Le nouveau gouvernement autrichien dope la droite «anti-Merkel»

L’extrême droite rentre en force… et obtient des ministères clefs.

19 DÉCEMBRE 2017 PAR THOMAS SCHNEE – MEDIAPART

L’avènement de Sebastian Kurz et ses ministres d’extrême droite gênent profondément Berlin. Il fait craindre un axe Autriche-Hongrie sur le dossier des migrants. Et il va renforcer la division entre une droite modérée pro-Merkel et une droite conservatrice de plus en plus dure, qui rêve d’en finir avec cette chancelière « de gauche ».

Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Berlin qui pleurniche et la Bavière qui sourit. C’est la première impression que donne l’Allemagne après la prestation de serment, lundi à Vienne, du nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz (ÖVP, conservateur) et de son vice-chancelier Hans-Christian Strache, président du parti de la Liberté (FPÖ, extrême droite).

Angela Merkel a beau être la cheffe du camp conservateur, et à ce titre « amie politique » de son homologue autrichien, elle s’est montrée aussi prudente que méfiante vis-à-vis de la nouvelle alliance viennoise. Le message de félicitations envoyé à Sebastian Kurz correspond aux six lignes protocolaires minimales pour ce genre d’événement. La chancelière allemande, qui a invité Kurz à Berlin, a par ailleurs déclaré qu’elle attendait avec impatience de connaître « l’orientation européenne » du nouveau gouvernement autrichien.

En réalité, Berlin n’est pas du tout ravi de la tournure des événements politiques en Autriche, autant pour des raisons européennes qu’intérieures. L’ascension politique de Sebastian Kurz a fait autant rêver, ces dernières années, l’extrême droite allemande (AfD) qu’une partie de l’aile droite du parti chrétien-démocrate de Merkel (CDU) et la majeure partie des conservateurs bavarois (CSU). Soit, en gros, le groupe de ceux que l’on pourrait appeler les « anti-Merkel de droite ». Ces derniers la considèrent depuis longtemps trop à gauche. Ils estiment aussi qu’elle n’a pas su avoir la poigne nécessaire pour enrayer l’arrivée des réfugiés.

Et c’est précisément ce qui fait de Sebastian Kurz un héros, ou au moins un allié, pour une partie de la droite allemande “dissidente”. Ce dernier n’a pas seulement bâti sa victoire en se servant autant dans le programme des socialistes que dans celui de l’extrême droite. Il a aussi choisi de faire campagne sous son nom et pas sous celui de son parti. Il a réussi le tour de force de se faire élire en attaquant l’action des gouvernements dont il faisait partie. Enfin, et c’est le principal, il s’est opposé frontalement à la politique migratoire d’Angela Merkel, en devenant l’alter égo ouest-européen du Hongrois Viktor Orbán. « Je souhaite une politique plus sincère pour toute l’Europe. Je souhaite que nous en Europe, et en premier lieu l’Allemagne, nommions enfin les choses par leur nom. Nous avons besoin de mettre un terme à cette politique de l’invitation. Nous sommes débordés. Il y a trop de gens qui viennent », déclare-t-il en octobre 2015.

Le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache et le chancelier Sebastian Kurz, le 19 décembre à Vienne © Reuters / Leonhard Foeger.

Ce basculement s’opère également en Allemagne. Le ministre-président de Bavière, Horst Seehofer, invite Viktor Orbán à Munich fin septembre 2015. Et pendant que le parti moribond qu’est l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) reprend rapidement des couleurs, la droite conservatrice allemande se divise profondément. « Les conservateurs bavarois comme Horst Seehofer et son successeur désigné Markus Söder sont absolument sur la ligne de Kurz. Autant sur la question des réfugiés que sur l’idée qu’en vue de récupérer les électeurs qui sont allés voter pour l’extrême droite, il ne faut pas hésiter à reprendre certains de leurs sujets et à durcir le ton », analyse Albrecht Meier, spécialiste des questions européennes pour le quotidien berlinois Der Tagesspiegel.

« Sebastian Kurz représente en Autriche la rupture avec un système politique égaré et névrosé. La politique autrichienne est paralysée depuis des années. Cela a dégoûté les gens. Mais lui a réussi à imposer un projet neuf et unitaire au parti populaire autrichien. Sebastian Kurz dit les choses clairement, que ce soit pour la politique migratoire, la politique européenne ou pour l’arrêt des négociations entre l’UE et la Turquie », réagissait avec enthousiasme l’eurodéputé conservateur bavarois Manfred Weber, à la tête du groupe du PPE (droite, dont LR) au Parlement européen, au lendemain de la victoire de l’ÖVP.

