Les Etats-Unis et l’Europe d’après-guerre

Bernard William Owen

William Joseph Donovan

Directeur de la CIA

 travers l’histoire du monde, les frontières ont été bouleversées à l’occasion des guerres ou par des mariages princiers. La notion d’une Europe unie a réussi à dépasser le niveau de la réflexion dès 1926. L’Union Parlementaire tient son congrès à Vienne (2000 participants). Aristide Briand a bien voulu accepter la Présidence.

Aujourd’hui, nous sommes arrivés à créer une Europe unie, non sans difficultés et grâce à l’aide d’une nation au-delà de l’Océan : Les Etats Unis d’Amérique.

Avant et pendant la dernière guerre, les Etats Unis s’interrogent sur la nature de ce que pourrait devenir l’Europe. Veronika Heyde, de l’Université d’Augsburg, concernant l’époque 1940 1944, présente l’image d’un « State Department » frileux face à une Europe trop forte, qui pourrait entraver les intérêts américains. Devant tant d’incertitudes, un ensemble de comités d’études, de bureaux de recommandations voient le jour . Ces comités d’études sont un exemple de la façon dont les Etats Unis agissent devant une toute nouvelle situation dramatique, où ils perçoivent le besoin d’agir, mais leur rôle est loin d’être clairement perçu par ce pays. Alors tout le monde se met au travail. Parmi ces comités se trouvent : le Conseil Fédéral des Eglises du Christ aux Etats Unis, le Council on Foreign Affairs etc. Les fonds de ces nouveaux centres sont publics ou privés.

Le « Council on Foreign Affairs » est un centre de recherche financé par la Fondation Rockefeller. En 1941, ce centre crée en son sein un groupe chargé d’étudier les intérêts des Etats Unis dans la reconstruction européenne. Les Etats Unis, tout en étant conscients de leur puissance, craignent cette Europe belliqueuse. L’Europe doit s’intégrer dans le monde tel que l’Amérique le souhaiterait. L’Europe, quelle que soit sa nature, devrait se situer dans un contexte international. Autre point essentiel, l’union politique de l’Europe doit précéder l’union économique.

L’histoire des services secrets des Etats Unis est intéressante. Il se trouve un exemple d’incompétence tragique : le 12 août 1941, quatre mois avant l’attaque de Pearl Harbour, Edgar Hoover du FBI avait reçu l’espion double Dusco Popov, qui lui avait révélé avoir été interrogé par l’armée allemande pour le compte des Japonais concernant une action britannique aéroportée sur la flotte amarrée italienne. Edgar Hoover ne l’avait pas pris au sérieux, et n’avait envoyé qu’une note sans importance à son gouvernement. Le FBI aurait dû se souvenir que le Japon avait l’habitude d’attaquer avant de déclarer la guerre, comme en février 1904 à Port Arthur où toute la flotte russe orientale avait été coulée sans avertissement.

C’est seulement en juin 1942 que William Donovan, homme de confiance du Président Roosevelt, créa l’ « Office of Strategic Services » (OSS). A la fin de la dernière guerre, l’OSS traque les hauts dirigeants nazis, mais tout en effectuant une sélection, ainsi, les scientifiques tels que Werner Von Braun se retrouvent à l’Arsenal de Redstone où s’effectue la recherche sur les missiles, et plus tard, la conquête spatiale. Certaines hautes personnalités nazies furent épargnées, en raison des renseignements qu’elles étaient en mesure de fournir.

Le Président Truman, trouvant cette situation confuse, dissout l’OSS, en 1945, mais, après réflexion, la remet en place dès 1947 sous le nom de CIA avec les mêmes personnes : Allan Dulles et William Donovan. Ce dernier sera, plus tard, de surcroît, à la tête de l’ACUE (Committee for a free and united Europe »).

La guerre terminée, les rapports des ambassadeurs des Etats Unis au « State Department » font état d’une Europe, dont ils soulignent l’importance du ressentiment contre les personnes soupçonnées de collaboration à l’ennemi. L’épuration par les résistants de droite n’a pas plus d’indulgence que par ceux de gauche. Les diplomates évoquent la justice souveraine avec un certain cynisme sans réprobation. Il est certain que, dès que l’administration française a été mise en place, les préfets ont diffusé la circulaire mettant fin aux arrestations arbitraires, précisant que seule la police pouvait procéder à des arrestations. Par ailleurs, la crainte que l’Italie devienne communiste est toujours présente dans des rapports des ambassades.

