Le terrorisme frileux

Jean Baechler, Membre de l’Institut

           Convenons d’entendre par « terrorisme » l’usage délibéré de la terreur à des fins idéologiques. L’usage est, en fait, double. Il s’efforce, d’une part, d’instiller des terreurs dans les gens, ce qui confère au terrorisme une certaine objectivité, en ce sens qu’elles peuvent prend appui sur des risques réels. D’autre part, le terrorisme cherche à atteindre ses fins non par la persuasion raisonnée, mais par des manipulations portant sur l’émotion de la peur. Cette stratégie confère au terrorisme une dimension subjective, au sens où les sujets visés sont conduits à une certaine disposition mentale. Les deux dimensions objective et subjective doivent servir à un usage idéologique, ce que signale le « isme » du mot. « Idéologie » est notoirement polysémique. Décidons de lui faire désigner un ensemble plus ou moins cohérent de représentations appliquées à la subversion de la condition humaine dans un sens irrationnel et par des voies politiques. L’idéologie ainsi définie est produite, portée, diffusée, imposée par des activistes. Ainsi, le terrorisme doit être compris ici comme une entreprise conduite par des idéologues, appliqués à instiller des sentiments de terreur dans les gens à propos de dangers et de risques qui ne sont pas entièrement imaginaires.

Ce terrorisme est qualifié de « frileux », car il présente cette particularité de prendre prétexte de tout risque perçu comme réel, pour prédire des catastrophes, en dépit des arguments de la rationalité que la probabilité qu’elles surviennent effectivement sont nulles, sauf à postuler que rien ne sera fait pour les prévenir. Ainsi naissent et se répandent des terreurs atomique, nucléaire, climatique, démographique, alimentaire, chimique, nanotechnique, vaccinatoire… Il semble que l’Europe soit plus sérieusement affectée par le terrorisme frileux, mais, en ce domaine, il est difficile de parvenir à des certitudes vérifiées. Or, les succès qu’il a rencontrés depuis vingt à trente ans ont quelque chose de paradoxal. Jamais, depuis les débuts de l’aventure humaine, autant d’humains n’ont vécu aussi longtemps en aussi bonne santé. Jamais l’Europe n’a connu un état aussi complet de pacification tant intérieure qu’extérieure. Jamais la prospérité, estimée en termes de ressources disponibles pour des besoins exprimés, n’a été aussi élevée ni ainsi distribuée que les formes extrêmes de pénurie collective ont disparu. Ces affirmations échappent à toute contestation, si le présent est comparé non pas à ce qui manque encore pour abolir toute imperfection, mais à des passés récents ou lointains. Les disettes, les épidémies, les famines, les guerres, les persécutions, les convulsions ont sévi pendant des millénaires et encore en plein XXe siècle.

Pourquoi une telle disjonction entre la réalité des faits observables et contrôlables et la récurrence et la prégnance du terrorisme frileux ? La question appelle trois types de réponses. Les unes commencent par « pour » ou « en vue de » et portent sur l’entreprise idéologique et ses objectifs. D’autres commencent par « parce que » et s’appliquent à la réception des thèmes idéologiques par une population qui devrait leur être hostile par la seule considération de sa condition réelle. Enfin, les dernières s’attachent à expliquer par quelles manœuvres et manipulations les activistes espèrent parvenir à leurs fins.

La fabrique idéologique

Le phénomène idéologique peut être interprété en liaison avec la modernisation, qui a émergé en Europe à partir du tournant des XIVe et XVe siècles et dont la première expression au niveau des représentations a été la Renaissance. La modernité elle-même peut être définie comme l’ensemble des phénomènes produits par les interactions entre cinq composants fondamentaux : la démocratisation, l’individuation, la science, la spécialisation et le développement économique. Chacun d’eux peut être défini en quelques mots. La démocratisation est un développement séculaire, jamais parfaitement abouti, qui vise à enraciner toute relation de pouvoir, dont le pouvoir politique, dans ceux qui obéissent et le font par calcul. L’individuation désigne la tendance à faire de l’individu le sujet responsable de toutes les activités humaines. La science est un mode rationnel du connaître, qui repose sur des prédictions déduites d’hypothèses et sur des vérifications sur des faits. La spécialisation souligne l’inclination à concentrer chaque domaine des activités humaines sur sa finalité intrinsèque et à le faire en recourant à la plus grande efficience accessible, qu’ils’agisse de politique, d’économie, de technique, d’organisation, de spiritualité, de sport… Enfin, le développement économique multiplie les ressources et les besoins par l’injection d’innovations tirées des sciences et par l’extension de marchés concurrentiels jusqu’à gagner la planète entière.

