Les révolutions du Moyen Orient et la suite…

Bernard William Owen
L’élection à l’assemblée constituante tunisienne : une expérience à considérer ?

La Tunisie a marqué le départ du printemps arabe dont on a beaucoup parlé. Il est vite apparu qu’il y aurait plus de 80 partis pour disputer les élections (en juin) puis finalement 100. Lors des deuxièmes élections polonaises (celles du 27 octobre 1991 tenues à la proportionnelle) la Chambre (Sejm) réunissait 29 partis dont l’un représentait « Les buveurs de bière ». Même « Solidarnosc » s’était décomposé. Certains s’inquiétaient du nombre de listes, d’autres s’en réjouissaient considérant une « constituante » comme un marché d’idées alors que trop d’idées peuvent rendre difficile un choix ou au contraire favoriser, outre mesure, l’idée du plus puissant.

Ces derniers ont eu gain de cause. La nation était divisée en 27 circonscriptions, plus 6 à l’étranger, et le mode de scrutin était un système proportionnel utilisant l’application du quotient et les plus fortes restes. Il s’agit d’encourager ainsi les petites formations. Cela donne des résultats comparables au système Sainte Laguë. Il existait une compensation à savoir, une différentiation dans le nombre de députés élus selon le type de circonscriptions car la densité de la population est très différente selon les régions administratives d’où étaient formés les circonscriptions. Ceci étant dit voyons ce dont on a moins parlé.

Aléa du contentieux.

La Commission électorale a décidé d’annuler 9 listes du parti qui était arrivé en troisième position. Ce parti Al Aridha remportait 19 sièges bien répartis à travers le pays même devançant Ennahdha, le parti islamiste, à Sidi Bouzid d’où était parti la révolution (3 élus contre 1)

Personne ne croyait dans ce parti dont l’origine est un homme d’affaires tunisien vivant en Angleterre et qui possède une chaîne de télévision qui diffuse sur la Tunisie. Or, lors d’un sondage de IRI (information de IFES) au mois d’avril 69% des interrogés choisissaient la TV comme première source d’information nationale et locale (Synda Tajine, « Sid Bouzid : Qui est derrière le chaos ? », Businessnews.com). Les habitants de Sidi Bouzid à l’annonce de l’annulation se sont révoltés. Le Ministère de l’Intérieur a parle de « bandes organisées » ce qui paraît peu probable mais à noter que Ennahdha avait refusé toute alliance avec Al Aridha.

Le refus de la commission d’admettre la troisième position d’Al Aridha est fondé sur le fait de fonds qui seraient venus de l’étranger. Le financement de l’étranger paraît évident pour d’autres partis sans pour autant mener à une annulation.

En ce qui concerne le financement, le Parti Démocratique Progressif (PDP) qui est un parti laïque du centre avec un penchant pour une économie mixe profite du soutien des hommes d’affaires, et doit déposer de ressources considérables qui lui ont permis d’agir sur l’ensemble du territoire (source Wikipedia) Quant au Parti Musulman, il s’est défendu de recevoir de l’argent de l’extérieur car les pays arabes le trouvaient trop modéré. Le parti musulman tunisien se devait d’être modéré. Dans un Etat où il n’avait pas joué un rôle politique sa présence en tant que parti souhaitant participer à ce qui lui avait été interdit demandait de sa part une grande prudence. Les Emirats Arabes étaient conscients de sa situation et une aide financière discrète a probablement eu lieu d’une façon ou d’une autre. L’Arabie Saoudite pouvait très bien comprendre la raison pour laquelle pendant les premières semaines du printemps arabe quand elle voyait les musulmans tunisiens se présenter à la télévision en costume cravate et avec une barbe à peine esquissée.

L’environnement international

Le printemps arabe n’est qu’une suite d’événements qui ont bouleversée la région. Il est regrettable de constater que ceux qui ont pris l’initiative d’agir ouvertement contre telle ou telle nation n’aient pas pleinement pris conscience de l’endroit où ils intervenaient ni envisagé la suite. Les actions militaires, missiles, déminages ont énormément évolués mais ils sont d’une autre époque, les guerres ne sont plus ce qu’elles étaient. Nos sociétés civiles avec leurs stratégies et leur pouvoir financier qui ne connaissent pas les frontières sont sur le terrain bien avant les événements mais qui en parle ?

