Les primaires aggravent la maladie du système politique français

Eric Dupin — 07.09.2001 – slate.fr

Les primaires à la française se multiplient mais n’ont pas grand chose à voir avec celles des Etats-Unis. Elles ne permettent pas de simplifier l’offre électorale et ont l’inconvénient d’accentuer la personnalisation de la vie politique tout en recréant un suffrage objectivement censitaire.

Les journalistes politiques ont d’excellentes raisons d’être, en général, très favorables au système des primaires présidentielles. Ces premières manches du tournoi élyséen leur offrent des compétitions supplémentaires, une matière pour nourrir leurs chroniques. Plus on vote, plus on sonde, plus on commente…

Si l’on veut bien prendre un tout petit peu de distance par rapport à ce spectacle, pas toujours réjouissant et parfois même consternant, l’importation en France du système américain des primaires est redevable d’une analyse plus critique. Nos «primaires» n’ont finalement pas grand chose à voir avec celles qui régentent l’élection du président des Etats-Unis. Non seulement elles ne remplissent guère leur office théorique, mais elles aggravent plusieurs défauts du système politique français.

Pas de simplification de l’offre électorale

Les primaires présidentielles américaine fonctionnent à partir du moment où, aux Etats-Unis, l’électorat se décompose en deux camps bien distincts, les Démocrates et les Républicains. Rien de tel en France, où le clivage droite-gauche n’a jamais accouché du bipartisme. Droites et gauches ont toujours été plurielles et ce jeu multipolaire s’est encore complexifié avec le surgissement du Front national.

L’impossibilité d’organiser une primaire rassemblant toute la gauche, inévitable dès lors que celle-ci voit coexister en son sein des orientations politiques totalement contradictoires, est révélatrice d’un irréductible pluralisme. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders s’est rallié à Hillary Clinton après l’avoir violemment combattue. En France, Jean-Luc Mélenchon est résolu à affronter jusqu’à l’élection présidentielle elle-même François Hollande.

L’incapacité du système des primaires à simplifier vraiment l’offre électorale se lit encore dans sa faible légitimité à l’intérieur même de la famille socialiste. Arnaud Montebourg, pourtant l’un des principaux artisans de l’instauration des primaires socialistes, laisse aujourd’hui planer le doute sur sa participation à cet exercice en 2017.

À droite, Alain Juppé s’est également réservé le droit de présenter sa propre candidature si la primaire de la droite et du centre ne devait pas se dérouler loyalement. En toutes hypothèses, la multiplication des primaires (de la droite, de la gauche, des écologistes) se conjuguera avec la multiplicité des candidatures.

Une plus grande personnalisation

Le plus grand inconvénient des primaires est d’accentuer encore la personnalisation de la vie politique française, déjà très forte depuis l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Ces compétitions internes à une famille politique opposent d’abord des personnalités différentes. On choisit parmi des hommes ou des femmes bien plus qu’on arbitre entre des idées ou des projets.

Les primaires attirent de nombreux dirigeants en quête de notoriété. Elle sont l’occasion de se faire découvrir du grand public. Manuel Valls a profité à plein, en 2011, de ce phénomène. Malgré la modestie de son résultat, il y a gagné une enviable identification politique qui l’a conduit place Beauvau avant de l’amener à l’hôtel Matignon. Arnaud Montebourg fut l’autre grand gagnant de la première primaire socialiste, le capital politique alors accumulé lui permettant, par la suite, de décrocher un beau portefeuille ministériel avant de poursuivre son aventure politique.

Ces exemples n’ont pas échappé aux jeunes ambitieux de la droite comme Geoffroy Didier. La tribune médiatique qu’offre les primaires, et les dividendes politiques qui en résultent ultérieurement, expliquent le nombre ahurissant de candidatures à la candidature à ce type d’élections.

Pas moins de treize personnalités ont fait connaître leur désir de participer à la primaire de la droite et du centre. Comme les conditions de participations sont assez draconiennes (2.500 adhérents et 250 élus dont 20 parlementaires), le nombre de candidats effectifs sera bien moindre. Aux quatre candidats principaux (Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire et François Fillon) s’ajouteront peut-être Jean-François Copé, Nathalie Kosciusco-Morizet, Hervé Mariton ou encore Geoffroy

On se bouscule également au portillon socialiste. En attendant la candidature de François Hollande, on compte déjà sept candidatures déclarées, même si toutes n’arriveront pas à terme : Jean-Luc Benhamias (écologiste centriste), Gérard Filoche (extrême gauche socialiste), Sidi Hama-Mamidou (Parti radical de gauche), Benoît Hamon (gauche socialiste),

Les primaires contribuent fortement à dévitaliser les partis politiques, privés de leur fonction de sélection des candidats à la principale élection. Ces partis deviennent de moins en moins le lieu de la définition d’une orientation politique dés lors que l’essentiel se jouer désormais sur l’identité de la personnalité qui remporte la primaire. C’est ainsi que la vie politique tourne toujours plus autour de la «course de chevaux» dénoncée, en son temps, par Michel Rocard.