Aucun de ces développements modernes, qui ont mis un demi-millénaire pour atteindre une pleine explicitation, avant de s’imposer dans le monde entier, ne nourrit de besoin idéologique en tant que tel, car tous peuvent se réclamer de fondements rationnels. Par contre, la manière dont les acteurs reçoivent la modernisation peut donner lieu à deux attitudes diamétralement opposées, selon qu’elles approuvent et accompagnent le mouvement historique ou qu’elles le dénoncent et le combattent. Deux positions sont ainsi définies, l’une progressiste et l’autre réactionnaire. Toutes deux sont des foyers producteurs d’idéologies contradictoires, car il est impossible de les justifier par des arguments rationnels. En effet, la rationalité permet seulement de soutenir que la modernisation est probablement irrésistible et que, comme tout ce qui est humain, elle a certainement ses côtés positifs et négatifs. Il devient, par contre, irrationnel de soutenir, avec les progressistes, que, en poussant les choses au bout, l’humanité atteindra un état de perfection radieuse et heureuse, ou, avec les réactionnaires, que les humains sont promis aux catastrophes sur la voie engagée. Ce foyer originel de toute idéologie explique ses deux traits essentiels, l’unilatéralisme et le polémisme. Une idéologie voit toujours les choses sous un angle fermé et exclusif et combat tous ceux qui s’écartent de son champ de perception.

L’idéologie exige des idéologues pour l’exprimer, la formuler et la répandre. Comme pour toute production humaine, il convient de distribuer les acteurs humains en deux populations. L’immense majorité compose la population des récepteurs potentiels, tous ceux qui n’ont aucune disposition pour tirer de la virtualité du neuf, mais qui, s’il leur est proposé et pour peu qu’il réponde à une attente même vague, sont susceptibles de s’y convertir. En matière d’idéologie, la majorité est passive, mais capable de se convertir au progressisme ou à la réaction, pour peu que les circonstances s’y prêtent, en aiguisant les problèmes soulevés par la modernisation. Celle-ci ne procède pas sans soulever des problèmes, car elle fraye savoie en ruinant des pans successifs de l’ordre prémoderne, en procédant par essais et échecs et en ouvrant des fronts de mine toujours nouveaux. Le procès ne peut pas s’opérer sans crises ni soubresauts, qui sont autant d’occasions de défendre une marche en avant plus décidée ou un retour à des situations antérieures, que la mémoire sélective et l’illusion rétrospective permettent d’embellir.

L’autre population est infiniment minoritaire, celle des producteurs d’idéologies, que l’on peut convenir d’appeler les « intellectuels », même si cette acception du mot ne date que de l’affaire Dreyfus. Les intellectuels ont pour fonction historique de transformer en conscience la modernisation, sa nature, ses problèmes, ses bénéfices, ses coûts, ses perspectives, ses conséquences… Bien entendu, la modernisation traitée comme un objet du connaître peut donner lieu et a aussi donné lieu à des saisies rationnelles par des philosophes, des historiens et des sociologues, par des chercheurs occupés à la mise au point des outils intellectuels permettant de comprendre et d’expliquer les choses humaines dans leur réalité et leur vérité. En tant que chercheurs, ils ne sont ni réactionnaires ni progressistes, mais se partagent entre ceux qui trouventle vrai au moins provisoire et ceux qui se trompent ou répètent. La population minoritaire attachée à comprendre le monde qui l’entoure, comprend trois sous-populations, celle des chercheurs purs non idéologues, celle des intellectuels purement idéologues et celle des schizophrènes, chercheurs dans leur domaine de compétence et intellectuels quand ils se préoccupent d’assurer le bonheur d’autrui.

