Nantes: l’IGPN omet des éléments à charge pour la police

1 AOÛT 2019 PAR PASCALE PASCARIELLO

Les zones d’ombre de l’enquête de l’IGPN sur la mort de Steve Maia Caniço sont patentes. Selon nos informations, le responsable de l’unité de CRS, présent sur les lieux, n’a pas été auditionné, et l’IGPN n’a pas rendu publiques les conclusions d’un compte-rendu d’opération sur l’appréciation de l’usage de la force. Mediapart en publie un extrait. 

Quai Wilson, juillet 2019. © Elisa Perrigueur

lusieurs éléments ont été passés sous silence. Selon des sources proches de l’enquête, l’IGPN n’a pas jugé bon d’auditionner le commandant de l’unité de CRS intervenue sur place quelques minutes après l’opération de police. Et pour cause, les observations consignées dans un rapport fait par son unité accablent le mode opératoire choisi par les policiers.

Comme nous l’avions relaté, les CRS ont refusé l’usage de lacrymogènes compte tenu des risques de chute. Ce compte-rendu de l’unité des CRS a été mis en annexe du rapport de l’IGPN. En revanche, aucun extrait n’a été rendu public.

Pointant préfecture et mairie, le premier ministre a blanchi les policiers (lire ici) en se retranchant derrière les conclusions du rapport de l’IGPN selon lesquelles « il ne peut être établi de lien entre l’intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço ». Cette intervention de police serait donc conforme et adaptée à la situation. Or cet exercice auquel s’est livrée l’IGPN pour protéger les forces de l’ordre ne résiste pas aux faits.

Contacté par Mediapart, un policier spécialisé dans le maintien de l’ordre ne décolère pas.

« La première question à se poser, au niveau police, l’ordre étant donné d’intervenir, c’est de savoir dans quelles conditions le faire. Fallait-il se replier ou poursuivre l’intervention et dans ce cas, fallait-il faire usage de la force ? Alors même que les conclusions relèvent l’emploi massif de gaz lacrymogènes et des problèmes dans la conduite des opérations, l’IGPN enterre toute responsabilité policière. »

Selon ce même policier, loin de soutenir les forces de l’ordre, ce rapport risque au bout du compte de porter préjudice à l’institution, incapable d’assumer ses erreurs. « Ce rapport va jusqu’à mettre en doute les raisons pour lesquelles des jeunes sont tombés à l’eau. Ils n’y sont pas allés pour le plaisir », poursuit-il.

Il relève également l’incohérence d’avoir confié cette enquête à un « commandant », grade qui est au-dessous du commissaire Grégoire Chassaing, chargé sur le terrain de l’intervention, et de Thierry Palermo, directeur départemental adjoint de la sécurité publique (DDSP), responsable des opérations, en salle de commandement le soir des faits.

« Dans la police, l’obéissance à la hiérarchie est une règle, poursuit ce policier. Comment voulez-vous qu’un commandant ne courbe pas l’échine face à des plus hauts gradés que lui ? Au regard de la gravité des faits et de la mort d’un jeune homme, et afin de garantir une enquête impartiale, il aurait été préférable de la confier à un plus haut gradé, un contrôleur ou un inspecteur général et qui ne soit pas de la région mais qui vienne de Paris, par exemple. » 

Plus grave, la police des polices n’a pas auditionné le responsable de l’unité de CRS, arrivé quai Wilson quelques minutes après l’usage massif de grenades lacrymogènes.

L’IGPN a entendu un commissaire qu’elle présente comme « en charge de la CRS ». Or ce n’est pas tout à fait cela. Ce commissaire, qui n’est absolument pas CRS, ne dirigeait pas l’unité. Il représentait l’autorité civile qui indique, notamment, où les unités doivent intervenir mais ne décide en rien de la stratégie opérationnelle à adopter. « C’est le commandant et non le commissaire qui dirige sa propre unité », précise un enquêteur.

Dans les conclusions du rapport, l’IGPN retranscrit ainsi l’audition de ce commissaire : « appelé en renfort, constatant à son arrivée selon lui à 4 h 45 des jets de projectiles sur les effectifs » de police, ce commissaire fait lui-même « l’objet de jets de projectiles sporadiques mais les CRS n’avaient pas engagé les moyens ». Sans aucun commentaire sur ce refus, marquant, d’emploi de la force.

Pourtant, le compte-rendu de fin des opérations rédigé par l’unité de CRS, et que l’IGPN s’est dispensée de publier, est très explicite.

Mediapart publie un extrait de l’analyse faite par le commandant des CRS :

Compte-rendu des opérations de l’unité de CRS, 22 juin 2019.

Lorsque l’unité de CRS arrive, l’intervention est presque terminée, mais on assiste encore à des jets de projectiles « sporadiques ». C’est en discutant avec les jeunes que l’unité de CRS parvient à calmer la situation, comme le précise le compte-rendu :

Compte-rendu des opérations de l’unité de CRS, 22 juin 2019.

L’IGPN n’a donc pas souhaité entendre ce commandant qui jugeait dangereux l’usage des gaz lacrymogènes.

Comme l’explique auprès de l’Inspection un des agents de la sécurité civile, l’usage de gaz lacrymogènes peut provoquer la chute de personnes dans le fleuve. Vers 4 h 40, près de dix minutes après le début des premiers tirs de grenades lacrymogènes par les policiers, il constate « une grande agitation » sur le quai Wilson alors que, concomitamment, « on lui annonçait qu’une personne avait disparu ou coulé sans préciser le lieu ».

