Remarques sur l’attitude polititique du syndicalisme ouverier

Bernard OWEN, Secrétaire général du Centre d’Etudes – Sénat 

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L’adhésion syndicale se fait avant tout au nom de la défense des intérêts professionnels, De son coté, la confédération Syndicale considère l’intérêt professionnel au sens large et envisage une action pouvant aller jusqu’à une participation active à la vie politique,

L’attitude Sera très différente selon que la confédération cherchera à agir sur le gouvernement en tant que groupe de pression où en s’engageant elle-même dans la lutte politique, Dans ce dernier cas, nous trouvons deux possibilités:

  1. I) le soutien d’un grand parti dont l’attitude politique n’est pas exclusivement l’optique syndicale.
  2. l’action politique au sein d’un parti créé par le syndicat où contrôlant celui-ci, ette deuxième possibilité prendra une importance considérable selon l’idéologie du parti en question.

L’attitude que prendra une confédération syndicale dépendra  largement de la situation politique du pays envisagé, et en particulier de l’état des partis qui sera lui-même le reflet des procédures électorales, Par exemple: la centrale américaine AFL

American Federation of Labor

qui voulait se trouver en position de force à l’égard du gouvernement avait intérêt à soutenir le parti de gauche de la bipolarisation qui pouvait accéder au pouvoir, plutôt qu’un parti socialiste ou travailliste qui en serait exclu par la nature même du système électoral américain.

Quelle que soit la position adopté par la confédération syndicale à l’égard de la politique – attitude ouvertement politique ou au contraire, attitude beaucoup lus discrète, elle agira avec beaucoup d’efficacité sur le vote qui sera exprimé par ses adhérents à l’occasion d’élections politiques et législatives en particulier. Elle agira par l’intermédiaire de ses cadres et militants au point où plus de 50% des syndiqués voteront dans le sens indiqué.

Ce phénomène est peu déterminant quand l’idéologie en question est modérée car les syndicalistes auraient très bien pu, de leur propre chef, en dehors de toute pression morale de leur syndicat, voter dans le même sens. En revanche, le cas est tout autre lorsqu’une idéologie extrémiste et minoritaire s’empare des organes déterminants d’une confédération syndicale ,car c’est alors que nous constatons une rapide progression des voix se portant sur le parti représentant l’idéologie en question, à l’occasion des élections législatives, sans pour autant agir sur l’opinion des votants. Par exemple; le contrôle de la CGT par le Parti Communiste permettra à ce parti d’obtenir 20% des voix exprimées à une élection générale alors que 6% seulement des français souhaitent que la France devienne communiste. Le syndicalisme ouvrier s’est donc montré à travers l’histoire récente le merveilleux véhicule du vote extrémiste ou de gauche selon le temps, le pays ou les circumstances.

L’intervention syndicale dans le processus électoral d’une démocratie n’est pas sans danger du fait qu’un doute plane sur la la réalité de la démocratie syndicale.

Pour René Rémond, la direction d’un syndicat se compose d’une oligarchie qui se coopte. Ce qui parait être l’avis de ceux qui ont étudié la démocratie dans les syndicats, Citons Sabine Erbès-Seguin:

« Partout en effet, l’examen des statuts montre qu’il existe une possibilité théorique de contrôle de la part de la base par les élections et les congrès mais il est non moins vrai que dans presque tous les syndicats étudiés, la personnalité du président joue un rôle infiniment supérieur à ses attributions statutaires. Théoriquement à l’élection et, que d’autre part, bien que soumis théoriquement il est soumis à l’élection périodique, il est pratiquement élu à vie. »

Carl F, Brand s’étonne devant le contrôle de l’ensemble par une minorité de militants. Guy Caire est, lui aussi, sceptique sur la réalité démocratique et le sous-titre d’un ouvrage de Peter C. Magrath se passe de commentaire – The futile quest for union democracy -.

Ces différentes constatations doivent donner à réfléchir sur la difficulté d’obtenir un fonctionnement satisfaisant, à l’abri de manipulations du directoire, d’organisations donnant toutes les apparences d’un contrôle par la base dès qu’on s’éloigne d’élections à l’échelon national pour lesquelles l’importance et l’aspect politique sont apparents pour tous.

Autre point d’intérêt,l ‘histoire syndicale indique que ce sont les partis ou les groupes qui ont le plus de mal à pénétrer dans la vie politique en raison de leur idéologie extrémiste qui portent tous leurs efforts sur la prise de contrôle du monde syndical.

Une prise de contrôle d’un syndicat dans ces conditions peut présenter un effet déstabilisateur de la vie politique nationale de par l’influence électorale considérable du syndicalisme ouvrier.

Prenons deux exemples; le cas de la CIO américaine et l’organisation ouvrière française de la fin du siècle dernier.