L’historien peut suivre à la trace et repérer depuisle XIVe siècle et la Renaissance la population minoritaire des cogniteurs et sa distribution en chercheurs, en idéologues et en chercheurs-idéologues, et vérifier que les idéologues se répartissent de manière polaire entre progressistes et réactionnaires. Les grands moments idéologiques sont la Réforme, les Lumières, le bouillonnement idéologique du XIXe siècle et les catastrophes idéocratiques du XXe siècle. Celui-ci aporté en pleine lumière la polarisation idéologique, la nature polémique et exclusive de toute position idéologique et les horreurs dont sont capables les idéologues, si, par malheur, ils accèdent au pouvoir politique et fondent une idéocratie. Le siècle a aussi démontré que, du fait de ses racines contre nature et irrationnelles, l’idéocratie est condamnée à disparaître tôt ou tard. Les idéocraties réactionnaires sont mortes de mort violente en 1945 et les idéocraties progressistes de mort lente et naturelle en 1991. Leur mort n’a pas été accompagnée de celle de l’idéologie, de la réaction ni du progressisme. Comme il fallait s’y attendre à la lumière de l’histoire du caméléon idéologique, celui-ci a réussi sans peine le recyclage de vieux idéologèmes, car leur stock est limité et composé des mêmes produits indéfiniment remis au goût du jour. Du côté progressiste, on a assisté à un feu d’artifice du libéralisme idéologique, avec des promesses garanties de paix, d’abondance, de liberté, d’épanouissement, sans crises ni soubresauts ni catastrophes. Du côté réactionnaire, le relais a été pris par l’écologisme, qui apparaît sur le devant de la scène dès 1992 à Rio. En son cœur, l’écologisme est une réaction viscéralement anti moderne, qui s’en prend explicitement aux cinq composants de la modernité, en insistant sur tel ou tel comme particulièrement pernicieux selon les moments et les mouvances. L’une de celles-ci est le terrorisme frileux. Son existence n’est pas énigmatique, en ce sens qu’il remplit une case idéologique prévue par une théorie plausible de l’idéologie. Pour apprécier ses capacités de nuisance, il faut s’attacher à la réception que la majorité passive et silencieuse peut lui réserver dans les circonstances présentes.

La réception

Elle soulève trois questions différentes, mais leurs réponses conjointes peuvent aider à expliquer les succès actuels des terroristes, du moins en Europe. Que faut-il entendre par « réception » ?D’où vient qu’elle soit réelle ? Pourquoi, dans la conjoncture actuelle, le pôle réactionnaire l’emporte-t-il sur le pôle progressiste ?

Les idéologues sont une infime minorité d’activistes, convaincus de la justesse de leur cause et prêts à tout, ou presque, pour l’imposer, persuadés qu’ils sont de se dévouer au bonheur de tous, même s’il faut le payer par le malheur transitoire de chacun. Il y faut des dispositions psychiques particulières, des expériences décisives, des occasions favorables… La plupart des gens demeurent étrangers aux engagements idéologiques résolus, car ils sont occupés de leurs problèmes personnels quotidiens. En périodes de calme collectif, au sens où aucun problème ne retient l’intérêt et l’attention de la majorité, les activistes vivent entre eux et dessinent une sodalité de type sectaire. Ils sortent de l’isolement et de l’anonymat, en fonction de l’éveil des gens à des problèmes, qui ou bien rendent plus aigus leurs problèmes courants et plus problématiques les solutions, ou bien leur infligent des problèmes nouveaux dépassant leurs horizons quotidiens. Une récession ou une crise économique pourrait correspondre à la première situation et une crise politique, intérieure ou extérieure, à la seconde.

Ces banalités conduisent à une conclusion qui l’est un peu moins, à savoir que la réception des messages idéologiques doit être conçue comme une échelle indéfiniment graduée d’intensité, entre la conversion enthousiaste d’activistes néophytes et le sentiment vaguement sympathique. La distribution des chiffres sur les différents degrés devrait être fonction de l’intensité des problèmes ressentis. Pour que tout le monde soit gagné, ou à peu près, il y faut une crise grave, profonde et urgente. Tous ne seront pas séduits, car les activistes du pôle progressiste devraient, eux,résister, ainsi que leurs sympathisants les plus proches. Cette distribution nuancée et sa corrélation avec l’acuité des problèmes ressentis devraient peser directement sur les stratégies et les tactiques des terroristes pour parvenir à leurs fins.

Pour trouver des réponses plausibles à la deuxième question, il faut prendre de la hauteur historique. La modernisation a été un développement de longue haleine, dont les premiers indices apparaissent en Europe au sortir de la féodalité et les aboutissements visibles s’imposent en Europe et en Amérique au XIXe siècle. Les transformations opérées et les innovations introduites ont permis à l’Europe de dominer le monde en deux étapes, au XVIe et au XIXe siècles. La conséquence en a été que la modernisation s’est doublée d’un second développement, la mondialisation. Celle-ci est définie par deux caractères, d’une part, l’unification de toutes les histoires humaines, jusqu’ici dispersées, en une histoire commune à tous les représentants de l’espèce, et, d’autre part, la diffusion de la modernisation sur la planète entière. Modernisation et mondialisation sont déjà apparentes et perçues à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Mais la catastrophe de 1914 et ses conséquences en cascade ont imposé au monde une gigantesque parenthèse, qui ne se referme qu’en 1991, avec la fin du dipôle américano-soviétique. Loin de trouver sa fin à cette date, l’histoire s’est remise en marche en renouant avec l’avant parenthèse.

Sur ce fond historique brossé à très grands traits, essayons de concevoir ce que pourraient être les sentiments collectifs des Européens aujourd’hui. Ils devraient être configurés par les deux développements repérés. Partis les premiers, les Européens ont réussi leur modernisation les premiers aussi. Ils précèdent tout le monde dans une expérience inconfortable. En effet, on peut plaider que la modernité est l’analogue historique du néolithique, qui a fait passer l’humanité de la dispersion en ethnies minuscules de chasseurs-cueilleurs en ensembles de plus en plus englobants, jusqu’à former des empires gigantesques. Du paléolithique au néolithique, il y a eu substitution de matrices culturelles, l’une explorant les possibilités humaines par la juxtaposition de cultures locales menues, et l’autre par de grandes civilisations portées par des réseaux hiérarchisés complexes. Un paléolithique qui, par hypothèse impossible, aurait perçu l’imminence et la réalité du changement de matrices, aurait été dans l’impossibilité absolue de prévoir quoi que ce soit de ce qui émergerait au long des dix millénaires à suivre. De même, si la modernité est une matrice nouvelle, personne ne peut prévoir ce que l’avenir culturel de l’humanité nous réserve, alors que chacun, en Europe maintenant et bientôt partout, peut connaître le monde qu’il a perdu. Regret plus ou moins poignant d’un passé révolu, d’un côté, et, de l’autre, inquiétude plus ou moinsmoins vive face à un avenir opaque, tels devraient être des sentiments plus ou moins diffus ou concentrés en Europe aujourd’hui.

De son côté, la mondialisation affecte les Européens de deux côtés, tous deux peu propices à l’optimisme. D’une part, elle signale aussi la modernisation étendue à la planète entière. Il doit en résulter mécaniquement des phénomènes de rattrapage et l’effacement de l’avance que l’Europe avait prise sur les autres grandes aires culturelles, chinoise, indienne, asiatique, amérindienne, dans les siècles antérieurs. Cette réduction au statut commun a été acquise après la Seconde guerre mondiale. La diminutiocapitisinfligée aux Européens par l’histoire qu’ils ont mise en branle eux-mêmes, doit inspirer la nostalgie d’un passé plus glorieux et des inquiétudes sur la position que l’avenir leur réserve par rapport aux autres acteurs.

Or, de ce côté et d’autre part, ils ont de bonnes raisons d’être inquiets. En effet, l’histoire commune de l’humanité, qui a débuté de manière irréversible, sera décidée par les grandes polities, comme les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, car la condition humaine est d’abord politique et transpolitique et se joue en fonction des rapports de puissance. L’Europe n’est pas une politie et, tant qu’elle n’en composera pas une, elle sera un objet de l’histoire mondiale et non pas un sujet. La finalité de la construction européenne est politique, mais il n’y a pas d’exemple qu’une politie ait été fondée par abandon délibéré et réciproque de souveraineté. L’Union Européenne n’est pas une politie, mais une alliance étroite de polities, qui ne peut décider et agir que par consensus. L’unanimité est la chose la plus étrangère à une espèce querelleuse et d’opinions infiniment diverses, précisément pourquoi sont indispensables des dispositifs et des procédures politiques de résolution pacifique des conflits. Tant que ne sera pas fondée une politie européenne, qui ne saurait être que de type fédéral, les Européens sur la scène mondiale ne peuvent attendre que des rebuffades et des humiliations, à quoi leur histoire millénaire ne les a pas habitués.

