L’écologisme contre l’écologie

Jean BAECHLER, Membre de l’Institut
Les alarmes résonnent de toutes parts et en permanence. La planète est menacée par les excès de l’humanité, qui s’en trouve compromise en retour jusque dans son existence même. Parvenu à un certain âge, un représentant de l’espèce a essuyé assez de « terreurs » avérées finalement exagérées ou imaginaires, pour demeurer sceptique et demander à voir. La terreur atomique du temps de la guerre froide s’est révélée vaine, mais le risque d’une catastrophe était très réel. Il était inutile et probablement dangereux de paniquer, mais la prudence et la vigilance étaient souhaitées chez les responsables politiques et militaires. Se pourrait-il que les risques écologiques évoqués avec insistance depuis une vingtaine d’années soient réels ?
Après tout, le bon sens suggère que le système humain, rendu ouvert par l’inventivité et la créativité humaines, devrait rencontrer les limites imposées par la fermeture du système-Terre, tant physique que vivant. D’un autre côté, le même bon sens souffle que la logique du vivant a dû équiper l’espèce de tout ce qu’il faut pour résoudre tous ses problèmes et survivre, sinon l’évolution de l’aurait pas sélectionnée, ce qui incite à la confiance et à l’optimisme. Mais l’expérience enseigne aussi que l’aventure humaine incline fâcheusement à évoluer par le mauvais côté :il faut des drames et des catastrophes, pour que les humains se résolvent à se mettre en quête des bonnes solutions et à les appliquer. Le bon sens conseillerait plutôt de prévoir et de prévenir les catastrophes.
Le recours au bon sens incombe à chaque citoyen et aux responsables politiques, à qui il délègue le soin et le souci de rechercher, autant que faire se peut, le bien commun, en l’occurrence le bien de l’humanité comme espèce, puisqu’il est question de la Terre comme son habitat irremplaçable. Mais ni les politiques ni les citoyens n’ont les compétences requises pour juger de l’état réel des lieux et avancer des solutions aux problèmes qui se poseraient effectivement. Les compétences existent et sont maîtrisées par les écologues. L’écologie est une science, dont l’objet propre est la planète-Terre considérée comme la « maison »-oikosen grec-du vivant en général et de l’espèce humaine en particulier. Cette maison est, en fait, un système extraordinairement complexe, d’autant plus qu’il est composé de trois sous-systèmes physique, biotique et anthropique, chacun d’une complexité croissante dans le sens de l’humain, et que l’ensemble est encore soumis à des influences originaires du système solaire.
Comme toute science, l’écologie procède par des hypothèses, dont sont déduites des prédictions de phénomènes, vérifiées par des expérimentations et des observations. Comme le vrai ne peut jamais être trouvé du premier coup, il faut recommencer, ce qui engage toute science en une exploration par essais, échecs, tris, cumulations et consolidations. Le vrai scientifique est donc toujours provisoire, qui ne deviendra définitif qu’à la fin, quand le réel sera devenu transparent à la conscience humaine et à l’intérieur de l’horizon cognitif humain. L’écologie en est loin, ce qui revient à dire que les écologues ne sont pas les détenteurs de vérités incontestables et encore moins incontestées.
Pour minimiser les risques d’erreur, le raisonnement et l’expérience imposent des mesures à prendre et à respecter par les chercheurs et les décideurs, respectivement. Les chercheurs doivent se constituer en communautés de pairs et en réseaux à l’échelle planétaire, de manière à éviter tout monopole d’un vrai provisoire et à favoriser les progrès de l’exploration du vrai par la critique des hypothèses et la vérification des prédictions. C’est ainsi que fonctionnent la science et les sciences depuis quatre siècles maintenant, d’abord en Europe et désormais sur la planète entière. De leur côté, les politiques devraient écouter les chercheurs, sans se confier aveuglément à aucune orthodoxie du moment, et ne recourir à des mesures préventives que flexibles, révisables, adaptables, car le vrai de demain pourrait réfuter celui d’aujourd’hui et des mesures trop abruptes et rigides interdire de le prendre en compte.
L’erreur fatale serait de se plier aux injonctions des harpies écologistes. L’écologisme est une idéologie, définie comme une utopie programmatique. Toute idéologie dénonce le présent comme intrinsèquement corrompu et promis à la catastrophe, s’il devait se perpétuer, et propose une mutation radicale, dont l’imposition par tous les moyens, jusques et y compris la terreur, permettrait l’instauration ou la restauration d’un état idéal. Il s’agit toujours d’assurer le bonheur des gens sans leur demander leur avis. Une idéologie isole un aspect du réel et le développe unilatéralement jusqu’à en faire le tableau intégral. En l’occurrence, une menace sur l’environnement-démographique, climatique, nucléaire, chimique, industrielle, technique…- est détachée de tout contexte et laissée se développer à l’infini, à moins que… Les cures sont variées, la croissance zéro voire négative, le véganisme extrême, la mutation énergétique, l’élimination de l’espèce humaine…
L’écologisme compromet gravement l’écologie comme science et la gestion de l’environnement par les responsables politiques. Il s’attaque à la science, en prenant effrontément appui sur le constat que les chercheurs se trompent à l’occasion, ne sont pas toujours d’accord entre eux et passent par des conceptions successives du vrai. Sans doute, mais ce n’est pas parce que le vrai scientifique est seulement provisoire, qu’il faut se mettre à l’écoute des ignorants et des imbéciles. Si une question écologique est en suspens, par exemple sur le climat, personne n’en sait plus que les écologues et les climatologues. Se persuader qu’il est possible d’en savoir plus qu’euxet suivre les opinions de ceux qui en sont convaincus, conduit à coup sûr à l’obscurantisme et ne peut qu’inspirer des mesures calamiteuses.
Or, le propre des idéologues est d’être des passionnés jusqu’à l’idée fixe et de se consacrer en permanence à la défense et à la diffusion de leurs lubies. Ils investissent tous les médias et infiltrent tous les forums, alors que les compétents et les raisonnables répugnent toujours à cet activisme, par honnêteté intellectuelle et parce qu’ils ont mieux à faire. Le risque est certain que l’opinion publique n’entende que les arguments écologistes et qu’elle fasse pression sur les décideurs politiques, qui ne sont pas, sauf exceptions rares, des scientifiques compétents. C’est pourquoi leur position est vitale et difficile. Ils doivent tenir compte de l’opinion publique et des groupes de pressions idéologiques, car ainsi le veut la démocratie et la liberté d’opinion, tout en s’en méfiant et en cherchant conseil auprès des compétents, qui ne sont pas toujours d’accord entre eux et jamais détenteurs d’une vérité définitive.
Plus que jamais, la vertu centrale de la politique s’avère être la prudence, qui devrait inspirer aux politiques de la méfiance voire de la répulsion pour les excités de l’écologisme et leur conseiller de s’adresser à ceux qui savent ou savent qu’ils ne savent pas. Par-dessus tout, ils doivent se garder, sous prétexte de démocratie mal comprise, de réunir les compétents et les incompétents dans des forums et des commissions communs, dans l’espoir d’en recueillir des conseils avisés, tenant compte de toutes les positions. Le scientifique et l’idéologiquene se concilient pas, mais le risque est de légitimer l’extravagance aux dépens du raisonnable bien informé.

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