Malgré l’affaire Loiseau, Macron se rêve en maître du jeu européen

21 JUIN 2019 PAR ELLEN SALVI MEDIAPART

À l’issue du conseil européen, le président s’est réjoui d’avoir fait tomber le système de nominations aux postes clefs de l’Union. Mais il a été largement aidé par les sociaux-démocrates. Et il risque de payer encore longtemps le fiasco Nathalie Loiseau.

Bruxelles (Belgique), envoyée spéciale.– Emmanuel Macron est satisfait. À l’issue de deux jours de sommet à Bruxelles, les chefs d’État et de gouvernement des vingt-huit membres de l’Union européenne ont échoué à s’entendre sur les nominations aux postes clefs du continent. Mais aux yeux du président de la République, il s’agit bel et bien d’une victoire : celle de son opposition au système des Spitzenkandidaten, qui prévalait depuis 2014, et selon lequel le parti arrivé en tête des élections européennes envoyait son chef de file à la présidence de la Commission.

« Aucun des trois candidats qui sortaient de cette procédure [l’Allemand Manfred Weber (PPE, droite), le Néerlandais Frans Timmermans (sociaux-démocrates) et la Danoise Margrethe Vestager (libéraux) – ndlr] n’est apparu comme faisant l’objet d’un consensus, a confirmé le chef de l’État le 21 juin, lors d’une conférence de presse. Nous avons décidé de relancer une procédure pour que d’autres noms émergent et pour que des équilibres soient trouvés. »Si possible au moment du sommet extraordinaire qui se tiendra le dimanche 30 juin.

« Nous avons acté ce soir qu’il n’y avait pas une automaticité du Spitzenkandidat », avait déjà assuré Emmanuel Macron le 28 mai, lors d’une première rencontre post-élections entre les dirigeants européens. In fine, il aura fallu un mois supplémentaire pour que cette non-automaticité soit réellement actée, la chancelière allemande Angela Merkel ayant longtemps défendu la candidature de Weber. « Il y a eu un processus de deuil pour les grandes familles politiques européennes », indiquait vendredi l’Élysée pour justifier l’allongement des délais.

Le président de la République a réussi son pari sur un point : pour la première fois depuis 1979, le PPE et la famille des sociaux-démocrates (S&D) n’ont plus la majorité qui leur permettait de se répartir les postes à deux. Le groupe « Renew Europe » – réunissant l’ADLE (« Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe ») et les Français de « Renaissance » –, troisième force politique au Parlement, est désormais en mesure de peser sur les négociations. Il ne peut pas imposer ses candidats, mais il peut bloquer ceux des groupes jusqu’alors hégémoniques.

Une photo prise avant le dîner des 28 de jeudi soir témoigne de cette nouvelle donne. On y aperçoit le chef de l’État en pleine conversation avec Angela Merkel, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez et le président du Conseil européen Donald Tusk. Emmanuel Macron a beau avoir perdu le défi qu’il s’était lui-même lancé en France, en arrivant derrière le Rassemblement national (RN) lors du scrutin du 26 mai, il peut, sur la scène européenne, se mettre en scène comme faiseur de rois.

Dans les faits et malgré les effets de com’, le président de la République n’a pas réussi à écarter la candidature de Weber tout seul. Les sociaux-démocrates, désormais dominés par les Espagnols, lui ont en effet donné un sérieux coup de pouce, en annonçant dès le 20 juin au matin qu’ils ne soutiendraient pas la candidature de l’Allemand. « L’homme fort de la social-démocratie en Europe, c’est Sánchez », confiait Daniel Cohn-Bendit à Mediapart quelques jours avant le conseil européen. C’est en effet lui qui a largement pesé sur les discussions qui s’y sont tenues. C’est aussi lui qui parvient à faire monter ses troupes depuis quelque temps.