À la troisième question, les réponses à la deuxième peuvent expliquer en partie l’inclination au pôle réactionnaire plutôt qu’au pôle progressiste. En partie seulement, car les nostalgies, les inquiétudes et les humiliations pourraient, en principe, tout aussi bien inspirer un sursaut et une marche en avant fière et vigoureuse, comme les Européens de l’Ouest l’ont montré après 1945 et ceux de l’Est après 1991. La timidité et la frilosité actuelles pourraient n’être que passagères, car personne ne connaît l’avenir. Mais un facteur pourrait peser longtemps au bénéfice de la réaction, à savoir le facteur démographique. D’un côté, la quasi-disparition de la mortalité infantile et l’augmentation spectaculaire de l’espérance de vie ont rendu celle-ci précieuse à chacun et plus sensibles à tous les risques qu’elle peut encourir. De l’autre, la baisse tout aussi spectaculaire de la fécondité depuis les années soixante a déterminé un vieillissement croissant et même, si elle devait se prolonger sur des générations, l’effondrement biologique. Des populations vieillissantes et en déclin démographique peuvent difficilement nourrir des enthousiasmes pour le changement et le progrès. Des vieillards qui tiennent à la vie s’attachent plus probablement à la conservation des acquis qu’à la construction aventureuse de l’avenir. Mais, en ce domaine aussi, les Européens précèdent les autres, car il apparaît déjà que, loin de devoir succomber à une explosion démographique, l’humanité court vers une implosion, qui pourrait imposer ses conséquences au XXIIe siècle. Mais personne ne ressent intensément ces échelles de temps séculaires, si bien que, pour le moment, ce sont les Européens qui subissent l’implosion et doivent en retirer des sentiments de présent menacé et d’avenir aboli.

Les idéologues peuvent faire fond sur ces sentiments d’incertitude, d’inquiétude, de fin des temps, pour les manipuler à leur profit.

Les manipulations 

Soit un activiste qui, dans la conjoncture idéologique actuelle, est convaincu que le monde court à sa perte du fait d’un ensemble de calamités induites, en particulier, par les développements scientifiques et leurs applications économiques. Comment s’y prendrait-il, pour imposer les mesures restrictives qu’il juge indispensables pour sauver l’humanité ? Les catastrophes idéocratiques du XXe siècle ont eu au moins le mérite de disqualifier toutes les stratégies de type léniniste, qui préconisent la prise de pouvoir politique et l’instauration d’une dictature bien orientée. Notre activiste putatif évolue donc dans un régime démocratique, et c’est dans ce cadre qu’il doit définir des stratégies rationnelles, pour atteindre des objectifs qui, autrefois, auraient été poursuivis par la terreur politique. Deux stratégies s’imposent à lui, qui peuvent donner le change, en faisant mine de respecter scrupuleusement les procédures démocratiques.

Une première stratégie, la plus facile à définir et à conduire, prend appui sur les libertés d’opinion et d’expression. Elles sont inscrites analytiquement dans le concept du citoyen et ne sauraient être contestéesni abolies sans ruiner la démocratie. La stratégie rationnelle consiste à imposer une opinion idéologique à l’opinion publique, c’est-à-dire à faire en sorte que les dénonciations soient bien reçues par la population sans opinions arrêtées. Pour y réussir, il faut recourir à deux tactiques dominantes. La première s’attache à retenir l’attention du public, en injectant dans sa sphère d’intérêts des préoccupations nouvelles. Pour ce faire, il faut et il suffit de repérer dans l’actualité des événements ou des développements effectivement fâcheux, scandaleux, pernicieux. Il arrive qu’un nouveau médicament induise des effets secondaires passés inaperçus ;que des pollutions compromettent la santé ; que des aliments soient frelatés ; que des vaccins déclenchent à l’occasion des réactions violentes; que les activités humaines affectent les milieux et peuvent les rendre moins accueillants ; et ainsi de suite.

