Ordonnances: l’impossible équation de Muriel Pénicaud

30 AOÛT 2017 PAR FRANÇOIS BONNET

Alors que le premier ministre présente le détail des ordonnances, l’avenir de sa ministre du travail semble des plus incertains. Venue du monde patronal, dont elle apparaît comme un relais actif, refusant la confrontation politique, elle se trouve durablement affaiblie par l’affaire Business France et par les montants extravagants de ses rémunérations chez Danone.

C’est donc le jour J. Ce jeudi 31 août, le premier ministre Édouard Philippe rend enfin publique la totalité des textes des ordonnances réformant le droit du travail, après quelques jours d’obscurs débats parlementaires et plusieurs semaines de vraie-fausse concertation avec les organisations syndicales (lire ici notre dossier complet). Cette réforme expresse par ordonnances a été présentée par le candidat Emmanuel Macron comme la clé de voûte d’une refonte en profondeur du marché du travail et d’une relance de l’économie française. Et elle concernera directement le statut, les conditions d’embauche et de licenciement des plus de 25 millions de salariés en France.

C’est l’importance de cette réforme qui justifierait sa présentation par le premier ministre. À ses côtés, précisait mercredi Matignon, sera bel et bien présente Muriel Pénicaud, ministre du travail. Parlera-t-elle ? C’est une autre question. Car l’avenir de Muriel Pénicaud au sein du gouvernement paraît des plus incertains. Et ce pour plusieurs raisons.

La première est le piètre exercice parlementaire réalisé par la ministre lors de la session parlementaire et des débats sur la loi d’habilitation autorisant le gouvernement à recourir aux ordonnances. Cramponnée à une novlangue managériale, important à l’Assemblée les arguments classiques du monde de l’entreprise, la ministre s’est montrée incapable de tenir une confrontation politique avec des députés de gauche et de droite trouvant pour le moins légères les formules jargonnantes du genre « libérer les énergies »« responsabiliser les individus »« sécuriser les trajectoires professionnelles » ou « redonner confiance aux entrepreneurs ». L’Assemblée nationale ne parle pas le langage de l’université d’été du Medef et autres conclaves patronaux.

LIRE AUSSI

À vrai dire, bien peu sont ceux qui mettent en cause la technicité de la ministre sur un dossier à la fois complexe et stratégique. La difficulté majeure est directement politique et relance cette bien vieille question : « D’où parles-tu ? »Muriel Pénicaud, sans itinéraire politique identifié (hormis un court passage comme conseillère technique-formation au cabinet de Martine Aubry il y a plus d’un quart de siècle), porte pourtant des intérêts et des engagements très identifiés : ceux des grandes entreprises.

Inutile de lui faire le procès d’être la voix du patronat et du Medef, ce que ne font d’ailleurs pas les syndicats FO ou CFDT. Mais ses plus de 20 années passées dans les grandes entreprises la rattachent à cette caste particulière et fort homogène des hauts dirigeants. Un monde où les impératifs économiques enrobés de novlangue managériale (lire à ce sujet notre entretien avec Agnès Vandevelde-Rougale) interdit toute dissonance. Elle a ainsi pu sans difficulté travailler pour deux grands groupes aussi différents que Dassault-Systèmes et Danone, avant de prendre la direction de l’organisme public Business France, chargé de vendre à l’étranger les entreprises et le dynamisme entrepreneurial (pas celui des salariés) français.

Avec Muriel Pénicaud, voici donc les dirigeants d’entreprise – leur culture, leurs dogmes, leur vision de l’économie – aux commandes du puissant ministère du travail. Une ministre issue du patronat pour gérer la condition salariale : c’est du jamais vu dans l’histoire politique récente, tant cela marque et proclame d’emblée combien le rapport des forces sera défavorable aux salariés. L’« ouverture à la société civile » tant pratiquée depuis 40 ans s’est faite, pour beaucoup de ministères, en direction de spécialistes des secteurs concernés : la santé (Emmanuel Schwartzenberg ou Bernard Kouchner), les sciences et la recherche (Hubert Curien), les sports (Alain Calmat, Bernard Laporte…), l’économie (Francis Mer, un patron), etc. Mais cela ne s’est jamais fait concernant le ministère du travail.

Parce que ce ministère est un marqueur éminemment politique. Et parce qu’une grande part de sa mission – organiser concertations et négociations – interdit au titulaire de ce portefeuille d’apparaître comme pouvant être le relais direct d’une des parties, patronat ou salariés. C’est ainsi que la plupart des ministres du travail ont toujours été des poids lourds politiques : Jean Auroux puis Pierre Bérégovoy sous Mitterrand ; Philippe Séguin sous Chirac en 1986 ; le centriste Jean-Pierre Soisson sous Mitterrand/Rocard ; Martine Aubry sous Jospin ; Gérard Larcher sous Chirac ; Xavier Bertrand et Éric Woerth sous Nicolas Sarkozy ; Michel Sapin et François Rebsamen sous François Hollande (voir ici la liste complète des ministres du travail).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *