Rentrée: le déclin de la fiction présidentielle

MEDIAPART

29 AOÛT 2017 PAR HUBERT HUERTAS

Une crise peut en cacher une autre. Le macronisme entame cette rentrée dans un état proche de l’urgence. Mais au-delà de la conjoncture d’automne, les déboires du président français s’inscrivent d’abord dans une succession d’échecs qui remontent, au minimum, à l’élection de Jacques Chirac.

 « Fonction présidentielle »… Voilà plus d’un demi-siècle qu’on se gargarise en France avec cette forme de majesté républicaine. Soixante ans que les présidents et leurs alliés se parent de ce symbole suprême pour exiger une forme de silence à leurs oppositions. Et soixante ans que les oppositions dénoncent un usage abusif de la Constitution, avant de s’en servir elles-mêmes, en accédant à l’Élysée.

Dans les faits, au fil de cette longue  histoire,  la « fonction présidentielle » s’est pourtant érodée. L’homme qui l’exerce a fait face à des critiques de plus en plus ouvertes et à un affaiblissement de plus en plus spectaculaire de son pouvoir réel. Du respect de « la fonction » nous sommes passés au procès en dissimulation. Le candidat élu est accusé d’avoir brandi des « fictions » pour endormir le peuple. Il promettait le renouveau, jusqu’à changer le fond de l’air, et il impose des sacrifices au nom de la nécessité. Tout-puissant le jour de son élection, le président paraît tout faiblard aux premières décisions. Il se désagrège en quelques semaines, et de plus en plus vite, au fil des quinquennats. L’état de grâce est éphémère, létat de méfiance soudain, l’état de rejet irrattrapable.

Nous en sommes là, dès les derniers jours du mois d’août. Pendant toute sa campagne, Emmanuel Macron a parlé de « réhabiliter la fonction présidentielle »en se réinscrivant dans le très fameux « récit national », pour mieux rompre avec « le président normal » « Parler de fonction, c’est poser qu’une personne, quelle qu’elle soit, peut représenter plus qu’elle-même. C’est une donnée qui est indispensable au fonctionnement social », approuvait sur France Info, le 19 mai dernier, la psychanalyste Claude Halmos.

Cent jours plus tard, tous les médias évoquent une dégringolade. Patatras du haut des cieux. Les ailes du président Icare se sont décollées en s’approchant du soleil. L’altitude de la fonction a chuté dans la soute à charbon, et elle passe comme d’habitude pour un attrape-nigauds : « Une chute quasiment inédite », selon Le Figaro ; « Qui pour tenir la maison Macron ? » s’interroge la une du Parisien le 27 août ; « Chute lourde pour Emmanuel Macron », dans le journal L’Humanité du même jour.

On trouvera naturellement des causes conjoncturelles à ce rejet précoce. Elles sont profondes et concrètes. L’abus de position jupitérienne, la loi sur le code du travail, contre laquelle Jean-Luc Mélenchon promet « un déferlement » le 23 septembre, la baisse de cinq euros sur les aides au logement, la hausse de la CSG, la baisse de pouvoir d’achat pour les retraités de la classe moyenne, l’amateurisme de la nouvelle majorité, l’évanescence du premier ministre Édouard Philippe, et surtout, surtout, ce que le journal Libération met sur sa couverture : « Macron président des riches ». Un retour aux critiques des années Sarkozy, quand le bouclier fiscal amenait le fisc à rembourser des millions d’euros à la famille Bettencourt…

Mais les quinquennats sont désormais trop courts pour oublier que l’histoire se répète, et que cette rentrée 2017 a un air de déjà vu. Certes, selon les statistiques, le président de 2017 connaît une chute encore plus rapide que ses prédécesseurs, mais comment oublier le destin collectif de ceux qui l’ont précédé ? Une espèce de karma présidentiel.

Ils sont tombés les uns après les autres, à cadence accélérée. Chirac a tenu un été avant de se heurter à la rue, puis 18 mois avant de buter sur la cohabitation. En janvier 2008, l’affaire était compromise pour Sarkozy, qui visitait Pétra avec sa nouvelle femme. En septembre 2012, les dés avaient roulé pour François Hollande, qui cédait à tous les diktats de la droite, et d’abord à la campagne sur « le ras-le-bol fiscal »

Chaque fois la même histoire. Une campagne sur le mode lyrique et des lendemains qui déchantent. Les belles histoires du candidat suivies de l’exaspération contre un « super menteur ». Chirac et sa « fracture sociale »conclue par un tour de vis, Sarkozy et son ouverture débouchant sur une fermeture et un violent coup de rabot social, Hollande et sa normalité combattante rencontrant une reddition économique.

Chaque fois le même discours face aux difficultés. La faute à la pédagogie insuffisante, à l’absence d’explication, à la communication et à l’opposition. Rien ne manque donc au rituel en cette rentrée 2017. Le président a sermonné ses ministres dans un séminaire gouvernemental et les a envoyés dans les médias pour redonner du sens à ce qui ressemble à l’éternelle répétition des plans d’austérité.

Cette « reprise en main », qualifiée de « contre attaque » par BFMTV, a-t-elle plus de chances de réussir que celles des prédécesseurs ? De faire mieux que Chirac et sa relance par la dissolution, mieux que Sarkozy et sa reconquête par le discours de Grenoble, mieux que Hollande et son retour en grâce par l’inversion de la courbe ? Nous verrons bien. Il faudrait qu’avec Macron l’intervention d’un chien noir sur le perron de l’Élysée symbolise l’adoption du président par les Français…

Les chances sont minces parce qu’à trop se répéter, et à trop s’accélérer, les problèmes du président paraissent dépasser les hommes et frapper les institutions. Tant de déboires depuis tant et tant d’années ne tiennent-ils qu’à des maladresses ou touchent-ils à une faiblesse plus structurelle ? Comment ne pas voir que la France éprouve une allergie grandissante pour cette « fonction présidentielle » qu’elle révère officiellement ? Comment ne pas constater que les pouvoirs théoriques attribués à un président drapé de dorures et de solennités, sans contre-pouvoirs législatifs réels, aboutissent à une jacquerie permanente, sur tous les sujets qui viennent, surtout les plus petits ?

N’est-ce pas François Ruffin, député de La France insoumise et surtout grand iconoclaste, qui définit le mieux la fragilité tragique du pouvoir présidentiel, quand il présente sa stratégie de la meilleure opposition : « Attaquer Emmanuel Macron sur des trucs à la con », plutôt que sur le code du travail, jugé « trop technique »« À la con », explique-t-il, c’est, par exemple, l’affaire de la maquilleuse, le statut de la femme du président, les vaccins, tout ce qui fera « que la cocotte va bouillonner ».

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On ne peut pas mieux révéler le statut réel du président de la République française. Il n’est surtout pas le Jupiter auquel les politiques et la presse ont fait référence obsessionnellement depuis le printemps, mais plutôt un Achille. Achille avec des talons partout. Achille Talon, voilà qui vous ramène sur terre. Un héros intouchable, fonction oblige, qui se transforme en balourd. Comme le décrivait René Goscinny, « un homme sûr de lui, qui n’hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité ».

En surface, la rentrée 2017 interroge donc la personne et les choix d’Emmanuel Macron. Elle sous-entend déjà qu’il faut changer de président de la République, mais en profondeur. Au vu de 25 ans d’affaiblissement présidentiel, la question est sans doute plus radicale : n’est-il pas temps de changer de République ?

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