Le commissaire Grégoire Chassaing le confirme lui-même auprès des enquêteurs de l’IGPN, qui relatent ainsi ses propos : « Après une salve de gaz lacrymogène, le chef du dispositif [Grégoire Chassaing] était informé que deux personnes étaient tombées dans la Loire. » 

Néanmoins, l’IGPN ne considère pas que l’usage des grenades lacrymogènes ait pu être inapproprié, voire disproportionné.

« C’est honteux que la police ne donne pas l’exemple, en assumant sa part de responsabilité »

L’IGPN met en doute le fait même que cette action de police ait pu provoquer la chute dans la Loire de jeunes pris de panique, certifiant qu’« aucune des personnes repêchées par les sauveteurs n’avait déclaré avoir été poussée par l’action de la police à se jeter à l’eau ».

Cette affirmation est contredite par plusieurs personnes tombées à l’eau cette nuit-là, dont Jérémy, 24 ans, qui impute clairement sa chute de huit mètres dans la Loire aux gaz lacrymogènes, comme il l’expliquait auprès de Mediapart« Je ne voyais rien, j’ai essayé de nager, je faisais du surplace. Je me suis accroché à une corde sur le côté, je ne voyais pas les autres tomber mais je les entendais. »

L’IGPN ne mentionne qu’un seul témoin qui, présent le soir des faits, a effectué un signalement via la plateforme de l’Inspection « pour se plaindre des jets de lacrymogènes de la part des forces de l’ordre ayant entraîné des chutes et autres malaises ». 

Un autre policier, qui a également accepté de commenter pour nous les conclusions, tient tout d’abord à préciser que l’usage en l’espace de vingt minutes (entre 4 h 31 et 4 h 52) de 33 grenades lacrymogènes, 10 grenades de désencerclement et 12 tirs de lanceurs de balles de défense est « un emploi massif et inhabituel ». « Ils ont “saturé” l’espace. Ce qui pose bien évidemment question », a-t-il ajouté.
« Lorsque l’IGPN dit qu’il n’y a pas eu de charge, elle joue sur les mots. Effectivement, une charge suit tout un protocole avec des sommations. Ce qui n’a pas été le cas. Il n’empêche qu’il y a eu une opération de police avec un emploi massif d’armes, de classes intermédiaires, certes, mais d’armes. » 

Différentes vidéos, relayées notamment par Libération, montrent en particulier l’usage massif de grenades lacrymogènes. Sur certaines images, des jeunes demandent aux policiers de cesser, les alertant sur les risques de chute.

Ce policier interrogé par Mediapart note par ailleurs une désorganisation complète de la chaîne de commandement, que ce soit sur le terrain ou en salle.

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Effectivement, et sans que cela ne semble l’embarrasser, l’IGPN observe dans son rapport que le commissaire Grégoire Chassaing, chargé de l’intervention sur le terrain, a perdu la main sur ses hommes, tant la situation est chaotique : « Le commissaire divisionnaire ne se trouvait pas en capacité de diriger réellement ses effectifs. »

Par ailleurs, cinq minutes seulement après les premiers tirs et depuis la salle de commandement, le directeur Thierry Palermo – supérieur hiérarchique de Chassaing – lui demande d’arrêter les lacrymogènes. Mais cet ordre n’est pas respecté.

Dans un second temps, le même Thierry Palermo confie « être incapable » d’apprécier « la stratégie et la façon d’intervenir des policiers engagés », alors que sa mission première est de diriger les forces de l’ordre.

Un membre d’un syndicat de police n’en démord pas : « C’est honteux que la police ne donne pas l’exemple, en assumant sa part de responsabilité et en reconnaissant que cette intervention n’était pas à faire et que face à une opposition des jeunes, il fallait juste se retirer sans utiliser autant de grenades. Mais désormais on fait du maintien de l’ordre sur une fête de la Musique au lieu de sécuriser les personnes qui y participent. »

C’est ce qui avait été décidé en 2017. Compte tenu des risques, et malgré des jets de projectiles, les policiers avaient opté pour « un repli tactique ». Mais là encore, l’IGPN n’a pas fait référence à ce compte-rendu dont Mediapart a publié des extraits.

À ce jour, aucune mesure administrative n’a été prise à l’encontre des commissaires Grégoire Chassaing et Thierry Palermo.   

Contacté par Mediapart, le service de communication de la police nationale a transmis les réponses de l’IGPN. L’Inspection confirme que le compte-rendu de l’unité de CRS est bien annexé au rapport, sans avoir jugé utile de le mentionner dans sa synthèse.

L’Inspection estime suffisante l’audition du commissaire, quand bien même il ne dirige pas l’unité de CRS et ne décide pas des stratégies opérationnelles. Enfin, l’IGPN déforme de nouveau la réalité en expliquant que le commandant de CRS refuse l’emploi de la force parce que les opérations sont terminées. Comme le prouve l’extrait que nous publions, les gaz lacrymogènes ne sont pas utilisés par les CRS afin d’« éviter les mouvements de panique et les possibles chutes dans le fleuve voisin ».

Pour conclure, l’IGPN assure, dans une formule étrange, « que d’autres enquêtes pourront être diligentées mais qu’en l’état, elle ne dédouane pas les policiers tout en étant dans l’incapacité de les incriminer ».