La stratégie américaine consiste à réunir l’ensemble des Etats européens pour former un vaste continent qui soit en mesure de défendre sa propre démocratie, et puisse former un barrage à des idéaux fantaisistes mais dangereux venus d’ailleurs, son but étant en dernier ressort de protéger les Etats Unis. Les hommes de la CIA considèrent que rien n’est plus noble que l’action clandestine : la liberté, et ils se souviennent que les insurgés des colonies nord américaines avaient obtenu le soutien des agents de Louis XVI, dont Beaumarchais.

Nous apprenons par des documents rendus publics en 2000, que les Etats Unis se sont attelés par tous les moyens à leur disposition à une tâche indispensable pour la tranquillité du monde. La première tâche était la création, en 1948, du Comité Américain pour l’Union Européenne par le valeureux Donovan, maintenant avocat, de la CIA). Il s’agissait d’inciter la Grande Bretagne à rejoindre la mise en place d’un « Parlement Européen », avec un drapeau représentant un E de grande taille, de couleur verte sur fond blanc. Il fut aussi créé le « Mouvement pour la Jeunesse Européenne ». Ces deux organisations étaient non seulement contrôlées mais également financées par les Etats Unis. Le Directeur pour la Belgique, le Baron Boel, recevait un traitement mensuel, ainsi que Robert Schumann, et Paul Henri Spaak. Ces opérations des services secrets étaient considérées comme « covert operations ». Tous les Américains étaient liés au secret. Les débats cherchant à modifier cette approche étaient clairement déconseillés, jusqu’au moment où le mouvement européen, tel qu’il était souhaité, ne pouvait plus être remis en cause.

Le 5 janvier 1949, le sénateur Fullbright fonde le « Committee for a Free and United Europe (ACUE), avec W. Donovan et A. Dulles.

Tout n’est pas simple, car du côté britannique Winston Churchill se lance dans la bataille contre une Europe Fédérale souhaitée par les Américains en proposant une union politique de l’Europe. Seulement, il manque de moyens et il se rend à Washington pour rencontrer Donovan, en 1949. Les Etats Unis ayant toujours souhaité que la Grande Bretagne s’intègre à l’Europe, Donovan accepte. Le Conseil de l’Europe est créé le 5 mai 1949, par le Traité de Londres, et la CIA verse 2 millions de Dollars pour préparer la première réunion du Conseil de l’Europe à Strasbourg. Le flot ne tarira pas et la CIA versera aux « Unionistes » 15 millions d’Euros de 1949 à 1953. Les sommes versées par l’ACUE aux personnes et associations œuvrant pour l’unification européenne pendant 12 ans seront de l’ordre de 50 millions d’Dollars. L’argent versé provenait de différentes sources : OSS , CIA, le Rockefeller Center, la Ford Foundation, etc. Toutes les personnes impliquées ont choisi pour le bien de leur cause : la discrétion absolue. Par exemple, une thèse universitaire en Grande Bretagne, rédigée par le fils de Georges Rebattat (camarade de Frenay dans la résistance) en 1962, traitant des mouvements pour la création d’une Europe unifiée, a été enterrée d’urgence.

En 1950, deux historiens de Harvard lancent la section culturelle de l’ACUE. L’un d’eux, William Langer avait, après la guerre, écrit un ouvrage qui expliquait la position des Etats Unis à l’égard de Vichy « le jeu américain à Vichy » (Plon 1948).

Constantin Melnik, conseiller du Premier Ministre Michel Debré entre 1959 et 1962, déclare que les deux organisations ayant joué le plus grand rôle en Europe pour financer la politique et le syndicalisme, étaient la CIA et l’AFL (la Confédération syndicale des Etats Unis). Ayant appris l’étendue de l’effort américain à l’égard de l’unification de l’Europe, le Général de Gaulle souhaita que les contacts avec la CIA se situent au niveau des Services et que les gens de la CIA cessent de rencontrer directement Jean Monnet et Robert Schuman.

Le sort de l’Europe d’après guerre n’a pas été le résultat de pensées apparues ici et là chez quelques européens visionnaires. Bien que profondément affaiblie, l’Europe devait donner l’impression d’agir vers la paix selon ses propres initiatives, et c’est pour cela que les Etats Unis ont agi dans le plus grand secret, selon des méthodes clandestines d’influence, qu’ils emploieront largement ensuite tout au long de la guerre froide.

Après un certain temps, les archives confidentielles d’un Etat s’ouvrent au public, et c’est seulement là que l’on peut contempler l’histoire du monde.