La CIO est née d’une scission au sein de L’AFL en 1935, La CIO ‘était politisée à gauche et, sans entrer dans le détail des chiffres, nous dirons qu’au moment de l’expulsion des communistes en 1947-48, I4 grands gndiecats étaient sous leur contrôle en allant de la ‘United Electrical Workers — 500 000 membres aux 7 000 membres des  ‘Cuisiniers de 1a Marine’. Considéré dans son ensemble, cela faisait un quart des syndicats de la confédération controlé par les communistes qui, d’autre part, menaçaient la direction d’un autre quart des syndicats,

Moins de I%’ des adhérents à ces syndicats étaient membres du Parti communiste mais une proportion beaucoup plus grande aurait voté communiste au cas où les procédures électorales américaines auraient accordé quelque crédibilité à des candidats communistes.

En revanche, en France, à la fin du siècle dernier, les anarchistes français, victimes de leurs actes de violence, furent réduits à la clandestinité et se réfugièrent dans les organisations ouvrières chassant les socialistes marxistes à la fois de la direction des bourses de travail et des syndicats. Leur tâche fut facilitée par la division des socialistes, mais leur réunion en 1905 fit peser une menace sur la jeune Confédération Générale du Travail qui n’avait que 1O ans d’existence. C’est pour cela qu’en 1906, le congrès d’Amiens décréta son indépendance à l’égard de tout parti politique, indépendance qui fut maintenue.pendant cinquante ans jusqu’à la prise du pouvoir par le Parti Communiste en 1945,

Les circonstances historiques propres à chaque nation ont modelé leur attitude syndicale et parfois la coloration politique d’un vaste mouvement syndical s’est faite par la petite porte, de façon surprenante et inattendue,

Considérons la Grande Bretagne où l’organisation ouvrière a été associée à l’action réformatrice du Parti Libéral jusqu’en 1918, 11 s’agissait de l’aile radicale du Parti Libéral.

La formation du Parti Travailliste n’était pas à priori destinée à un grand avenir dans la bipolarisation de la Grande Bretagne. 11 est très important de souligner que ses seuls succès jusqu’en 1918 étaient dû à la bienveillance du Parti Libéral qui lui accordait un certain nombre de circonscriptions où il se trouvait seul face à un candidat du Parti Conservateur.

La tragique scission du Parti Libéral en 1918 provoquée par l’antagonisme de deux hommes, impardonnable en cas de scrutin tel que pratique la Grande Bretagne, lui donna soudain un role de premier plan. Or, le syndicalisme britannique, avait été lié dès son origine au protestantisme ‘non conformist’. Les socialistes étaient agissants mais fortement minoritaires.

Lloyd George, Parti Libéral

La coloration idéologique officielle socialiste ne se fit pas au sein du gouvernement syndical mais de façon marginale au congrès du Parti Travailliste en 1918 alors que ce parti était sans importance réelle,.La vagues idéologique qui suivit la guerre permit aux représentants de 60 OO socialistes de l’emporter sur ceux des quelque 4 000 000 de syndicalistes, Craignant la réaction des syndicats, le mot ‘socialiste® ne figura pas dans l’appellation du parti.

La division du Parti Libéral, qui avait allégeance d’une part considérable du gouvernement ment ouvrier, donna une brutale impulsion au Parti Travailliste, jusque là sans importance mais qui devait rapidement devenir l’unique porte -p parole des syndicats.

Contrairement aux syndicats, qui ont tot fait cause commune avec le Parti Socialiste, les troubles du IVième siècle ont rendu la vie difficile aux confédérations syndicales qui ne voulaient pas s’appuyer sur un parti ou une organisation politique, Deux guerres mondiales, la crise économique de 1929 et la révolution russe ont provoqué par réaction des vagues d’idéalisme, un besoin de renouveau, qui ont bénéficié aux divers partis communistes trouvant leur unité et leur force dans l’Union Soviétique à la fois puissante, mythique et terrible.

La modération de l’attitude politique que l’on trouve à la fois à la CGT française et à la AFL américaine découle en partie du phénomène lié aux  syndicats contrôlés de façon interne du fait de la stabilité de la hiérarchie et du vieillissement des secrétaires généraux au pouvoir. Léon Jouhaux était au déprt anarchiste et Samuel Gompers (président de l’AFL, marxiste attentif aux conseils de Engels.

Samuel Gompers, Président de l’AFL
Léon Jouhaux

Nous trouvons dans les deux cas une scission des éléments politisés à gauche – I921 avec la création de la CGTU en France et 1935 avec l’apparition de la CIO aux Etats-Unis.

La CGT rest révolutionnaire de sa création jusqu’à 1914, la tendance modérée n’ayant occupé le secrétariat général qu’une sé fois et seulement quel mois. Léon Jouhaux,  devenu secrétaire général en 1909 représentait Le

La déclaration de guerre à l’Allemagne marqua un courant important. Le discours de Jouhaux aux funérailles de Jaurès marqua l’adhésion de la CGT à l’effort national contre l’impérialisme allemand, et son passage au syndicalisme politiquement modéré. Attitude que conservera la direction jusqu’en 1940.

