MEDIAPART: Les députés macronistes: une identité politique incertaine

2 DÉCEMBRE 2017 PAR LOUP ESPARGILIÈRE

Le groupe LREM à l’Assemblée est devenu en six mois un véritable rouleau compresseur législatif. Mais le rythme effréné des réformes imposées par l’exécutif a jusqu’alors empêché ses députés de se poser cette question toute simple : « Qui sommes-nous ? »

 « Intense, exaltant, passionnant, exigeant », résume Hervé Berville, député de la République en marche, lorsqu’il se retourne sur ses six premiers mois passés à l’Assemblée nationale. En juin dernier, les défis étaient alors légion pour faire de la nouvelle majorité, attelage hétéroclite composé d’anciens du PS, de LR et de béotiens en politique, le rouleau compresseur législatif qu’il est aujourd’hui.

« L’enjeu, c’était d’essayer de créer une cohésion entre 313 députés sans histoire commune, si ce n’est un programme présidentiel », explique Gabriel Attal, élu dans les Hauts-de-Seine. En septembre, les députés avaient été rassemblés lors d’un séminaire façon « team-building », dont les modalités avaient suscité incompréhension chez certains élus et railleries sur les réseaux sociaux.

Gabriel Attal, venu du PS et passé par le cabinet de l’ancienne ministre de la santé Marisol Touraine, se félicite aujourd’hui de passer plus de temps avec les jeunes députés issus de la droite qu’avec les ex-socialistes.

Mais d’autres lignes de clivage se font jour : « Il y a peut-être une nuance [sic]entre ceux qui viennent de la société civile et les autres, dont je fais partie, dit un député issu de la gauche, qui souhaite rester anonyme. Ceux-ci craignent à chaque fois que l’on puisse avoir des réflexes de l’ancien monde, et nous sommes parfois agacés de leur côté chevalier blanc où tout ce qui s’est fait avant serait, par définition, sale. »

Joachim Son-Forget, député trentenaire des Français installés en Suisse et au Liechtenstein, quasi neuf en politique (il a été pendant deux ans secrétaire du Parti socialiste à Genève), a quant à lui « une aversion pour les apparatchiks politiques, très fermés sur eux-mêmes, sur la vie parisienne, voire sur un seul arrondissement, qui ne s’intéressent à rien d’autre qu’aux petits calculs du jour même, du lendemain et du surlendemain ». Il considère toutefois que dans son groupe, dont il loue la bonne ambiance, « il y en a plutôt moins qu’ailleurs ».

Réforme de l’ISF, CSG, code du travail, logement social… Depuis six mois, les réformes d’ampleur se succèdent à un rythme effréné. « Nous avons une feuille de route : le programme présidentiel. La réalisation de nos engagements est la chose primordiale », considère Marie Guévenoux, députée de l’Essonne et ancienne LR. « L’enjeu premier, c’est l’efficacité, indique Hervé Berville. Il fallait faire la démonstration que même si la plupart d’entre nous n’avaient pas d’expérience de député, on pouvait mettre en œuvre les mesures pour lesquelles les Français avaient voté. »

Le train des réformes avance à telle allure que « les députés n’ont pas le temps de s’intéresser à tous les sujets, ce n’est juste pas possible », ajoute-t-il. « Ce n’était pas une surprise, on savait qu’on devait le faire si on voulait engager toutes les réformes en même temps. Ça s’enchaîne : une annonce en chasse une autre. Après, il faut la mettre en œuvre, monter les groupes de travail, etc. » abonde le jeune député des Côtes-d’Armor, également porte-parole du groupe LREM. Il regarde son téléphone, qu’il ne quitte jamais longtemps des yeux : « Rien que ce soir : un, deux, trois… À 20 heures, en gros, j’ai quatre réunions quasiment en même temps. »

Joachim Son-Forget, « ventre à terre » depuis six mois, en viendrait presque à trouver le tempo un peu trop adagio « Parfois, ça n’avance pas assez, il y a des lenteurs, la bureaucratie, des fonctionnements parfois archaïques […]. On a reproché à ceux d’avant d’être trop lents, de ne pas avoir la volonté réelle de réformer. »

Si certains frôlent le burn out, d’autres ont plutôt souffert à titre individuel d’un manque d’intensité dans leur nouvelle fonction. « Beaucoup de députés venus de la société civile avaient des engagements personnels, professionnels, associatifs très forts et n’ont pas trouvé la même intensité à l’Assemblée nationale, raconte Gabriel Attal. La répartition des rôles (rapporteurs, chef de groupe, etc.) n’est pas faite pour autant de députés qui ont envie de travailler, surtout à l’ère du non-cumul. » Un député se souvient : « Il y en a qui s’ennuyaient et se demandaient : est-ce que je sers juste à lever le bras ? » Face au coup de mou qui saisit plusieurs de ses membres, le groupe LREM a récemment créé une cellule d’écoute baptisée Care, comme l’a rapporté L’Opinion.

Pour s’assurer du bon huilage de la machine à légiférer LREM, chaque commission permanente à l’Assemblée s’est dotée d’un whip, (fouet en français), emprunté à la culture politique anglo-saxonne. Chargé pour le compte de son parti de s’assurer de la discipline des membres de sa commission, il ou elle veille au bon respect des consignes de vote.

« Je ne suis pas très fouet ! s’amuse Gabriel Attal, whip de la commission des affaires culturelles. Ça a toujours existé, simplement, ça s’appelait autrefois“responsable” ou “chef de file” », indique-t-il. Son boulot, c’est d’animer le groupe de quarante députés LREM de sa commission, de mettre en place des groupes de travail thématiques, de répartir missions et rapports entre les uns et les autres, « peut-être le volet le plus ingrat », dit-il. Il fait également office d’interface entre les députés de la commission et le groupe dans son ensemble, ainsi qu’avec le gouvernement.

