MEDIAPART: Macron face au monde, ou le président Castafiore

La Castafiore, la Diva, le Petit Prince (Stéphane Guillon)

3 JANVIER 2018 PAR ANTOINE PERRAUD

En recevant le Turc liberticide Recep Tayyip Erdoğan vendredi 5 janvier, Emmanuel Macron va au-delà d’une diplomatie fondée sur les réalités. Il joue avec notre crainte de la menace dictatoriale. Pour cultiver son ascendant et s’embellir en ce miroir…

Le côté caméléon kaléidoscopique d’Emmanuel Macron défie les étiquettes, dont il se méfie. Elles collèrent à ses deux prédécesseurs. Jusqu’à les faire disparaître sous les dénominations infamantes reprises en chœur par les électeurs : Nicolas Sarkozy n’était plus, aux yeux de tous, que le vulgaire insensé ; puis François Hollande l’empoté dépassé. Du coup, M. Macron refuse de se laisser épingler par les entomologistes médiatiques : insaisissable il se veut. Aucune danse du scalp définitionnelle ne pourra le « jivariser » !

Dans ce grand jeu à l’œuvre sous nos yeux depuis l’élection de mai, l’hôte de l’Élysée se voue au simulacre, à la feintise, aux mascarades les plus diverses : la politique est pour lui la continuation du théâtre par d’autres moyens. D’où le paradoxe sur le président : « C’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes » (Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien). Ne surtout rien éprouver pour donner l’impression de compatir : « Tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez » (Diderot toujours).

Tapisserie de l’Apocalypse («La Grande Prostituée sur les eaux »), château d’Angers…

Le huitième président de la VeRépublique ajoute quelques degrés à ce vertige : il se regarde – en observateur continu de l’effet qu’il produit – nous embobiner. Et il invite par conséquent les plus critiques d’entre nous à le contempler se regardant nous embobiner.

S’il n’y avait qu’un fil à tirer de la pelote Macron, ce serait la fibre narcissique. Il se mire et s’admire, penché sur l’image que lui renvoie l’opinion publique, tout en appréciant de surcroît le contraste flatteur reflété par les despotes qu’il reçoit en provenance de Moscou, Washington et bientôt Ankara : « Ah ! je ris de me voir si beau en ces miroirs ! », semble chanter à tue-tête ce président Castafiore.

Puisqu’il aime à picorer chez ses grands prédécesseurs histoire de bâtir et d’installer son personnage, force est de rapprocher l’ardeur mise à recevoir les horreurs mondiales d’un certain goût, naguère manifesté par François Mitterrand, pour la canaille transgressive – Hassan II du Maroc au-dehors, Bernard Tapie au-dedans…

Toutefois, le modèle insurpassable demeure de Gaulle, que singe avec constance son lointain successeur – Emmanuel Macron est le premier président de la République française né après la mort de mon général : « Il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités (…) On va sur des chimères, on va sur des mythes ; ce ne sont que des chimères et des mythes. Mais il y a les réalités et les réalités ne se traitent pas comme cela. Les réalités se traitent à partir d’elles-mêmes »(Charles de Gaulle, entretien radio-télédiffusé avec Michel Droit, 14 décembre 1965).

Emmanuel Macron nous sert du de Gaulle dévoyé en ne traitant pas les réalités à partir d’elles-mêmes, mais à partir de l’idée présomptueuse que s’en fait, à sa seule aune, l’actuel locataire de l’Élysée. Celui-ci n’est guère loin de penser, à propos de lui-même et pour paraphraser Aragon : suffit-il donc que je paraisse…

Aller au contact, sans peur sinon sans reproche, ne signifie pas que notre président thaumaturge guérisse ses hôtes, et partant la planète, des écrouelles dictatoriales. Dès le 20 mai 2017, Vladimir Poutine fit mine de considérer l’amphitryon de Versailles, de façon que ce tendron français gonflé d’importance entravât l’omnipotence de la chancelière allemande et désincarcérât le maître du Kremlin de son dialogue contrariant avec cette Angela Merkel à qui on ne la fait pas.

Lors du 14 juillet, le tour de piste en compagnie du bouillant Donald Trump offrit à ce dernier le bol d’air international dont il avait besoin. Ces deux dirigeants contestés, le Russe et le Yankee, mirent donc les formes au nom de leur intérêt bien compris, permettant au président Macron de se hausser du col, sans rien obtenir mais en donnant accroire que sa diplomatie cash était payante – avec la complicité des médias français prompts à entonner l’air du service après-vente.

En revanche, grande discrétion des thuriféraires après que M. Macron était tombé sur un os : Bachar al-Assad, qui ne tire pour sa part aucun profit à ménager ce président français se prenant pour le deus ex machina de la scène internationale. Paris a été sèchement et injurieusement traité par Damas à la mi-décembre. L’Élysée a poussé un petit cri de réprobation étonnée, puis c’en fut fini de l’aggiornamento que la France brûlait de faire adopter pour résoudre la désolation syrienne.

Les tyrans sur la défensive n’auront jamais, vis-à-vis de la mouche du coche française, la magnanimité madrée d’un Poutine ou d’un Trump au faîte de leur puissance. Emmanuel Macron le découvrira sans doute à ses dépens, vendredi 5 janvier, en recevant le président turc Erdoğan. Celui-ci a du reste commencé par une mauvaise manière diplomatique : il annonça tout de go sa visite à Paris le 30 décembre, avant même que la puissance invitante n’eût eu son mot à dire.

Qu’importe, pour Emmanuel Macron, que soient nuls les résultats de ses invites à le venir rencontrer, tant l’avantage escompté s’avère, au bout du compte, intérieur. En se constituant un tel musée des horreurs confinant à une Monstrueuse parade géopolitique, le président joue à la fois gros et fin. Il rappelle aux Français ce à quoi ils ont, grâce à lui, échappé : la démagogie haineuse et scélérate d’une Marine Le Pen à laquelle plus des deux tiers s’opposent ; le populisme rageur de Jean-Luc Mélenchon que redoute une majorité du corps électoral.

Ne manque plus que le proconsul de Budapest, Viktor Orbán, à cette collection en forme de piqûre de rappel : moi Macron, ou le chaos atrabilaire, autoritaire, arbitraire, totalitaire des grands fauves oppressifs.

Le libéralisme politique, c’est ce qui reste à la France quand elle a tout perdu, selon la mise en récit (storytelling) du nouveau pouvoir. Et M. Macron se présente comme l’ultime incarnation de cette dernière carte. D’où son perpétuel chantage électoral rétrospectif, qui consiste à lui conférer les pleins pouvoirs : « C’est pour faire cela que j’ai été élu. » Le président joue sur les affres de tout perdre, jusqu’à sa dignité de peuple tombé sous une férule odieuse, qui taraudent l’esprit public en notre étrange pays.

Alors le Machiavel amiénois ravive, à coups d’invitations lancées à des personnages horrifiques, cette grande peur restée en partie sourde et inavouée du printemps 2017, quand tout sembla tragiquement possible et qu’il fut hissé à l’Élysée davantage par un lâche soulagement que par l’adhésion populaire.

C’est une façon de nous tenir. En témoigne ce passage, au troisième paragraphe de ses vœux, sur « les mille fils tendus qui nous tiennent ». Nous avons porté sur le pavois un président-araignée. Araignée, quel drôle de nom pour un monarque républicain ! Pourquoi pas lib élu, ou pas à pas pillons (les pauvres) ?

 

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