Suffrage censitaire et gérontocratie

La primaire socialiste avait attiré, au premier tour, 2,7 millions d’électeurs alors que François Hollande avait recueilli 10,3 millions d’électeurs au premier tour de l’élection présidentielle. Une primaire est, par construction, assez élitiste dans la mesure où elle oblige à arbitrer entre des candidats appartenant à une même formation ou famille politiques.

C’est pourquoi Alexis Corbière, l’un des dirigeants du Parti de gauche, n’a pas tort de considérer que «la primaire a recréé une forme de suffrage censitaire». Ce sont effectivement les électeurs les plus intégrés au système politique, les mieux informés, qui sont les plus susceptibles de participer à cet exercice démocratique.

C’est ainsi qu’à droite comme à gauche, ce sont des électeurs nettement plus âgés et socialement intégrés que la moyenne des Français qui auront le privilège de choisir le représentant des deux plus grands partis à l’élection présidentielle. Ce filtre ne contribuera pas à ramener vers l’acte électoral toute la partie de la jeunesse et des classes populaire qui s’en sont éloignés.

Pourquoi les principaux partis français organisent-ils des primaires présidentielles?

STEPHANE DE SAKUTIN – AFP RTBF

…Depuis quand les primaires existent-elles en France?

« Elles ont été lancées officiellement pour la première fois en 2011, chez les socialistes et les radicaux de gauche. Des primaires ouvertes à tout le monde, mais les socialistes avaient déjà organisé par le passé ce qu’on appelait une élection interne pour désigner leur candidat à la présidentielle.

Rappelez-vous, en 1995, Jospin contre Emmanuelli… C’est Jospin qui gagne. Et en 2007, on l’oublie parfois, ils étaient trois en lice : il y avait Ségolène Royal, Dominique Strauss Kahn et Laurent Fabius. Et c’était Ségolène Royal qui avait gagné, mais là – on le rappelle – ce n’était que des élections internes réservées aux affiliés du Parti ».

A quoi servent ces primaires en France ?

« C’est sans doute un bon moyen pour dynamiser une campagne, pour impliquer les affiliés, les militants traditionnels, mais aussi pour aller chercher des gens plutôt proches, peut-être en termes d’idées d’un Parti ou d’un candidat, mais qui étaient jusque-là moins impliqués. Les partis ratissent beaucoup plus large. Ça dynamise, ça permet aussi de créer des réseaux.

Vous allez voter, vous signez, on connaît votre nom, donc le parti peut vous récupérer après en demandant ‘Est-ce que vous ne voulez pas vous impliquer dans la campagne ?’. C’est un bon moyen de créer un véritable réseau pour les élections. Pour rappel, en 2011, pour les primaires des socialistes et des radicaux de gauche, près de trois millions de personnes étaient allées voter« .

On dit souvent de la présidentielle française que c’est le rendez-vous entre un homme et la France. Est-ce qu’on ne dénature pas l’esprit de la présidentielle avec ces primaires ?

« Oui et non, mais ne tournons pas autour du pot, si on recourt aux primaires en France, c’est parce que chaque camp n’a plus aujourd’hui un leader naturel qui se dégage pour son camp. Est-ce qu’on pourrait imaginer que De Gaulle ou Mitterrand aient dû passer par une Primaire pour être candidat, le candidat de leur camp ? Non. Donc, derrières ces élections avant l’Election, il y a une recherche de savoir qui est le leader naturel, à gauche comme à droite.

Le risque, bien sûr, c’est qu’il y ait de telles tensions durant ces primaires qu’il est difficile après pour un parti de vraiment se réunir, de se retrouver. C’est un peu le risque que des gens évoquent avec les primaires de la droite où on sent bien qu’entre le camp de Sarkozy, Juppé, Fillon, Lemaire et tout ça, il y a déjà qu’il y a de fortes tensions« .

Est-on obligé de passer par la primaire pour se présenter à la présidentielle ?