« On est passé un peu vite aux travaux pratiques »

Afin d’éviter la cacophonie et d’avancer efficacement en commission, le groupe LREM a adopté un système centralisé de dépôt des amendements. Si un député veut apporter une modification à un projet ou à une proposition de loi, il doit d’abord l’envoyer à son groupe. Une réunion de « balayage » des amendements est ensuite organisée par le whip de la commission concernée par le texte, à laquelle sont conviés tous les députés intéressés. Les amendements sont alors étudiés les uns après les autres et il est décidé s’ils seront portés au nom du groupe ou pas. « Il n’y a pas de dépôt individuel », dit un député, qui ne souhaite pas être nommé.

« Ce n’est pas du tout une règle nouvelle. Ça a toujours été le cas dans tous les groupes. Ce n’est pas une raison suffisante pour dire que c’est bien », ajoute-t-il. Si certains élus jugent ce système assez peu démocratique, pour Hervé Berville en revanche, « le but, c’est d’être logique, cohérent et efficace. Pour lui donner de la force, il faut que l’amendement soit porté par tout le groupe, donc il faut convaincre le groupe »« C’est normal qu’on veuille un peu de méthode, de coordination, sinon chacun ferait n’importe quoi pour se faire remarquer, commente Joachim Son-Forget. Le but, ce n’est pas que ce soit le bal des égos. » Par ailleurs, les députés ont l’interdiction, comme ce fut le cas pour la majorité précédente, de cosigner des amendements avec des membres de l’opposition.

Cette centralisation du dépôt des amendements n’a toutefois pas tout à fait réussi à éliminer les francs-tireurs. Si un député décide de passer outre l’avis de ses pairs et de faire cavalier seul une fois que le texte passe en séance dans l’hémicycle, rien ne l’en empêche. C’est le cas de Paul Molac, réélu député du Morbihan en 2017. Sous la législature précédente, il a appartenu au groupe écologiste, puis socialiste. Depuis juin dernier, avec ses 35 amendements déposés en son nom, cet électron libre a atteint un rythme de député d’opposition.

Les ministres concernés par un texte sont également consultés. Mais les députés LREM l’assurent, un désaccord du gouvernement n’entraîne pas le rejet systématique d’un amendement. Dans un bras de fer au sujet du budget du Centre national pour le développement du sport (CNDS), les députés avaient réussi à faire plier l’exécutif : « Le projet de loi de finances prévoyait une baisse de dotation du CNDS très forte, se rappelle un membre de la majorité. Il y a eu des amendements qui ont été portés, alors même que le gouvernement n’était pas d’accord, pour revoir à la hausse le budget. On a porté nos amendements jusque dans l’hémicycle, on nous a demandé de les retirer, et en échange, ils ont annoncé qu’on apurait la dette du CNDS. »

En juillet, les députés avaient également réussi, contre l’avis du gouvernement, à faire interdire la rémunération des assistants parlementaires par les lobbies.

Au train où vont les choses, les députés auront achevé d’appliquer le programme présidentiel d’ici un an ou deux. Le calendrier ultra serré des réformes ne leur a pour l’heure pas laissé le temps de se doter d’une colonne vertébrale idéologique leur permettant de décider quelle sera la suite. « Une fois qu’on aura lancé l’ensemble des réformes, qu’est-ce qu’on fait derrière, qu’est-ce qui nous rassemble ? » se demande Gabriel Attal, qui souhaite que son mouvement se dote d’une « idéologie commune ».

Pour lui, « c’est le rôle de Christophe Castaner [le nouveau délégué général de LREM – ndlr], et il faut qu’il nous y associe. Des initiatives sont en préparation, des groupes de travail avec des personnalités qui ont contribué à l’écriture du programme, des experts, des députés, tout ça dans des groupes thématiques… », croit savoir le député. « Ça ne se décrète pas », estime Hervé Berville, qui juge le terme « idéologie » « un peu fort », préférant parler d’« armature intellectuelle ». S’il considère que la philosophie générale du mouvement repose sur deux piliers, le progressisme et l’émancipation, il l’admet : « On est passé un peu vite aux travaux pratiques […]. Tout ça s’est fait très vite, ça n’a pas vraiment été théorisé dans un livre. »

Joachim Son-Forget préfère se plonger dans le programme présidentiel pour en rechercher le sens profond. « À mon avis, il est à la fois d’offrir plus de libertés et aussi plus d’égalité des chances. C’est ce qu’Emmanuel Macronavait dit devant les gamins en classe, dit-il, en référence à son apparition dans l’émission Candidats, au tableau ! Les gens de droite sont plus attachés à la liberté, les gens de gauche plus attachés à l’égalité, et entre les deux, vous avez la fraternité. C’était vachement beau comme truc », se rappelle l’élu.

La droite et la gauche selon Emmanuel Macron –

Pour extraire la substance du programme, il se propose de le détricoter en appliquant la méthode du retro-engineering : « On peut très aisément dégager des concepts qui permettent, en les mettant en perspective avec des interviews d’Emmanuel Macron, de comprendre très bien le fond de sa pensée. »Les éléments doctrinaux qui sous-tendront demain les prises de position de la République en marche sont également à chercher du côté de Paul Ricœur, maître à penser du président, que cite Joachim Son-Forget : « “Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes.” […] Les Français ont choisi une offre relativement libérale, mais elle donne sa chance à tout le monde, et dans un cadre de réussite européenne. Ce sont trois piliers de Ricœur qui guident mon action. » En définitive, rien n’est pour l’heure mis en place pour dépasser l’actuel statut de machine à légiférer de la majorité parlementaire et sortir de la tête d’Emmanuel Macron.

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