Stephan Kinzer, correspondant du New York Times, qui travaille sur les documents déclassifiés, écrit, en 2014, que ceux-ci, sans apporter de grandes nouveautés par rapport aux évènements pendant et après la guerre, ont permis d’éliminer ou de confirmer ce qui n’était que spéculation ou simples soupçons.

Sources :

 Veronika HEYDE – discussions américaines concernant l’Europe – 1940 – 1944
IRICE – CNRS – Paris I – art. 346
 Jean René CHOTARD – études archives officielles des Etats Unis 1944 – 1948
ressidor – 1991
 Richard BRETTMAN – American University – avril 2001 (Interagency Working Group)
Historical Analyses of 20 Name Files from CIA records
 Daniel CORDIER – De Gaulle et Jean Moulin – « Une politique pour la résistance, Espoir n° 44 – 1983
 Stephen KINZER – The Brothers (Dulles) – il cite Constantin Melnik « and their secret world war » – 2014
Wikipedia commons
 Fell BERNARD et Rémi KAUFFER – la CIA finance la construction européenne – la revue Historia – février 2014

Les sommes indiquées sont en dollars actuels. Les sources citant des sommes sont variables: à noter que l’inflation du dollar est de 3,6% l’an.

Nouvelle loi controversée sur les ONG

Bernard William Owen

Symboliques visuelles des révolutions de couleurs

Articles sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/auteurs/index.php?id=50173

Nos amis russes ont, d’eux-mêmes, mis fin au régime soviétique par la Perestroïka et la Glasnost, et, en particulier, par la loi électorale dite de « Gorbatchev » du 1er décembre 1988, suivie l’année d’après par la loi électorale polonaise.

L’Ouest démocratique s’est alors précipité, en particulier avec les fonds d’Endowment for Democracy », institués par le Président Reagan en 1982, pour aider les peuples à se libérer du communisme.

La disparition de l’Union Soviétique a mené à la déclaration d’indépendance de certaines républiques autonomes, qui n’étaient pas peuplées essentiellement de Russes. Il y a eu un nationalisme encouragé par les diasporas et par l’Occident, encore sous le coup de la peur du communisme. Il fallait affaiblir l’ours russe. Mais ces nouvelles nations avaient leurs propres minorités, qui n’ont pas toujours été bien considérées par les jeunes autorités souvent inexpérimentées. Ces minorités se sont présentées, elles aussi, sous la bannière du nationalisme, et l’on assiste au nationalisme des nouveaux Etats confronté au nationalisme de leurs minorités.

De nombreuses tentatives avaient vu le jour pendant la guerre froide avec ou sans l’Union Soviétique pour assouplir la situation internationale. Il fallait agir avec doigté. Par exemple, ne pas intervenir dans les affaires internes d’un Etat.

En dehors de l’Union Soviétique, le Conseil de l’Europe s’était intéressé, le 24 avril 1986, à la question des ONG (naturellement, il ne s’agissait que des Etats membres). Voyons la Convention 124 et citons l’article 2 : « La personnalité légale accordée à une ONG par l’Etat, dans lequel se trouve son siège statutaire, sera reconnue automatiquement par les autres Etats membres aux mêmes conditions ». Pour l’instant, il n’est pas question de la question pécuniaire. Avant cet accord limité aux membres du Conseil de l’Europe, une entente internationale avait vu le jour. Prenons l’exemple de l’accord le plus important, qui a mené aux accords d’Helsinki, signés le 1er août 1975, comprenant 35 Etats. Il fallut deux ans de travail entre Helsinki et Genève pour arriver à un texte de dix chapitres. Chapitre VIII : « égalité des droits et libre détermination des peuples ». Le transfert de la Crimée, sans que soit tiré un seul coup de feu, correspond bien à cet article, alors que cet exemple ne va guère dans le sens de l’article III, qui traite de l’inviolabilité des frontières. L’article VII pose les principes généraux de la grande pensée libérale : les droits de l’être humain : la liberté de pensée, la conscience, la religion ou les croyances.

Ceci étant, l’article VI est d’une clarté et d’une fermeté, qui va dans le sens de l’encadrement par le gouvernement de la Fédération de Russie des ONG, « la non intervention dans les affaires intérieures d’un Etat ». Dès la disparition de l’Union Soviétique, tout va changer.