Cette première tactique gagnerait à prendre appui sur des faits vrais, sinon les activistes risqueraient la disqualification. De même, autrefois, la misère populaire était très réelle et les injustices souvent criantes, qui ont servi d’appui aux idéologues de droite et de gauche, pour chercher à subvertir l’ordre politique et social par l’entremise de la tyrannie. Il est vrai que, le coût de la vérification étant élevé et grande l’amnésie des cibles, des faits controuvés pourraient aussi bien faire l’affaire. La véracité est préférable, sans être indispensable. Le moyen de la tactique est immédiatement disponible et facile à manier. Les médias s’attachent au piquant, au sensationnel, au scandaleux, car ils peuvent ainsi retenir l’attention de leurs usagers. C’est une banalité, mais aussi une vérité première, au sens où elle devrait toujours être présente à l’esprit :par nature, les médias distillent, quand ils ne sont pas au service de la propagande du pouvoir politique, une vision de la réalité systématiquement faussée dans le sens négatif.

Ce biaissert l’activiste, mais un autre, tout aussi inhérent à la nature des médias, le dessert, à savoir qu’ils évoluent dans l’instantané, si bien que l’attention de l’opinion se détourne aussi vite qu’elle s’est fixée. Ce n’est pas le moyen de formater l’opinion publique de manière assez stable, pour qu’elle puisse appuyer la seconde stratégie, proprement politique. Pour configurer l’opinion publique dans le sens souhaité, il faut la convaincre que les événements ponctuels négatifs sont les premiers indices apparents d’un état général qui s’imposera, si rien n’est fait pour subvertir l’ordre en cours. Il s’agit de convaincre les gens que le cours des choses et des affaires humaines est si mal engagé que la catastrophe est inéluctable à terme, à moins que… La réussite de cette seconde tactique est plus difficile à obtenir. Pour la conduire au succès, il n’y a qu’un seul moyen : ne jamais cesser de relancer les dénonciations, de manière à créer une sorte de fond diffus d’inquiétude générale sur l’état des lieux et le cours des choses.

L’activisme idéologique est un emploi à temps complet, qui ne souffre aucune suspension de l’effort. Cette contrainte peut expliquer que seule une infime minorité d’individus sont susceptibles d’occuper l’emploi, ceux qui sont ainsi disposés qu’ils s’y consacrent à fond et sans intermittence. Or, les nouveaux moyens de communiquer leur facilitent grandement la tâche, par l’entremise des moteurs de recherche, des blogs, des forums de discussion… [cf. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, Paris, Presses Universitaires de France, 2013]. Les gens obsédés d’une opinion exclusiveont tout loisir de faire le siège de ces moyens nouveaux, si bien que les opinions les plus diffusées et présentes seront celles des activistes. Le citoyen non averti, qui n’a pas de raison particulière de se méfier, qui ne soutient aucune opinion personnelle et qui ne dispose d’aucun moyen de contrôler les opinions qu’il rencontre sur la toile, s’il cherche à s’informer, évitera difficilement de se convaincre que la réalité doit être celle décrite et dénoncée par les idéologues.

Cette première stratégie peut réussir, mais elle ne suffit pas pour assurer le triomphe de l’activiste. Dans le cas le plus favorable, il aura réussi à imprégner l’opinion publique du sentiment que les choses ne tournent pas rond et que la situation devrait empirer, si rien n’est fait. Ce sentiment ne suffit pas à faire descendre les gens dans la rue en soutien aux activistes, pour plusieurs raisons. Les coûts de coalition d’une population sont presque toujours prohibitifs. L’intensité des indignations est très variable et varie en fonction de la coïncidence des opinions diffusées et des expériences réelles des gens dans leur particulier ; or tous les sondages révèlent que l’immense majorité est à peu près satisfaite de son sort. En démocratie, des dispositifs et des procédures permettent de gérer tous les problèmes qui se posent et de leur trouver des solutions à terme plus ou moins rapproché.

