Seuls face à l’extrême droite: le jeu dangereux des macronistes

11 JUIN 2019 PAR ELLEN SALVI

Certains macronistes profitent de l’affaiblissement des partis d’opposition pour lancer des appels à rejoindre leurs rangs. Sous couvert de rassemblement, ils piétinent le pluralisme, écartent les contre-pouvoirs, et installent le RN comme unique alternative.

 « Qui est prêt à faire passer son pays avant son parti ? » Cette question, posée par la secrétaire d’État Marlène Schiappa et les deux députés LREM Olivia Grégoire et Laurent Saint-Martin, dans une tribune parue le 9 juin dans Le JDD, peut sembler anodine sur le papier. Après tout, que des macronistes qui se targuent depuis plus de deux ans de dépasser les clivages appellent sans distinction ceux qui le souhaitent – de LR au PS, en passant par le Parti animaliste – à les rejoindre n’a rien de surprenant.

Que des personnes qui répondent « pragmatique » lorsqu’on leur demande quelle est leur sensibilité politique ne voient aucun inconvénient à effacer les cultures et les histoires de chacun n’est pas non plus très étonnant. On pourrait s’agacer – et on le fait d’ailleurs – de la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à dire que « le principal parti de droite ne défend plus l’ordre public et cautionne les manifestations violentes » et que « le principal parti de gauche ne se réjouit pas de la baisse factuelle du taux de chômage ».

Mais le problème n’est même pas là. Non, le problème fondamental de cette tribune, au-delà de l’ineptie de certaines de ses assertions, d’autant plus crispantes qu’elles sont assénées sur le ton de l’évidence, réside dans le raisonnement que sous-tend la question posée par les trois signataires. Car à y regarder de plus près, cette question est tout sauf anodine. Elle est même lourde de sens, tant l’idée qu’elle véhicule est de nature à remettre en cause l’un des fondements de notre démocratie : le pluralisme.

Marine Le Pen et Emmanuel Macron à l’Élysée, le 21 novembre 2017. © Reuters

 

Le projet de Marlène Schiappa, Olivia Grégoire et Laurent Saint-Martin repose sur un principe assez simple : puisque les partis traditionnels sont démonétisés, autant que les élus qui souhaitent se mettre « au service des Français » viennent « marcher » derrière Emmanuel Macron. Rassurons-nous, les trois signataires restent magnanimes : « Nous ne serons pas d’accord sur tout, concèdent-ils, c’est ce qui fait (encore) la beauté du débat d’idées. Mais nous serons rassemblés sur une destination. »

Une destination, pour ne pas dire un « cap », celui que le président de la République maintient depuis le début de son quinquennat, malgré la crise sociale. Cette tribune, qui s’appuie sur la désormais fameuse ligne de partage entre « progressistes » et « populistes », a évidemment pour objectif de créer une force assez dense pour faire le poids contre l’extrême droite, arrivée en tête des élections européennes. En revanche, elle ne dit absolument rien des politiques à mener pour endiguer la montée du RN.

Sous couvert de rassemblement, l’appel de Marlène Schiappa, Olivia Grégoire et Laurent Saint-Martin est aussi simpliste que dangereux. Certes, les soutiens du chef de l’État pourront affirmer qu’il est logique qu’un parti cherche à glaner toujours plus de renforts. Ils pourront aussi arguer que le RN n’a pas attendu Emmanuel Macron pour mettre à mal le bipartisme droite/gauche. Mais donner corps à ce que les frontistes ont longtemps appelé « l’UMPS » et installer dans la durée une nouvelle bipolarisation politique, où le vote utile règne en maître, est un pari risqué.

Car une fois que ce grand parti hégémonique aura été créé et qu’il luttera seul contre celui de Marine Le Pen, quelle alternative restera-t-il en cas de crise du pouvoir ? Le RN, rien que le RN. C’est ce qu’explique dans les colonnes du Point l’ex-conseillère de Nicolas Sarkozy, Emmanuelle Mignon, que l’on peut difficilement taxer de gauchiste. « Si c’est le vrai clivage[progressistes/populistes – ndlr], alors c’est le vrai vertige parce qu’à force de dire aux Français, c’est moi ou le RN, on finira par avoir le RN », prévient-elle.

