cas d’un gouvernement de grande coalition qui se présente aux élections, que va faire l’électeur mécontent de ce gouvernement ? Pour qui va-t-il pouvoir voter ? Il regarde à droite, à gauche, et se voit contraint de se rabattre sur un ou deux petits partis et va les propulser en avant, non pour l’idéologie, mais en raison de leur position d’accueil pour le vote contre le gouvernement. L’idéologie, la campagne électorale, le programme jouent alors un rôle de peu d’importance par rapport à leur positionnement sur la scène politique. L’histoire est claire sur un point, à savoir que quelle que soit la valeur d’un gouvernement, il existe toujours un électorat prêt à voter contre. L’on voit alors un parti insignifiant ou extrémiste propulser en avant. La Belgique, les Pays Bas, par moment, troublent profondément leur électorat.
Que se passe-t-il lorsque l’on a à faire à une dictature ?

Les dictatures, quelle qu’en soit la nature, présentent toujours un inconvénient. Elles dépendent généralement d’un homme ou d’un groupe d’hommes soumis au chef. Que se passe-t-il quand ce chef disparaît ? Il peut aussi, pour diverses raisons, voir son autorité s’affaiblir. Des événements internationaux peuvent survenir, et le chef peut être contraint à l’exil, or, l’être humain craint l’anarchie. La vacance du pouvoir politique n’est pas acceptable. Alors, que va-t-il faire ? Il n’existe pas de structure d’accueil comme nous connaissons en Occident, alors l’être humain va chercher d’autres chefs. Mais, de nos jours, une grande partie du monde parle de démocratie. Cela sous entend une élection, mais existe-t-il une structure d’accueil politique prête à assumer un pouvoir modéré, sans faire table rase du passé d’un peuple ?

Les évènements survenus récemment ont surpris le monde. Le chef de la Sécurité Israélienne, le général Aviv Kochavi, répondant à une question posée par une commission de la Knesset le jour même où ont commencé les mouvements de rue en Egypte, disait qu’il pensait que le Président Moubarak pourrait maîtriser la situation et que le régime était stable. Ce n’est pas la première fois que l’on se trompe …..

Mais que va-t-il se passer ? L’électeur qui sera amené à choisir un remplaçant ou une nouvelle équipe n’aura pas une tâche facile. L’Egypte, la Tunisie n’admettant pas l’opposition politique, notre électeur n’aura pas le choix d’une structure d’accueil essentiellement politique. L’Egypte a une personnalité de haut grade aux Nations Unies, mais elle ne vit pas en Egypte. Les Nations Unies sont-elles un bon tremplin pour la politique ? Les personnes haut placées des Nations Unies présentent leurs départements, participent aux réunions, mais le travail est délégué à des spécialistes. Les grandes décisions sont-elles mêmes dictées par les internationaux. Que se passera-t-il ? La structure d’accueil doit incarner un homme fort, charismatique, sachant parler aux foules. Seulement, l’histoire nous enseigne les dangers que cela peut présenter.

Par ailleurs, on voit aussi des groupements religieux qui s’adonnent à aider leur prochain, qui disposent de ramifications dans la société, et que les régimes laïcs ont tolérés. Aucune autre organisation indépendante du pouvoir n’existe. Dans ce cas la religion, quelles que soient ses intentions, va se trouver entraînée vers la politique. Mais que devient un ensemble religieux quand il devient politique ? Cela va dépendre du contexte régional. Nous ne sommes plus dans les années 70 où tous les bons esprits, de tout bord, et les internationaux, encourageaient la religion à s’emparer du pouvoir politique.

Les bonnes âmes vont acclamer les mouvements de foule, un peuple qui se rassemble dans la rue. La jeunesse est présente. Vive la jeunesse ! mais au sein d’une nation il est bon de trouver un certain équilibre entre jeunes et adultes. La pyramide des âges doit représenter seulement un certain avantage à la jeunesse. En France, la venu en âge du « baby boom » de 1945 a mené à « Mai 68 » qui s’est fait le porte parole de cette nouvelle France, mais le mouvement n’a fait qu’effleurer les institutions politiques car elles reposaient sur la démocratie, et l’opposition avait un répondant tout trouvé. Les Pays Bas avaient un fort taux de natalité dépassant celui de leurs voisins belges et les réseaux sociaux du Catholicisme militant ont pris les réformes de Vatican II à la lettre, et le Parti Catholique a perdu la moitié de ses électeurs en l’espace de trois élections législatives, alors que ce parti bénéficiait d’une régularité électorale que les autres partis étaient loin d’avoir.

Au Moyen Orient nous trouvons des jeunes souvent instruits mais sans avenir. Dans la rue ils regorgent d’imagination et d’énergie. En réalité, ils ne sont pas entièrement livrés à eux –mêmes, car en dehors d’étincelles spontanées, il existe des organisations internationales pourvues de moyens financiers considérables, qui enseignent une méthodologie, une stratégie non violente (dite spontanée) mais qui en réalité suivent les 198 articles de la bible Sharpienne (1972), bien rodés, efficaces mais dont la pratique a démontré de gros défauts car gare au retour de bâton (« backlash ») !

Le calme revenu au Moyen Orient, comment agir ? Favoriser le savoir faire, encourager la venue de capitaux étrangers. Les pays ne sont pas identiques. Il existe des règles universelles, mais pas autant qu’on veut bien le croire. La démocratie doit s’adapter et pas le contraire. Il y a aussi un temps pour chaque chose ; les grands changements, pour être durables, doivent être progressifs. Nous, les occidentaux ne devons pas être des donneurs de leçons. Nous pouvons faire part de notre expérience, de nos réussites et de nos échecs, cela est nécessaire pour travailler de concert.

Pour plus d’information sur le sujet consultez :
« La société civile: un cheval de Troie? » Presses Universitaires de l’Enseignement Catholique Supérieure – à paraître prochainement.

Petit lexique électoral
Les structures d’influence sont des groupements réunissant une part significative de l’électorat. L’adhésion à ces groupements peut être de fait : une religion avec de nombreuses ramifications ou il peu s’agir d’une adhésion, volontaire ou obligatoire dans certains pays à certaines époques, à une confédération syndicale.
La structure d’accueil pour le vote contre correspond à la possibilité pour l’électeur qui s’oppose au gouvernement qui était en place de s’opposer à lui par son vote. Il peut aussi provoquer l’alternance dans le cas où un ou plusieurs partis représentent l’opposition. Ces structures d’accueil peuvent être clairement perçus ou au contraire difficilement décelable ou quasiment inexistante. Dans certains cas un petit parti peut se trouver propulsé en avant par sa seule présence et sans que son idéologie soit prise en compte. Les gouvernements de grande coalition sont dangereux considérés dans cet esprit. Des situations diverses peuvent se présenter comme au Danemark en 1972-73 où une majorité d’électeurs ne savait pas, au moment de l’enquête, si le parti pour qui ils avaient voté était oui ou non au gouvernement. (D’ou le résultat du Parti du Progrès – Glïstrup en 1973)
L’importance de l’idéologie politique et des programmes doit être relativisés par rapport à ces structures et les systèmes électoraux qui y sont plus ou moins sensibles. L’enjeu électoral est perçu de façon très différente en combinant l’ensemble de ces facteurs.

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