Dès 1990, l’on assiste à la mise en place de l’O.S.C.E.. Il ne s’agit pas d’un traité, mais d’une simple entente entre nations. Il faut comprendre l’importance qu’a prise l’O.S.C.E. du fait que l’élément moteur est : les Etats-Unis, car il s’agit de la seule organisation européenne civile où ils se trouvent (à part un siège d’observateur au Conseil de l’Europe depuis que la Fédération de Russie en fait partie).

Le 29 juin 1990, à Copenhague, l’O.S.C.E, lors de la réunion qui porte le nom de la ville, introduit, dans l’article 10-1, une notion révolutionnaire dont les conséquences ne sont pas évidentes à l’époque, le « droit de s’associer librement ». Il ouvre la porte à la circulation de l’argent d’un Etat membre à l’autre : « contributions volontaires financières nationales et internationales, ainsi que le permet la loi ». Rapidement, le 30 octobre 1991, l’article 43-1 de la réunion de Moscou déclare que : « les Etats membres reconnaîtront les ONG qui se déclareront comme telles selon les règles nationales existantes » et faciliteront le fait que ces organisations puissent vaquer librement à leurs occupations.

Les sommes qui alimentent les ONG peuvent être indirectement des fonds publics. Par exemple, issus d’Endowment for Democracy votés tous les ans par le Parlement des Etats-Unis, ou bien des fonds venant de riches mécènes, qui peuvent à leur gré se débarrasser d’un chef d’Etat qui leur déplaît. Notons que les ONG possèdent une idéologie pouvant réussir ou mener à des catastrophes. Il s’agit de la « Bible de Gene Sharp » de 198 articles intitulée : « The politics of non violent action ». Les révolutions de couleur en font partie. Le Professeur Weinstein, qui dirigeait l’étude sur la création de la National Endowment for Democracy, a pu dire plus tard : « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui, a été faite secrètement pendant vingt cinq ans par la CIA ».

Revenons à la Russie d’aujourd’hui. Comment se situe cette nouvelle restriction des ONG par les autorités Russes ? Cette loi, promulguée le 23 mai 2015, se fonde sur les révolutions de couleur, dont il a souvent été question. La loi introduit une réglementation large sur les ONG étrangères ou recevant un financement de l’étranger. Le Parquet peut décider la fermeture après aval du Ministère des Affaires Etrangères, comptes bancaires bloqués, interdiction d’accès aux médias, jusqu’à ce qu’elles rendent compte de leurs actes. La première ONG visée a été l’Association GOLOS, qui après treize ans d’activité, est devenue célèbre pour avoir indiqué des exemples de fraudes, lors des élections parlementaires de 2011. GOLOS utilise un système informatique, qui signale par de petites croix sur une carte de la Fédération, les endroits où des personnes sur le terrain leur indiquent les lieux de fraudes, avant ou après les élections. Le système n’est pas limité à la Fédération de Russie, on l’a constaté dans d’autres Etats. Les problèmes se situent dans l’absence de contrôle, car lors de contrôle, dans le cas où une erreur apparaît dans le positionnement d’une croix, les informaticiens déclarent, qu’il n’est pas possible de retirer la croix. Or, sur place, l’on a pu constater des erreurs dans le placement des croix. En outre, la démonstration du système a été effectuée par un ambassadeur étranger devant le Président de la Commission Electorale des Etats.

De nombreux Etats se sont élevés contre ces nouvelles restrictions, citant les termes utilisés « activités politiques », « agents étrangers ». Effectivement, l’on a cité le peu de précisions dans le texte de la loi, mais il est très difficile d’être précis dans cette catégorie de texte. Les Etats Unis d’Amérique en donnent l’exemple, car ils pratiquent une loi semblable intitulée « Foreign Agent Registration act », loi de 1938, renforcée en l’an 2001, suite au « Patriot Act ». Cette loi énonce que des agents représentant les intérêts de puissances étrangères en qualité d’étrangers ou ayant la capacité politique ou quasi politique, doivent présenter leur relation exacte avec le gouvernement étranger.

A l’origine, l’application de la loi dépendait du Ministère des Affaires Etrangères, puis, à partir de 1942, du Département de la Justice. Cette loi a subi des modifications en 1966, puis en 1995. Les données de la loi , en piètre état, ont été informatisées en 2007.

Les Etat Unis ont eu maille à partir avec différents Etats, alors, les ONG américaines, se voulant internationales, font très attention de ne pas s’adresser directement aux autorités, pour éviter de perdre l’avantage de ne pas être imposable..Elles informent le Congrès par un moyen détourné en côtoyant un député ou un sénateur qui leur est favorable, et qui diffusera leur message.