Avant de poursuivre : « Si le jeu politique se réduit à un choix entre Emmanuel Macron, qui porterait les espoirs des gagnants de la mondialisation, et des partis politiques dispersés qui ne parleraient qu’aux perdants, on se prépare des lendemains difficiles. […] La démocratie doit avoir deux poumons, tournés vers le progrès, mais qui parlent au peuple, ayant en commun l’essentiel des valeurs républicaines, tout en permettant l’alternance. » En clair, la démocratie mérite mieux qu’un face-à-face avec l’extrême droite.

Tous ceux qui « veulent faire passer leur pays avant leur parti », pour reprendre la formule de Churchill que Marlène Schiappa, Olivia Grégoire et Laurent Saint-Martin ont détournée, n’ont donc pas vocation à se retrouver au sein d’une seule et même formation. La stratégie du « moi ou le chaos », qu’Emmanuel Macron entend user jusqu’à la corde, contribue à maintenir le RN au centre de l’échiquier politique pour se poser en rempart. C’est électoralement fructueux. Jusqu’au jour où ça ne le sera plus.

Quand on les interroge sur le sujet, les soutiens du président de la République répètent qu’ils ne sont en rien responsables de cette situation, qu’ils préféreraient avoir LR, le PS ou EELV comme adversaires, mais que la réalité est ainsi faite, que l’on n’y peut rien, que la droite et la gauche se sont tuées toutes seules, etc., etc. Difficile de nier que les partis dits de gouvernement sont mal en point depuis de nombreuses années. Emmanuel Macron est d’ailleurs avant tout le fruit de leur déconfiture.

Mais depuis le début du quinquennat, la donne s’est clarifiée. Car malgré ce que veulent croire ceux qui, au sein de LREM, se pensent encore de gauche, les politiques conduites par le gouvernement d’Édouard Philippe ont rapidement démonté l’idée du « en même temps ». Aux élections européennes, les électeurs de droite ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en se reportant massivement sur le vote macronistebientôt suivis par des dizaines d’élus locaux, anciennement estampillés LR.

Que le ministre Sébastien Lecornu appelle ses anciens collègues de la rue de Vaugirard à le rejoindre au sein de la majorité est donc plutôt cohérent : la droite n’est pas morte, elle est au pouvoir. « Il faut dire les choses comme elles sont : Emmanuel Macron est le meilleur président de droite qu’on ait eu depuis un certain temps », reconnaît Emmanuelle Mignon dans Le Point. La République en marche, « c’est de la droite modérée, pour moi, il n’y a pas de sujet à cet égard », a également déclaré l’avocat François Sureau, sur France Inter.

Même s’il déplaît aux ex-socialistes de la majorité, l’appel des anciens LR à rallier les rangs de la Macronie n’est pas de même nature que celui formulé par Marlène Schiappa, Olivia Grégoire et Laurent Saint-Martin pour tenter vainement de rééquilibrer les forces. Car en affirmant que ceux qui, à droite comme à gauche comme au centre comme partout, ne choisiraient pas LREM feraient passer leur pays au second plan, les trois signataires créent un prétendu « camp du bien » et touchent un point sensible de nos équilibres institutionnels : celui des contre-pouvoirs, dont font partie les oppositions politiques.

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Si le pouvoir n’est pas entièrement responsable de l’épuisement des contre-pouvoirs, il ne peut décemment s’appuyer sur leurs faiblesses pour avancer. La première partie du quinquennat, et l’échec de la méthode d’Emmanuel Macron en la matière, en a fait la preuve. En écartant du chemin de ses réformes tous ceux qu’il considérait comme des « éléments bloquants », à commencer par les corps intermédiaires et les élus locaux, le chef de l’État a d’abord imposé ses politiques au pas de charge. Puis, il s’est retrouvé seul. Seul face aux « gilets jaunes », sans aucun corps intermédiaire pour jouer les pare-feu.

Le retour de bâton de cet exercice vertical du pouvoir a pris la forme d’un mouvement social inédit, qui a décidé le président de la République à changer non pas de « cap », mais de « méthode » – du moins l’a-t-il promis. Le même principe peut s’appliquer aux partis d’opposition. Si au lieu de laisser la droite et la gauche se revitaliser, le pouvoir profite de leur décomposition pour s’installer seul face au RN, sans aucune autre alternative, il prend le risque d’un nouvel effet boomerang. Dont il ne sera, cette fois, pas la seule victime.