« Non. Pour Marine Le Pen il n’y a pas de doute, on sait que c’est le leader du Front National. Par contre, Mélenchon ne passe pas non par une primaire : il s’est directement déclaré candidat. Il ne sait pas vraiment de quoi parce que le Parti Communiste ne le soutient plus vraiment.

On a évoqué le cas d’Emmanuel Macron qui pourrait être candidat, mais sous quelle étiquette et sans passer par une primaire. Arnaud Montebourg, on ne sait toujours pas s’il va être candidat en passant par les Primaires de la gauche ou si ce sera un candidat qui va se lancer au-delà des Partis. 

Quand auront lieu ces primaires ?

« Il y en a du côté de la droite et du centre, donc en novembre, en deux tours comme toujours, 20 et 27 novembre.

Comment les primaires se sont installées dans la vie politique française

Evoquées depuis plus d’une décennie, les primaires se généralisent aujourd’hui en France, pour démocratiser la vie politique, mais pas seulement.LE MONDE | 14.04.2016 à 07h33 • Mis à jour le 14.04.2016 à 07h34 |Par Charlotte BelaichDébattue à gaucheaccueillie par un flot de candidatures à droite et proposée à de simples citoyens, les primaires se généralisent en France. Si le processus a été mis sur le devant de la scène politique par les socialistes en 2011, l’idée a émergé il y a plus de quinze ans.

  • Présidentielle 1995 : la tentative avortée de la primaire à droite

Juin 1991 : c’est à cette date que Pierre Monzani, directeur général chez Assemblée des départements de France, situe « la naissance officielle des primaires »« Une charte a été signée. Le RPR et l’UDF s’engageaient à faire des primaires en 1995 », explique le préfet, proche de l’ancien ministre de l’intérieur Charles Pasqua.

A quatre ans de l’élection présidentielle, la droite est alors persuadée de pouvoirbattre la gauche mais redoute une multiplication des candidatures qui éparpillerait les voix. En passant par une primaire, celui que Pierre Monzani appelle « Monsieur organisation » espère « éviter l’affrontement fratricide entre MM. Giscard et Chirac et sélectionner le meilleur des deux » pour être le candidat de la droite.

Deux ans plus tard, Edouard Balladur, alors installé à Matignon, propose à Charles Pasqua de remettre l’idée sur le devant de la scène en faisant une proposition de loi. Le ministre imagine alors un scrutin calqué sur celui de l’élection présidentielle, ouvert à tous les électeurs et organisé en partie par l’Etat, « comme à l’américaine ». Aux Etats-Unis, en effet, après la seconde guerre mondiale, ce système est peu à peu devenu la norme.

En France, c’est peine perdue. Le conflit Chirac – Balladur, déclenché par la candidature de ce dernier, « paralyse le système », raconte Pierre Monzani. « Les sondages annonçaient Balladur en tête des primaires. Si Chirac se laissait enfermer dans ce processus, il était mort. » Les proches du futur président de la République mettent en avant la difficulté d’organiser un tel scrutin et remettent en question sa constitutionnalité. Le projet de loi est finalement abandonné.

A l’approche de l’élection, c’est finalement le Parti socialiste qui décide d’organiser une primaire. A la différence près, mais conséquente, que celle-ci est fermée : seuls les électeurs inscrits au parti peuvent voter. 80 000 personnes participent au scrutin et placent Lionel Jospin en tête (65 % des voix) face à Henri Emmanuelli.

  • Présidentielle 2002 : au PS, « la première primaire moderne »

Peu à peu, les primaires internes sont instituées dans les partis politiques français. En 2002, Europe écologie-Les Verts (EELV) choisit ce processus pour désigner son candidat et renouvelle l’expérience en 2007. Le Parti communiste, le Parti socialiste et l’UMP font le même choix, avec quelques subtilités entre les partis. Du côté de l’UMPNicolas Sarkozy est seul candidat. Côté socialiste, des adhésions au parti à prix réduits sont lancées pour augmenter le nombre d’adhérents et donc de votants.

  • Les primaires, une réponse à des partis en crise ?

Il faut pourtant attendre 2009 et la convention nationale du PS sur la rénovation pour que le principe des primaires ouvertes soit institué dans les statuts du parti. En 2011, dans un entretien au Monde, Henri Weber, ancien député européen et partisan des primaires revenait sur le choix de son parti. Selon lui, il serait en partie inspiré de la gauche italienne qui, en 2005, avait organisé une primaire ouverte. Quatre millions d’électeurs avaient alors désigné Romano Prodi comme candidat. Un an plus tard, il accédait à la présidence du Conseil.

