LREM, des candidats loin d’être exemplaires

A NOTER QUE PLUSIEURS ATTAQUES SUR NOTRE SITE ONT EU LIEU. Bernard Owen

 MEDIAPART

7 JUIN 2017 PAR MATHIEU MAGNAUDEIX (AVEC ANTTON ROUGET ET LOUISE FESSARD)

Le parti d’Emmanuel Macron, qui vise la majorité absolue aux législatives, souhaitait des candidats issus de la « société civile » et exemplaires. Mais certains mentent sur leur C.V., sont visés par des enquêtes judiciaires ou possèdent des sociétés dans les paradis fiscaux. Tour d’horizon des bras cassés de la Macronie, dont certains devraient devenir députés.

  « Nous sommes vous. » Le slogan de campagne de La République en marche (LREM) pour les législatives des 11 et 18 juin, dévoilé ce week-end, joue à fond sur le registre « société civile », la marque de fabrique du parti. Mais certains des candidats sélectionnés par la commission nationale d’investiture, censés incarner le « renouvellement », promesse numéro un d’Emmanuel Macron, affichent des profils particuliers. Il y a bien sûr le cas Richard Ferrand, ministre candidat aux législatives et proche du président de la République, dossier épineux pour l’exécutif dans lequel le parquet de Brest a fini par ouvrir une enquête préliminaire visant des « infractions pénales en matière d’atteinte aux biens, de manquement au devoir de probité et aux règles spécifiques du code de la mutualité ». Mediapart a révélé les pratiques du député Alain Tourret, qui a utilisé son indemnité de frais de mandat à des fins personnelles. Ou celles de Véronique Avril, candidate à Saint-Denis, qui a loué un appartement insalubre à un prix exorbitant – une enquête préliminaire a été ouverte.
Enquêtes préliminaires, conflit d’intérêts, sanctions de l’AMF, propos gênants effacés de leurs comptes Facebook : Mediapart a enquêté sur d’autres cas évoqués par la presse… et a déniché quelques nouveaux C.V. gênants. Dans l’écrasante majorité des cas, LREM, qui vise une majorité absolue aux législatives, ne leur a pas retiré l’investiture.

Bruno Bonnell (6e circonscription du Rhône) : une sanction de l’Autorité des marchés financiers, deux sociétés au Delaware (paradis fiscal)

Dans la campagne d’Emmanuel Macron, l’adversaire de Najat Vallaud-Belkacem à Villeurbanne (Rhône), proche du ministre de l’intérieur Gérard Collomb, a joué un rôle pivot. L’ex-patron d’Infogrames et Atari, apôtre médiatique de la « Robolution » – la révolution du travail et de l’économie par les robots, un concept déposé à l’Inpi qu’il décline à toutes les sauces – a été un soutien de la première heure du candidat d’En Marche! et le référent du parti dans le Rhône… mais aussi, de l’aveu même de l’entourage de Macron, un précieux rabatteur de dons privés : il a ainsi organisé deux événements privés à Lyon début février, un dîner et un cocktail, en marge du meeting d’Emmanuel Macron à Lyon.

Selon un jugement de divorce du tribunal de Lyon de 2011, ce patron souvent cité en modèle, interlocuteur de tous les ministres de l’économie, a pourtant « entièrement restructuré son patrimoine, y compris en utilisant judicieusement un endettement qui pourrait être qualifié de colossal, afin d’éluder l’impôt de solidarité sur la fortune d’abord et l’impôt sur le revenu ». Il a par ailleurs été sanctionné par l’Autorité des marchés financiers, le gendarme de la Bourse.

L’affaire remonte à quelques années. En 2007, Bonnell est « viré » avec fracas d’Infogrames, société aujourd’hui en liquidation judiciaire. Le 16 janvier 2008, Infogrames est condamné à verser 40 000 euros à l’Autorité des marchés financiers (AMF). Bonnell n’est plus patron, mais c’est bien sa gestion qui est visée. Selon la décision, toujours accessible en ligne, l’AMF estime qu’entre juin 2003 et juin 2004, Infogrames Entertainment, « représentée par son directeur général d’alors, M. Bruno Bonnell », a « artificiellement fait varier le cours de son titre » en achetant et revendant des paquets d’actions, sans que l’AMF n’en soit informée. Des écoutes ont prouvé que le trésorier d’Infogrames a demandé à l’intermédiaire financier Natexis Bleichroeder de « soutenir de manière artificielle les cours, afin de favoriser la réalisation par Infogrames de cessions d’actions hors marché, effectuées les mêmes journées ». Des agissements contraires à plusieurs règlements, juge l’AMF. Sollicité par Mediapart, Bonnell dénonce un « excès de zèle » du régulateur et assure que les opérations étaient destinées à « défendre le titre », alors attaqué sur les marchés.