De toute façon, la religion, les persécutions, l’occident les a bien connu et il est de souhaitable de réfléchir à notre époque sur le texte de Vincent Manson Monteil « La pensée Arabe » (Seghers 1987, page 181) : « Le monde musulman se présente …comme un tout politique-juridique-religieux » « Rendez à Dieux ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César…n’a pas de sens en Islam. »

Les Frères Musulmans – association fondée au Caire en 1927 – un million d’adhérents en 1948 puis dissoute, reconstituée et persécutée de 1954 à 1971 se présente comme « porte parole de la justice sociale de l’Islam. » Plus nuancé dans la lecture de leur idéologue Sayyid Qutb (pendu le 29 août 1966) auteur de « Mystique et Politique » (publié en 1984) : « Depuis 1982 … la presse française s’acharne sur ceux qu’elle appelle ‘islamistes’, ‘intégristes’, maximalistes…ces mots ne veulent rien dire que le rejet par l’Occident de tout ce qui n’est pas lui… Il s’agit de mouvements plutôt fondamentalistes de retour aux sources du Coran et de la Sunna avec la mise en application de la Sharia… et la réalisation de républiques islamiques comme en Iran. Les tendances fondamentalistes gagnent du terrain partout au Maghreb comme en Orient. Ils sont redoutées et pourchassées par les régimes établis. »

Naturellement, le monde arabe n’est pas resté insensible aux idéologies qui circulaient à travers le monde. La Turquie avec ses « jeunes turcs » est devenu laïque, le Shah d’Iran avait une vue très libérale de la religion et la formation du Parti Baas, résolument laïque en 1940 fondé par un Syrien Chrétien Michel Aflag considérait l’unité arabe liée au socialisme (l’Irak, la Syrie).

Au 19ème siècle il y avait une autre religion dont évoquera Ernest Renan dans un des cours du Collège de France (23 février 1862) : « L’Europe va conquérir le monde et y répandra sa religion qui est : le droit, la liberté, le respect des hommes, cette croyance à quelque chose de divin au sein de l’humanité. »

C’est beau ! J’apprécie Ernest Renan seulement ne vivait-il à l’époque des colonies ? Les colonisateurs étaient les vainqueurs et ne pouvaient qu’avoir raison. Les idées socialistes se diffusaient à travers le monde mais pouvait-il prévoir les guerres mondiales, la dernière n’a-t-elle pas fait 50 millions de morts ? La grande puissance n’est plus l’Europe elle est devenue les Etats-Unis. Avant les grandes guerres et encore jusqu’en 1988 l’Union Soviétique avait ses partisans. Les « grandes » puissances ne sont-elles pas en ce moment en pleine contradiction ? Elles ont favorisé les pouvoirs laïques autoritaires tout en injectant grâce aux nouvelles règles de la société civile nos grandes idées de liberté, d’égalité et des droits de l’homme ! Est-il obligatoire que les pays musulmans se « mondialisent » de force selon nos principes, selon nos guerres à « l’ancienne », l’Irak (parti Baas), la Libye… Le résultat pratique, les faits, sont-ils à ce point concluants ?

Il paraît indiscutable que la modernité, la religion, le modèle occidental devront s’entremêler pour former un ensemble cohérent qui ne sera pas à l’image exacte de ce que propose l’occident.

Pour conclure

De nos jours l’Islam n’est pas qu’une religion, elle est devenue en termes politiques, la structure d’accueil pour ceux qui sont contre les gouvernements laïques autoritaires. Cette structure d’accueil révèle sa puissance lorsque arrivent les élections. Pourquoi ? La religion exclue des factions politiques s’est insérée dans toutes les organisations qui réunissent les gens, chez eux, au travail, tout ce qui est social et humanitaire. Ils sont donc bien connus.

La religion musulmane en cas d’élections est actuellement hors de portée du parti ou des partis proches des anciens pouvoirs. Il reste un point d’interrogation : Qu’en est-il de l’Egypte, de la Libye et de l’Iran ?