L’indépendance du syndicalisme majoritaire CGT,et la dépendance du courant minoritaire à l’égard du Parti Socialiste (qui devait se diviser dès 1920 en Parti Communiste et Parti Socialiste) apparaît clairement dans l’étude d’Annie Kriegel? portant sur la période 1914 -1920;

La moyenne nationale, en 1920, donne un rapport d’un militant pour cinq syndicalistes mais les divergences entre départements (le cadre de l’étude est le département) sont telles qu’elles sont inexplicables tant que l’on ne tient pas compte du socialisme paysan, peu syndiqués, et surtout de la différence entre majoritaire et minoritaire de la CGT. Le premier cas expliquent les zones favorables aux socialistes, le second, celles favorables aux syndicalistes.  Par exemple; le département du Nord, deuxième département français pour son implantation syndicale mais avec rapport fortement favorable  aux socialistes votera au Congrès de 1921 en faveur de la tendance majoritaire à 65% contre 34% aux minoritaires. (Annie Kriegel des régions à tradition révolutionnaire). Or, il faut bien noter que la direction et le courant majoritaire de la CGT n’est plus révolutionnaire depuis 1914, et apparait comme étant non politisé en comparaison aux minoritaires, anarchistes et communistes, qui provoqueront  la scission en formant la CGTU au congrès de 1921.

Les compte-rendus des congrès de la CGTU nous montrent le degré de politisation de cette centrale dont les adhérents, qui peuvent être estimés à 350 000 en 1921 ? baisseront graduellement pour atteindre 250 000 en 1935. (il est intéressant de noter que cette baisse se répercuta sur le vote communiste aux élections législatives où il passa de 11,3% des voix en 1928 à 8,3% des voix en 1932.)

.La menace d’un complot fasciste donna l’occasion aux partis européens de sortir de l’isolement en proposant l’unité d’action aux autres partis de gauche, la CGTU eut la même attitude à l’égard de la CGT, qui, se sentant très forte face à la centrale diminuée, accepta, tout en dictant ses conditions. La charte d’Amiens devait être respectée, ce qui ne fut pas le pas des syndicats venant de la CGTU et 1936 – 1939 fut l’époque ou la CGT se divisa en ceux qui appliquaient l’indépendance politique et ceux sous contrôle du Parti Communiste,

Le pacte rermano-doviétique ainsi que l’attaque de la Pologne en 1939 fut l’occasion qu’attendaient les dirigeants de la CGT pour se débarrasser des communistes. L’armistice marqua la fin de l’action syndicale, la collaboration d’une minorité de dirigeants avec Vichy et le passage dans la clandestinité ou la déportation de la majorité dont Léon Jouhaux.

Dès la fin de la guerre, le Parti Communiste, profitant de l’enthousiasme pour les alliés dont les russes faisaient partie, le besoin d’idéalisme que ressentent les peuples qui sortent d’une longue guerre et de son contrôle du Ministère du Travail, s’emparent des points stratégiques des syndicats et de la centrale.

Léon Jouhaux fut un des derniers à rentrer de déportation et ne put que constater la mainmise du Parti Communiste sur la CGT. Le Parti Communiste, fort de l’échec de la CGTU voulait à tout prix conserver l’image d’une grande confédération qui n’était pas contrôlée par un parti politique, et Léon Jouhaux, bien qu’étant minoritaire,e, partagea le poste de secrétaire général,

L’inpossibilité dans laquelle va se trouver la CGT de maintenir l’unité syndicale va illustrer le contre coup du phénomène que nous avons constaté chez les syndicats apolitiques. À savoir, qu’il encore plus difficile pour un syndicat contrôlé par les communistes de représenter l’ensemble de la vie syndicale d’un pays, que pour syndicat litique de se garder d’une scission à gauche. Le premier signe fut l’essor que prit 1a centrale syndicale catholique, depuis la scission de Force Ouvrière en 1947 qui devait reprendre la ligne de conduite qui avait été celle de la CGT de 1914 à 1940. La CGT, en 1980, représente moins de la moitié du syndicalisme.

En conclusion, l’histoire comparative des mouvements ouvriers semble indiquer que les centrales syndicales contrôlées ou intimement imbriquées avec un parti politique à idéologie modérée, par exemple socialiste, sont les plus à même de résister aux scission et sont capables de représenter l’ensemble du syndicalisme national,

Les syndicats apolitiques sont aussi capables de coiffer l’ensemble du syndicalisme national, mais deviennent vulnérables aux scissions à gauche à la suite d’une guerre où à l’occasion de profonds troubles sociaux ou économiques. En revanche, les syndicats contrôlés par un parti communiste se sont montrés incapables de conserver l’unité du mouvement ouvrier.