« Navya Inc. » a été déposée au Delaware par une société dont Bonnell préside le conseil de surveillance © DR.

Bonnell, qui incarna le patron intraitable dans l’éphémère version française de The Apprentice, le show télé qui fit connaître Donald Trump aux États-Unis, est par ailleurs propriétaire de deux sociétés, BB26 et Navya, basées dans le paradis fiscal du Delaware, petit État de la côte est des États-Unis qui compte plus d’entreprises que d’habitants. Et pour cause : les taxes y sont inexistantes, aucune activité réelle n’est exigée et le nom des propriétaires des sociétés n’est pas demandé. Le Delaware est donc impliqué dans toutes sortes de montages financiers permettant aux sociétés du monde entier d’éluder fiscalement des milliards de capitaux. Bonnell prie pourtant de croire que dans son cas, « tout est transparent ».

Comme le confirme un document financier de l’époque, BB26 LLC (une SARL) a été créée en 2007 par Atari quand il a été débarqué. Un prêt d’un million d’euros lui a même été accordé par son ancienne entreprise pour lancer une activité dans la robotique et les jeux online. Mais Bonnell a dû rentrer précipitamment des États-Unis à cause d’un drame familial et n’a jamais lancé son activité. Il admet ne s’être ensuite « jamais occupé » de fermer la société. L’autre entité que nous avons découverte, Navya Inc., a été créée par la société du même nom, un fabricant de véhicules sans chauffeurs dont il préside le conseil de surveillance. « Il s’agissait de protéger la marque. Le Delaware n’est pas qu’un paradis fiscal, c’est aussi un lieu où l’on peut monter des sociétés rapidement. » Et surtout, dans la plus grande discrétion.

Au Benelux (4e circonscription des Français de l’étranger), le fantôme de l’affaire Pechiney

Dans la quatrième circonscription des Français de l’étranger (Benelux), le premier tour a déjà eu lieu. Pieyre-Alexandre Anglade, le candidat LREM, est largement en tête avec 52,27 % des voix, devant la candidate « insoumise » Sophie Rauszer. Il devient le grand favori. Surprise : sa suppléante, Dorothée Gruman, est l’épouse d’un célèbre courtier en titres condamné dans le cadre de la retentissante « affaire Pechiney-Triangle ». Annoncé en 1988, le rachat par la société publique Pechiney de la société américaine Triangle, cotée à New York, avait permis à plusieurs financiers proches de l’Élysée, du ministère des finances et du Parti socialiste de spéculer.

À l’époque courtier de la Compagnie parisienne de placements (CPP), Patrick Gruman a été reconnu coupable de délit d’initié et condamné en appel à six mois de prison avec sursis et 80 000 francs d’amende (contre 200 000 francs en première instance) en 1994. Patrick Gruman a aussi négocié un accord avec la justice américaine. La SEC, le gendarme des marchés financiers outre-Atlantique, a accepté que la pénalité du courtier soit confondue avec celle – estimée à un peu plus de 240 000 dollars – de l’ami qu’il avait initié.

« Ces faits sont aujourd’hui prescrits et ne figurent plus sur mon casier judiciaire », rétorque M. Gruman, associé d’un cabinet de conseil financier, qui se définit comme « simple militant d’En Marche! » et dit ne pas participer à la campagne de sa conjointe. Même son de cloche du côté du candidat, Pieyre-Alexandre Anglade : « Je ne ferai pas de commentaire sur cette affaire qui s’est produite il y a trente ans. Il ne faut pas réduire ma suppléante à ce qu’a fait son mari. » Le lien de Dorothée Gruman avec son époux n’est pourtant pas que matrimonial. Avant de s’installer à Bruxelles, la candidate a dirigé en France une société spécialisée dans l’organisation de mariages, « Mon plus beau jour », dont son époux fut administrateur. Introduite en Bourse en 2007, l’entreprise, ultra-performante à ses débuts, a été placée en liquidation judiciaire à peine trois ans plus tard.

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