Le nom de son actuel ministre des affaires étrangères, Josep Borrell, revient ainsi avec insistance pour devenir chef de la diplomatie européenne. De même, le premier ministre espagnol peut se prévaloir d’avoir imposé une autre de ses proches, Iratxe García, à la tête du groupe S&D, contrairement à Emmanuel Macron qui a dû gérer le naufrage de son ancienne tête de liste, Nathalie Loiseau. Au sortir d’une campagne déjà douloureuse, l’ex-ministre des affaires européennes a été contrainte de renoncer à briguer la présidence de « Renew Europe », après un « off » qui restera dans les annales bruxelloises. Et qui a montré toutes les limites de sa maîtrise de la diplomatie.

Quelques jours après son arrivée au Parlement, Nathalie Loiseau a en effet plongé celui-ci dans la stupéfaction en tenant des propos méprisants à l’égard de plusieurs de ses collègues et dirigeants européens face à une poignée de journalistes. Dans sa bouche, son allié belge Guy Verhofstadt est devenu un « vieux de la vieille qui a des frustrations rentrées depuis quinze ans », Manfred Weber un « ectoplasme » qui « n’a jamais rien réussi », l’ancien ministre centriste Jean Arthuis un « homme totalement aigri », et Angela Merkel « le problème de l’Europe ». Ni plus ni moins.

Du côté de l’Élysée, on cherche depuis plusieurs jours à minimiser cet épisode. « On l’aura vite oublié », assurait l’entourage d’Emmanuel Macron la veille du conseil européen. « Cette polémique est un faux départ. Elle n’aura pas de conséquence à long terme sur notre délégation », veut aussi croire Stéphane Séjourné, qui dirige désormais le groupe « Renaissance » à Strasbourg. Elle a pourtant largement fragilisé la délégation macroniste, qui a dû céder au Roumain Dacian Ciolos la présidence de « Renew Europe », alors qu’elle en compose le gros des troupes.

Pour beaucoup, l’attitude de Nathalie Loiseau a agi comme le révélateur du comportement adopté par bon nombre d’élus « Renaissance » depuis leur entrée au Parlement. Dans les conversations de diplomates et d’eurodéputés, le mot « arrogance » revient souvent. Et ce n’est pas la façon dont la France a torpillé la candidature de Manfred Weber – jugé « totalement disqualifié » par Pascal Canfin au lendemain des élections – qui a arrangé les choses.

Pour écarter le nom de l’Allemand, les macronistes n’ont eu de cesse de pointer le manque d’expérience – il n’a jamais été ministre – de celui qui avait pourtant été désigné haut la main comme le candidat du PPE lors d’un congrèsorganisé en Finlande, fin 2018. C’est aussi avec un déficit d’expérience qu’Emmanuel Macron avait été élu président de la République, en mai 2017. Mais à l’entendre, les deux situations n’ont strictement rien à voir.

 « Moi je me suis présenté devant le peuple français et le peuple français en est le jugeManfred Weber se serait présenté devant le peuple européen qui aurait dit “on veut que ce soit notre président de la Commission”, pas de problème. Mais il s’est présenté comme tête d’une liste en Allemagne… La belle affaire ! », a soutenu le chef de l’État vendredi, lors de sa conférence de presse, oubliant un peu vite que Weber était en réalité le candidat du PPE – première force représentée à Strasbourg –, et qu’il avait été désigné selon un processus que chacun considérait justement comme une avancée démocratique en 2014.

Au-delà de la seule question des Spitzenkandidaten, c’est surtout le principe des listes transnationales, qu’il avait échoué à imposer avant les élections, qu’Emmanuel Macron souhaite continuer à défendre pour les scrutins futurs. « Si un jour le peuple européen décide de se doter d’une Constitution ou de traités qui disent [que] le président de la Commission est élu par le peuple européen dans le cadre des élections européennes, on fera de vraies élections européennes », a-t-il fait valoir au deuxième jour du sommet, comme si celles qui se sont tenues du 22 au 26 mai derniers n’étaient pas assez légitimes.