Le succès des primaires socialistes en 2011 aurait aussi accéléré la généralisation du processus. Près de trois millions de personnes participent au second tour du scrutin qui, fortement médiatisé, offre une rampe de lancement à François Hollande« Il y a un mimétisme entre les partis, explique Rémi Lefebvre. …

Organisées pour les élections municipales de 2014, à Paris et Lyon pour l’UMP, à Aix-en-ProvenceBéziers, Boulogne-Billancourt, Le Havre, Marseille et La Rochelle pour le PS, les primaires s’imposent peu à peu. Jusqu’à être organisées par la droite en vue de la présidentielle de 2017 et discutées à nouveau par la gauche.

« Dans un système politique affaibli, les primaires sont des vitamines, un dopage », affirme Pierre Monzani. Un moyen de redynamiser la vie politique donc. Mais aussi de s’adapter à ses évolutions, selon le chercheur Bernard Lamizet :

« Depuis l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle, on va dans le sens d’une présidentialisation et d’une personnalisation de la politique. Les primaires ne sont que l’aboutissement de cette tendance puisqu’elles concentrent le débat autour des personnes et non des idées d’un parti. »

La multiplication des candidatures à la primaire de droite conforte cette hypothèse. Avec onze candidats déclarés, qui devraient être rejoints par Nicolas Sarkozy et possiblement par Michèle Alliot-Marie, ce scrutin s’apparente de plus en plus à une guerre des personnalités. L’expérience des primaires socialistes, qui ont propulsé des candidats tels que Manuel Valls et Arnaud Montebourg (respectivement 6 % et 17 % des voix environ) sur le devant de la scène politique, suscite en effet des vocations : un score non négligeable vaut faire-valoir par la suite pour se ménager un bon poste. En cela les primaires n’accentuent-elles pas les divisions au lieu de les éviter ?

Le souci de démocratisation de la vie politique arriverait donc bien loin sur la liste des raisons qui expliquent la généralisation des primaires au sein des partis. « C’est le facteur le plus faible, affirme M. Lefebvre. Les élites ont besoin des primaires et créent donc la demande sociale. »

Primaire: les raisons d’un succès

Par Henri Weber, député européen, secrétaire national adjoint à la mondialisation. — 17 octobre 2011

Henri Weber analyse le succès du scrutin qui a finalement désigné François Hollande comme candidat du PS à la présidentielle.

 Dans le dictionnaire des mots-valises, le terme «primaire» mérite une place de choix. Cette notion molle désigne en effet des pratiques radicalement distinctes. Les primaires françaises diffèrent des primaires italiennes ou américaines.

Leur succès repose sur six raisons :

  1. Contrairement à ce qui a été initialement annoncé, elles ont été des primaires socialistes, et non des primaires de toute la gauche. Elles visaient à désigner le candidat du PS à l’élection présidentielle, non le candidat unique de la gauche et des écologistes. En France, les primaires de toute la gauche existent: c’est le premier tour de l’élection présidentielle.

Certes, ces primaires étaient ouvertes à tous les électeurs de gauche, – ceux qui acceptaient de signer la «Charte des valeurs». Car le candidat socialiste a vocation à être le candidat de toutes les familles de la gauche au second tour de l’élection présidentielle. C’est pourquoi on les a qualifiées de «primaires citoyennes». Mais il s’agissait bien de primaires socialistes et heureusement.

Si Jean-Luc Mélenchon, Eva Joly, Nathalie Arthaud, Jean-Pierre Chevènement avaient participé aux débats à côté de Jean-Michel Baylet et des cinq «impétrants» socialistes, la confrontation aurait tourné à la foire d’empoigne. Loin de donner «une belle image de la politique »…

 

;;;Les primaires ne sont pas une panacée. Elles sont la réponse qui convient particulièrement à un parti dont la base sociale est étroite et qui traverse une double crise de représentation et de leadership.

Le PS a conduit simultanément sa rénovation sur quatre fronts: les idées, le programme, l’organisation, – avec notamment l’intégration de l’outil Internet et intranet -, les pratiques militantes, sans en privilégier un au détriment des autres. C’est l’interaction de ces quatre chantiers qui explique aussi le succès des primaires.

  1. Une place prépondérante a été donnée audébat  Les primaires ont été précédées par une large confrontation entre les candidats afin que les électeurs puissent se prononcer en connaissance de cause. C’était le risque à prendre pour éviter que leur choix ne soit principalement dicté par le système médiatico-sondagier. En lui offrant un évènement éminemment médiatique, le PS a réussi pour une fois à retourner ce système à son profit.

 

 

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