Encore faut-il que les problèmes soient posés. Cette exigence justifie l’action de lanceurs d’alerte non idéologues. Toute démocratie fidèle à ses principes réserve une fonction tribunitienne et la confie à des citoyens privés, en les chargeant de se dévouer à la défense et au progrès du bien commun, quand il est menacé ou mal assuré. L’activiste est un tribun dévoyé, parce qu’il est perverti par l’idéologie, qui lui brouille la vue de la réalité, le convainc de catastrophes imaginaires et, surtout, lui inspire la tentation de recourir à des mesures antidémocratiques et tyranniques, en usant du pouvoir politique pour s’imposer.

La seconde stratégie vise donc le pouvoir politique, non par l’instauration d’une idéocratie dont plus personne ne veut pour le moment, mais en se servant de la démocratie pour la subvertir en son nom. À nouveau, deux tactiques peuvent servir la stratégie. La plus directe consiste à convertir à la cause les décideurs politiques, qui sont rarement des experts et peuvent adhérer sincèrement à des idées fausses comme tout un chacun. Ils sont surtout élus, anxieux d’être élus ou réélus. Il importe donc de les persuader que l’opinion publique pèse en ce sens, ce qui réussira d’autant mieux que l’opinion incline effectivement de ce côté, si la première stratégie a été bien conduite.

La seconde tactique est plus indirecte et carrément perverse. Elle part du postulat que tout n’est qu’opinion, que les compétents sur telle ou telle question n’ont aucun accès privilégié à la vérité même provisoire, qu’ils ne font que défendre une opinion contre d’autres. Or, en démocratie, toutes les opinions ont le droit de s’exprimer et peuvent aspirer à définir le bien commun. La perversion consiste à confondre la légitimité politique de toute opinion et sa légitimité au regard des critères du vrai et du faux, qui ne sont pas politiques. Il est loisible à quiconque de soutenir que deux et deux font cinq ou que les vaccins compromettent la santé, mais ce qu’il en est en vérité relève des compétences de la communauté des mathématiciens ou des immunologistes.

La tactique consiste à prendre appui sur la confusion, pour proposer la création d’organes de consultation à l’usage des décideurs politiques, des organes réunissant sur un pied d’égalité toutes les opinions, de manière à les mettre en concurrence et à faire émerger une opinion dominante, qui sera retenue par les décideurs et inspirera la politique. Or, des activistes ont toutes chances de réussir la manipulation de ces forums de discussion ouverts à toutes les opinions, car ils s’y consacrent nuit et jour et à corps perdu, alors que les compétents ont autre chose à faire et ne savent argumenter efficacement qu’entre pairs. Par ce tour de passe-passe pseudo-démocratique, il est possible à des activistes décidés et habiles de manipuler le pouvoir politique et de le faire servir à leurs vues.

Conclusion

C’est cette dernière tactique qui fait courir les plus grands dangers au bon sens, à la démocratie et au bien commun. En effet, que l’opinion publique soit abreuvée d’idées fausses ou douteuses est sans doute déplorable, mais c’est le sort commun et courant de l’humanité depuis les origines. C’est une illusion d’intellectuels que de croire que les humains pourraient connaître un état où ils ne seraient occupés que de la recherche de la vérité et n’adhéreraient qu’à des vérités établies. Même les virtuoses, qui réalisent parfois cet idéal dans leur domaine étroit de compétence, rallient le douteux et le faux dès qu’ils s’en éloignent. Undangernaît avec la dominance éventuelle d’une opinion fausse dans l’opinion publique, car le risque devient réel qu’elle impose des mesures fâcheuses ou calamiteuses. En temps normal, les opinions sont multiples, diverses, contradictoires, si bien que, sans s’annuler les unes les autres au bénéfice du vrai, elles se neutralisent et se condamnent à l’insignifiance. Le danger le plus grave est dans la tactique insidieuse, qui consiste à traduire la liberté politique d’opinion dans l’affirmation que tout n’est qu’opinion et que toutes les opinions doivent être représentées à égalité dans les conseils du prince. La seule conséquence à prévoir est que le prince soit mal conseillé et le citoyen mal servi.

Jean Baechler

 

 

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