Angela Merkel se retrouve donc avec une partie de son camp alignée sur les positions de Kurz, en quelque sorte son concurrent. Par ailleurs, à droite, nombreux sont ceux qui pensent que l’élection de l’Autrichien et ses bons contacts avec les pays du groupe de Visegrad pourraient le conduire à assumer une médiation positive pour l’Europe : « Mais rien n’est moins sûr. Lors du dernier sommet européen, Merkel a précisé qu’elle tenait toujours au principe solidaire des quotas, même si ce n’est plus qu’une petite partie de son dispositif. Or Kurz y est opposé. Donc il reste à prouver que ce dernier sera un allié européen », estime Albrecht Meier.

Le fait que Sebastian Kurz ait choisi une « technicienne » aux Affaires étrangères (Karin Kneissl, proche du FPÖ) et placé la majeure partie des affaires européennes sous le contrôle de la Chancellerie fédérale n’est pas non plus une garantie de paix pour Berlin : « La défense, les Affaires étrangères et la police sont tenues par le FPÖ. Surtout, le ministre de l’intérieur Herbert Kickl est un idéologue historique du parti, et un provocateur connu. À ce poste, il peut tout à fait intervenir sur les questions migratoires et européennes », ajoute l’analyste berlinois. Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi l’avènement de la nouvelle alliance droite/extrême droite à Vienne ne réjouit pas l’exécutif à Berlin.

Ce n’est pas tout. L’arrivée du FPÖ au pouvoir à Vienne pourrait peser sur la trajectoire de l’AfD allemande, qui a réussi une entrée magistrale au Bundestag en septembre. Au siège du parti et sur les réseaux sociaux, les dirigeants de l’AfD applaudissent bien sûr l’arrivée au pouvoir de leurs « frères aînés » du FPÖ, car « le nouveau cours de la politique d’asile en Autriche marque un jalon dans l’histoire européenne », ainsi que l’expliquait lundi Alexander Gauland, coprésident du parti et du groupe parlementaire de l’AfD. Mais comme le déclarait le président du FPÖ Hans-Christian Strache en septembre, « l’AfD doit encore évoluer, tant pour sa recherche d’unité que pour son assainissement interne ». Le nouveau vice-chancelier avait alors renvoyé le parti frère allemand aux « douleurs de l’enfantement » de sa propre formation en… 1949 !

« Bien sûr, en Allemagne, nous sommes encore très loin de la situation autrichienne. Et les conservateurs, CDU et CSU, ont exclu toute alliance avec l’AfD au niveau national. Mais l’AfD va tout faire pour leur forcer la main. Dans le Land de Saxe, où l’extrême droite est devenue le premier parti devant la CDU, ils ont juré qu’aux prochaines élections, ils seraient dans le gouvernement régional. Et au Bundestag, ils vont s’efforcer de trouver des positions et des votes communs avec la droite », prédit Albrecht Meier.

Sans surprise, les craintes les plus fortes, à défaut de protestations virulentes, ont émané des rangs du SPD. « L’Autriche-Hongrie est de retour. Avec le chancelier Kurz, “l’étudiant nationaliste” Strache et le pyromane Orbán, on se dirige en trois temps vers la droite. Adieu, heureuse Autriche », a déclaré le vice-président du groupe parlementaire SPD Achim Post. Le social-démocrate fait référence à ce trio de dirigeants qui s’opposent à une politique d’accueil et de répartition des réfugiés dans l’Union européenne, et prônent une« politique de défense des frontières extérieures de l’UE ».

Pour le président du SPD, Martin Schulz, c’est en tout cas une raison supplémentaire pour faire « plus d’Europe » et négocier avec Angela Merkel un vrai projet de réforme européen, en réponse aux propositions d’Emmanuel Macron, dans le cadre du chantier d’une nouvelle « grande coalition ». Mais le vice-président du SPD, Ralf Stegner, estime quant à lui que l’exemple autrichien « nous apprend une fois de plus que l’accolade prolongée des grands partis entre eux ne fait que renforcer les extrêmes ». Pour lui, le scénario autrichien prouve à la perfection les dangers d’une grande coalition entre sociaux-démocrates et conservateurs lorsqu’elle se prolonge de manière quasi permanente, comme ce fut le cas en Autriche.

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